Solidarité avec le peuple haïtien !

3 juin 2005 par Jean M’Pele


Un épisode de la dramatique histoire du peuple haïtien a pris fin avec le départ en exil, en février 2004, du président Jean-Bertrand Aristide, suite à une contestation populaire de son régime et une rébellion armée. Un autre a commencé avec la mise en place d’un gouvernement de transition ou intérimaire ayant à sa tête le Président de la République, Alexandre Boniface, et le Premier Ministre Gérard Latortue. Ce gouvernement est officiellement assisté par les Nations unies, à travers la Mission pour la stabilisation de Haïti (MINUSTAH), une mission militaire et civile. Cet épisode de l’histoire haïtienne a suscité une Mission d’investigation et de solidarité avec le peuple haïtien, organisée par Jubilé Sud - Amériques de concert avec une partie de la société civile haïtienne, inscrite dans la dynamique altermondialiste. En écho à cette mission, voici quelques réflexions sur la situation actuelle en Haïti.

La mission, qui s’est déroulée du 3 au 10 avril 2005, était coordonnée par l’Argentin Adolfo Perez Esquivel (Prix Nobel de la Paix), l’Argentine Nora Cortinas, (coordinatrice des Mères de la Place de Mai), l’Argentine Beverly Keene (coordinatrice de Jubilé Sud aux Amériques) et l’Haïtien Camille Chalmers (secrétaire exécutif de la Plate-forme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA) et coordinateur de la région Caraïbes de Jubilé Sud - Amériques). Parmi les vingt membres de la délégation, dix-huit d’Amérique centrale et du Sud, un du Canada et un du Congo, délégué par le CADTM dans le cadre des rapports avec Jubilé Sud et la PAPDA

Après avoir rencontré le Président de la République haïtienne, le Premier Ministre, le ministre de l’Environnement, le Conseil des Sages, des associations de défense des droits humains, des organisations féministes, des organisations paysannes, des organisations syndicales, des partis politiques, le Conseil de l’Université d’Etat, des élèves et étudiant/es, des agences des Nations unies (PNUD PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site :
, ONUSIDA...), le Commandement de la Mission des Nations unies pour la Stabilisation d’Haïti (MINUSTAH), des ambassadeurs, visité certains quartiers, etc., la délégation a présenté, à la fin de la mission, au cours d’une conférence de presse, ses conclusions, disponibles sur le site de Jubileo Sur : www.jubileesouth.org/sp/index.php?c....

Quelle est la situation actuelle de Haïti ?

La crise haïtienne qui a chassé du pouvoir J.B. Aristide a été présentée par les médias de la société-spectacle comme une explosion de violence, caractéristique des sociétés non civilisées. Ainsi se justifiait l’intervention militaro-policière des experts en civilisation que sont les Etats-Unis d’Amérique et l’Etat français, le puissant voisin et l’ancienne puissance esclavagiste. Le relais de la mission civilisatrice a été par la suite confié à l’ONU, à travers la MINUSTAH, essentiellement composée, dans son volet militaire, de troupes de l’Organisation des Etats d’Amérique (OEA), plus particulièrement celles du Brésil et de l’Argentine. L’Etat français a néanmoins jugé nécessaire de conserver une présence militaire et policière sur les terres de son ancienne colonie.
Pour Jubilé Sud - Amériques et les organisations haïtiennes co-organisatrices de la mission, il s’agit d’une occupation militaire d’un genre différent, par exemple, de l’occupation d’Haïti par les Etats-Unis de 1915 à 1934. Un jugement partagé par une grande partie de la société haïtienne à travers ses représentant/es rencontré/es au cours de la mission. Mais un jugement qui n’est évidemment pas partagé par les gouvernants, ni par le haut-commandement de la MINUSTAH. Celui-ci ne peut évidemment pas reconnaître le caractère hégémonique de la mission qui lui est confiée...

