Sommets climatiques, vive le déni

5 février 2014 par Robin Delobel


Varsovie accueillait du 11 au 22 novembre la 19e conférence des Nations Unies sur les changements climatiques. La capitale polonaise hébergeait au même moment le sommet international de la World Coal Association, faisant ainsi la promotion du charbon, la plus polluante des énergies fossiles. Une place de choix était également accordée aux multinationales, présentes en masse dans les enceintes de la COP19.

La conférence s’ouvrait dans un contexte qui aurait pu être mobilisateur. Le cyclone Haiyan venait de frapper les Philippines peu avant l’ouverture du sommet et le rapport du GIEC publié en septembre confirmait la gravité de la situation. Dès le premier jour du sommet, le délégué philippin demandait qu’un accord significatif soit décidé et entamait une grève de la faim en espérant faire bouger les choses. Il invitait aussi ceux qui nient le réchauffement climatique à venir visiter son pays. Mais ceux-là même qui ont contribué lourdement au dérèglement climatique [1] préfèrent regarder ailleurs et parler de « responsabilités communes mais différenciées » plutôt que de reconnaitre la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
écologique qu’ils ont contractée envers les pays du Sud.
Les conclusions du sommet sont effarantes. L’Union Européenne a suivi lâchement les Etats-Unis en repoussant l’idée d’un accord contraignant. Le Japon a annoncé une augmentation de ses émissions au lieu d’une baisse qui devrait être de 25% d’ici 2020. L’Australie a renoncé à tout objectif de réduction. Le Canada, paradis judiciaire et fiscal des entreprises minières, avait lui annoncé sa sortie du protocole de Kyoto il y a un an et a à présent déclaré sans gêne qu’il ne respectera pas ses engagements climatiques.
A chaque saison son nouvel épisode de lâcheté de la part des Etats occidentaux. Un jour, ils repoussent la faute sur la Chine, ce géant devenu premier émetteur mondial mais dont les émissions par personnes et l’empreinte écologique par habitant sont très faibles comparées à un Etatsunien ou un Européen moyen. Un autre jour, ils refusent de financer les impacts du réchauffement pour les pays du Sud.
Non seulement les pays du Sud ont une responsabilité bien moindre dans le réchauffement climatique, mais en plus les émissions qu’ils produisent peuvent être relativisées. De la même manière que la Chine sert d’usine du monde, d’autres pollutions sont externalisées, pénalisant de nombreux pays du Sud. De manière générale, l’exploitation de minerais se fait au Sud et la consommation a lieu au Nord. Il en est de même pour la production agricole. Quant à la production de déchets électriques et électroniques, elle vise essentiellement l’Europe, les Etats-Unis et l’Australie, mais en fin de vie ce sont les pays du Sud qui les récupèrent.

Les Philippines représentent un cas emblématique de pays touché par le système dette et l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. . Lors du sommet de 2012, le négociateur philippin avait déjà expliqué à quel point chaque saison de typhon handicapait l’économie du pays et appauvrissait la population. Cet appauvrissement ne vient pas de nulle part. L’absence de commentaires sur le rôle de la dette et des politiques d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
qui ont frappé durement ce pays montre une fois de plus l’hypocrisie de nos médias, qui présentent de nouveau la situation comme une fatalité, un coup du sort. L’impact des activités minières et des politiques agricoles exigées par la Banque Mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
ont fait passer le pays d’exportateur de riz dans les années 1980 à premier importateur mondial.

Le refus de l’extractivisme : un devoir d’urgence

L’extractivisme, après avoir dominé principalement l’Amérique Latine et l’Afrique, s’introduit à présent en Europe. Refuser l’extractivisme, qu’il soit minier, agricole ou autre, devient de plus en plus urgent. Ce modèle de développement accapare les ressources vitales, favorise la domination oligarchique et accroit les inégalités. Aux quatre coins du monde, les gouvernements persistent dans la priorité donnée aux activités polluantes, accentuant ainsi le pillage des ressources par des multinationales, voire par les Etats eux-mêmes.

C’est par les mobilisations populaires massives que nous avons toujours pu, et que nous pourrons faire bouger les gouvernements vers plus de justice sociale et écologique. Les Roumains l’ont fait pour refuser le projet de mine d’or de Rosia Montana et ont obtenu gain de cause après avoir manifesté par milliers pendant des mois. Les luttes contre l’extractivisme se multiplient, que ce soit en Roumanie, au Pérou, en Grèce ou même en France.

Lutter contre la mainmise des multinationales

Lutter contre ces projets c’est aussi refuser la mainmise des multinationales, s’opposer au gigantisme et aux grands projets inutiles imposés. Ces luttes ne se résument pas à des refus comme pourraient dire leurs détracteurs, ces mobilisations proposent également une autre voie, basée sur les liens sociaux, la primauté des biens communs et la sobriété. « Leur imagination politique doit être confrontée à l’étroitesse de vue des gouvernements au service sinon du marché, du mythe d’une croissance sans fin et d’une nature indéfiniment réparable » [2]. Des alternatives applicables et démocratiques, préférables aux fausses solutions du capitalisme vert comme la géoingénierie que promeuvent Bill Gates et les climatosceptiques [3], sont nombreuses, parmi elles, l’agroécologie, qui peut faire revivre la biodiversité et refroidir la terre [4] .



Notes

[1Lire « 90 entreprises sont responsables de deux tiers des émissions mondiales de gaz à effet de serre » de Sophie Chapelle (Bastamag) 28 novembre 2013 http://www.bastamag.net/90-entreprises-sont-responsables

[2Fréderic Thomas, Boom minier reconfiguration de la mondialisation, Revue nouvelle, novembre 2013

Robin Delobel

Permanent au CADTM Belgique

Autres articles en français de Robin Delobel (41)

0 | 10 | 20 | 30 | 40