Sékou Diarra : « L’audit citoyen de la dette malienne doit réunir tous les acteurs qui luttent contre l’endettement illégitime »

9 janvier 2014 par Sékou Diarra , Renaud Vivien


Novembre 2013 : au moment où se déroulent les élections législatives au Mali [1], nous avons interviewé Sekou Diarra, président de la CAD Mali (la Coalition des Alternatives africaines « Dette et Développement » - membre du réseau CADTM) à l’occasion de son séjour en Europe pour participer aux activités internationales du CADTM sur la dette tunisienne et égyptienne [2]. L’occasion de l’interroger sur la situation actuelle de son pays près d’un an après l’intervention militaire de la France, les résultats de l’élection présidentielle mais aussi sur l’audit citoyen de la dette malienne en cours de réalisation.

Propos recueillis par Renaud Vivien (CADTM Belgique)

Comment l’intervention de la France est-elle perçue aujourd’hui par les Maliens, un an après le début des opérations militaires ?

On assiste aujourd’hui à d’importantes manifestations contre la France notamment dans la capitale à Bamako. En effet, les Maliens ont de plus en plus conscience des intérêts de l’ancienne puissance coloniale. Il est clair que la France est intervenue militairement pour défendre ses intérêts dans l’exploitation des ressources naturelles du Mali parmi lesquelles on trouve le pétrole, l’uranium, l’or, l’eau douce. C’est principalement pour préserver sa mainmise sur l’uranium, exploité par l’entreprise française Areva au Nord du Niger, que la France est intervenue militairement en janvier 2013.

Le collectif MP22, qui a été crée le 22 mars 2012 et qui regroupe une centaine de partis politiques et d’organisations de la société civile malienne, dénonce depuis le début (avant l’entrée en guerre de la France) cet impérialisme français. Malheureusement, ses positions n’ont pas rencontré un grand écho auprès de la population à cause des grands médias comme RFI (Radio France Internationale) qui ont mené une véritable campagne de désinformation visant à légitimer une intervention militaire de la France contre les djihadistes au Nord du Mali. Force est pourtant de constater que le Nord du Mali (notamment la province de Kidal) n’est toujours pas sous le contrôle des autorités maliennes et que des exactions continuent à être perpétrées contre la population. Pour le MP22, c’est à l’armée malienne de défendre le pays et d’assurer le commandement des opérations. Ce qui n’a pas été le cas avec l’intervention de la France. L’incapacité de l’armée malienne à défendre le pays trouve ses origines dans la politique néo-coloniale de la France et l’imposition des plans d’ajustement structurels (PAS) par le FMI et la Banque mondiale qui ont considérablement affaibli l’Etat malien.

Que penses-tu de l’accord de Ouagadougou négocié en 2013 entre les autorités intérimaires du Mali et les Touaregs du Nord du Mali ?

Tout d’abord, je voudrais préciser qu’il est faux de parler d’un seul peuple touareg. En effet, il y a plusieurs groupes de touaregs hiérarchisés entre eux avec des sous-groupes opprimés par les autres. En réalité, l’accord de Ougadougou négocié sous la houlette du dictateur burkinabé Blaise Campaoré entre les autorités intérimaires du Mali et le MNLA (Mouvement national de libération de l’Azawad) n’a profité qu’à une certaine élite touareg. Le compromis né de cet accord est d’instaurer un cessez-le-feu entre les deux parties, l’organisation d’élections, la libération immédiate des rebelles touaregs sans même avoir été jugés ! Certains sont même devenus députés aujourd’hui suite aux élections pilotées par la France ! Il faut, en effet, rappeler que c’est le gouvernement français qui a imposé le calendrier des élections au Mali organisées dans la précipitation la plus totale. Le recensement des électeurs n’était même pas terminé au moment où elles ont eu lieu ! C’est pourquoi un candidat a décidé de se retirer de ces élections en dénonçant le fait que le ministre français des affaires étrangères, Laurent Fabius, était devenu en réalité le président des élections du Mali ! Ce candidat était bien placé pour affirmer cela puisqu’il a été le porte-parole du gouvernement intérimaire du Mali lors de la négociation de l’accord de Ouagadougou...

Comment analyses-tu la victoire écrasante du nouveau président Ibrahim Boubakar Keïta dit « IBK » aux élections présidentielles [3] ?

Pour moi, c’est un « vote sanction » dans ce pays classé parmi les plus pauvres du monde (174e sur 177 pays selon le classement du PNUD) alors qu’il regorge de ressources naturelles. En effet, pour l’opinion publique, IBK incarnait le changement par rapport à l’autre candidat. Mais en réalité, son programme s’inscrit dans la continuité des politiques néo-libérales dictées par les institutions financières internationales (IFI) [4]. On est donc loin du programme de rupture voulu par MP22 qui avait soutenu le candidat Mariko, le secrétaire général du parti SADI (Solidarité africaine pour la Démocratie et l’Indépendance) pendant les élections présidentielles. Son programme mettait en avant deux mesures importantes :
1) renationaliser les entreprises d’Etat comme la Régie de chemins de fer et rendre publics les services sociaux de base (l’école, la santé, eau potable, etc) ;
2) soutenir l’agriculture paysanne en équipant davantage les paysans afin de rompre la spirale de l’endettement.