En effet, cette occupation biaisée d’Haïti s’inscrit bel et bien dans le cadre du néo-libéralisme, en général, et dans le cadre de la logique impériale des Etats-Unis, en particulier. L’intervention états-unienne dans la crise haïtienne, par le soutien apporté à l’existence d’une rébellion armée, lui a permis d’empêcher que la contestation du régime d’Aristide soit le fait uniquement des forces populaires mobilisées contre les mesures néo-libérales du régime. Ce mouvement pouvait en effet déboucher sur une alternative radicalement démocratique, à l’instar de l’avalanche populaire qui avait porté Aristide au pouvoir en 1991 et qu’il avait fallu arrêter par une grotesque et criminelle junte militaire, quelques mois après.

En contribuant à ce nouveau départ d’Aristide et en instaurant cette situation dite intérimaire ou provisoire, la « communauté internationale » peut ainsi organiser dans une perspective néo-libérale le destin du peuple haïtien. Exemple : le gouvernement intérimaire a adopté le Cadre de coopération intérimaire, version locale du Programme intérimaire post-conflit de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, dont l’esprit est résumé par ce passage, disant qu’il s’agit de « favoriser l’intégration de Haïti sur les marchés régionaux et internationaux... et bénéficier des avantages potentiels de la Zone de libre-échange des Amériques, de l’Accord de partenariat économique ou du Hero Act. Il est prévu d’encourager le développement des zones franches industrielles et commerciales, des zones touristiques et des zones d’agriculture organique et d’y faire les investissements requis ».

Cette intégration signifie en fait une soumission accrue de l’économie haïtienne aux besoins du capital impérialiste en général, états-unien en particulier. Il n’est pas exclu que les capitaux brésiliens, argentins... y trouvent leur part. Déjà dans les phases précédentes de la soumission de l’économie haïtienne, les Etats-Unis sont parvenus à transformer Haïti longtemps consommatrice exclusivement du riz, des poulets, des porcs... locaux, en importatrice de ces aliments produits aux Etats-Unis. Avec cette dépendance alimentaire, les prix de ces denrées ont augmenté et sont devenus inaccessibles à la population du pays le plus pauvre des Amériques.

Cette intégration a déjà commencé à montrer ses effets néfastes sur les droits sociaux des ouvriers et des ouvrières dans les zones franches. Car, contrairement à ce qu’a prétendu une haute autorité haïtienne, il s’agit de zones de travail se considérant hors-la-loi. Ainsi, dans la zone franche située à Ouanaminthe, à la frontière avec la République Dominicaine, où sont fabriqués les jeans, tee-shirts Levi Strauss, Wrangler, Sara Lee..., le personnel syndiqué sous la bannière de Batay Ouvrye ne cesse d’affronter la volonté patronale de non-reconnaissance des droits des travailleurs. Ils ne sont nullement soutenus par le gouvernement qui, à travers ce Cadre de coopération intérimaire, semble avoir promis au Capital une baisse du coût de la force de travail dont le niveau est déjà parmi les plus bas au monde.

Le capital français déjà présent à travers Marnier, Novella (dont le propriétaire a longtemps été consul de France à Haïti) et d’autres entreprises réputées pour leur non-respect des droits des travailleurs et travailleuses, allant jusqu’à dresser des listes noires de syndicalistes, espère, en soutenant cette occupation, ne pas en faire les frais comme c’est le cas pour d’autres en Irak.
La « communauté internationale », prétendument soucieuse du sort du peuple haïtien, n’a nullement trouvé indécente l’exigence de paiement par le gouvernement intérimaire des arriérés de dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
à l’égard de la Banque mondiale, en échange d’autres emprunts dans un pays où ces millions de dollars auraient permis de soulager les maux de couches importantes de la société haïtienne. Alors que ce sont les puissances impérialistes (France et Etats-Unis) qui ont une dette à l’égard du peuple haïtien, dont ils ont aussi détruit l’environnement, l’exposant davantage aux catastrophes dites naturelles.

C’est donc un devoir urgent - un de plus, en cette période d’offensive généralisée des saigneurs des peuples - d’exprimer, à travers le monde, sa solidarité au peuple haïtien, sous toutes les formes possibles. Afin que ce peuple, le premier à avoir dit « non ! » à la domination esclavagiste, coloniale, puisse jouir de la souveraineté qui lui a été si souvent refusée.

Par Jean P. Mpélé, membre du réseau international CADTM.