Ton organisation, la CAD, a justement lancé un audit citoyen de la dette malienne pour identifier toutes celles qui sont illégitimes. Peux-tu nous expliquer en quoi consiste cet audit, votre méthode de travail, vos objectifs ?

L’audit citoyen de la dette est un processus qui doit réunir tous les acteurs qui luttent contre l’endettement illégitime, donc aussi bien les paysans, les ouvriers, les leaders syndicaux et politiques, les jeunes, les femmes, les universitaires, les étudiants, etc. En effet, l’audit doit être l’outil pour expliquer à la population les mécanismes et les conséquences de l’endettement. Qui sont les acteurs de l’endettement ? ; qui en profite ? ; quels ont été les résultats de l’Initiative PPTE (Pays Pauvres Très Endettés [5]) orchestrée par le FMI et la Banque mondiale ? ; comment l’argent public a-t-il été dépensé ? etc. A travers cet audit, nous voulons également montrer que des alternatives à la dette existent et que des annulations de dettes ont déjà eu lieu dans le passé.

L’audit doit être citoyen car c’est à la population de se questionner sur la légitimité de telle ou telle dette. Ce n’est donc pas un audit fait par des « experts » même si nous avons dans notre équipe des personnes dotées de solides connaissances en économie, droit, etc. Notre démarche est politique. Le but est bien de mobiliser la population pour mettre la pression sur les autorités du Mali à qui nous allons transmettre les résultats de cet audit. Nous allons également les interpeller pour faire valoir notre droit à l’information dans les cas où nous n’aurions pas les données nécessaires pour conduire l’audit citoyen. Je pense notamment aux conséquences de la guerre sur notre niveau d’endettement.

Où en êtes-vous actuellement dans ce processus d’audit ?

Nous sommes dans la phase de collecte de données. Nous recherchons les informations sur les sites de la Banque mondiale, du FMI, dans les rapports du Vérificateur général des comptes de l’Etat malien, etc. Nous interrogeons les paysans victimes des programmes dans l’agriculture mis en place avec la Banque mondiale. Nous utilisons également les réponses aux questions parlementaires posées (avec l’appui du CADTM) dans les pays créanciers comme la Belgique et la France. Et bien sûr nous partons des conclusions de la précédente étude réalisée par la CAD qui portait sur l’évolution de la dette malienne entre 1960 et 2000. Notre travail d’audit citoyen se focalise à présent sur la période allant de 2000 à aujourd’hui.

Peux-tu nous donner quelques éléments mis en lumière par cette première étude de la dette malienne ?

Cette étude avait permis d’établir de manière étayée la relation entre l’augmentation de la dette publique et l’enrichissement personnel de certains agents de l’Etat. Rien qu’entre 1992 et 1995, il y a eu 21 nouveaux milliardaires dont 18 fonctionnaires de l’Etat ! La fortune de ces nouveaux milliardaires est liée aux privatisations, aux accaparement des terres, à l’évasion fiscale facilités par les politiques imposées par les IFI. Cette étude avait également démontré les conséquences dommageables des privatisations voulues par les IFI sur la population en prenant notamment l’exemple de la Régie des Chemins de fer. Suite à sa privatisation, 600 agents ont été licenciés et 26 gares sur 36 ont été fermées. Alors que le patrimoine de la Régie était évalué à 105 milliards de francs CFA, il a été repris à seulement 7 milliards par le consortium franco-canadien Transrail !

Alors que ces privatisations ont échoué, les gouvernements successifs au Mali continuent sur cette voie et présentent les partenariats publics-privés comme une alternative pour le développement du Mali... L’audit citoyen doit donc également analyser ces « partenariats » pour montrer en quoi ils ne profitent pas au peuple malien.



Notes

[1Les résultats de ces élections en décembre 2013 donnent au parti du nouveau président le RPM (Rassemblement pour le Mali) et à ses alliés la majorité absolue au Parlement malien.

[3IBK a obtenu 77,66% des suffrages exprimés

[4Pour preuve, le gouvernement malien vient d’envoyer envoyer le 6 décembre dernier une lettre d’intention au FMI pour appliquer des nouvelles réformes structurelles.

[5Le Mali a atteint le point d’achèvement de l’Initiative PPTE en 2003. http://cadtm.org/Initiatives-PPTE-et-allegement-de,2010

Sékou Diarra

ex-président de la CAD Mali (la Coalition des Alternatives africaines « Dette et Développement » - membre du réseau CADTM).
Sekou Diarra est diplômé en politique économique et sociale, Membre du Collectif de Soutien de l’Association malienne des expulsés (AME).

Renaud Vivien

membre du CADTM Belgique, juriste en droit international. Il est membre de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015. Il est également chargé de plaidoyer à Entraide et Fraternité.