Soudan : lutte sans fin contre le despotisme néolibéral

14 octobre 2013 par Jean Nanga


Manifestation-etudiants-soudan-universite-science-technologies

Durant dix jours, de nombreuses villes du Soudan, dont sa capitale Khartoum, ont été secouées par des manifestations populaires notamment marquées par la destruction du siège du parti au pouvoir, le National Congress Party (NCP), à Omdurman, et l’appel à la démission du président Omar El Béchir, au gouvernement depuis 24 ans.

Si la mobilisation de la population soudanaise a des allures de « printemps arabe », elle en garde néanmoins sa spécificité. D’ordinaire, le pouvoir est confronté à l’opposition des partis politiques, de la gauche à l’extrême droite – du Sudanese Communist Party au Justice Peace Forum, en passant par le National Umma Party –, et à des groupes armés, actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
dans les parties méridionale (Kordofan), occidentale (Darfour) et orientale du pays (Nil Bleu), réunis dans le Sudanese Revolutionnary Front (SRF). Une grande partie de cette opposition a exprimé sa solidarité avec la mobilisation populaire qui semblait sonner le glas du régime d’Omar El Béchir, dont le caractère despotique a été confirmé par la répression massive des manifestations : 200 manifestant.e.s tués, environ 800 arrêté.e.s (dirigeant.e.s d’organisations, journalistes et surtout anonymes) sans parler des autres violations de droits humains qui ont pris pour cible les femmes. Cette brutalité, désapprouvée au sein du NCP, a causé le départ du Democratic Unionist Party de la majorité présidentielle.


Un pays endetté

Comme dans bien d’autres pays, bien au delà de l’Afrique, en ce temps de capitalisme néolibéral, le facteur déclencheur a été l’annonce de la décision gouvernementale d’un tour de vis supplémentaire aux difficultés sociales quotidiennes du peuple (de la paysannerie pauvre à certains secteurs en déchéance des classes moyennes), dont près de 50 % vit déjà au-dessous du seuil de pauvreté, 1 jeune sur 5 étant au chômage. En l’occurrence, la hausse des prix subventionnés de certaines denrées alimentaires ainsi que des carburants, qui impacte aussi le coût des transports. Cette annonce arrive un peu plus d’un an après celle survenue en juin 2012, qui avait déjà suscité une large mobilisation populaire.

Le gouvernement justifie ces mesures par les difficultés financières consécutives à la sécession en 2011 du Sud Soudan, où se trouve l’essentiel des réserves de pétrole et de son exploitation, et donc à la perte de 75 % de ses recettes pétrolières, représentant près de 90 % des recettes à l’exportation. La croissance du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
a baissé presque de moitié (5 % en 2010, 2,8 % en 2011) malgré la revalorisation du secteur agricole, qui contribue à 30 % du PIB. Son principal produit d’exportation, la gomme arabique, qui fait aussi du Soudan le premier producteur mondial, est en grande partie cultivé dans le Kordofan, autrement dit soumis à la pression de la rébellion armée. Ni l’exportation des produits agricoles, ni celle de l’or, ni celle des produits industriels n’ont pu compenser la part de devises perdues avec la réduction des recettes pétrolières, entraînant ainsi une importante dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. monétaire, une hausse du coût des importations et une inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. de 40 % (début 2013). Cette situation alourdit davantage le fardeau de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique extérieure de l’un des États les plus endettés d’Afrique (36 mds $ US).


Faire avancer le néolibéralisme

Les mesures ayant déclenché les manifestations populaires, aussi bien en 2012 qu’en 2013, s’inscrivent dans une nouvelle phase du processus d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
. Afin d’accéder à un plan de réduction de la dette publique extérieure par les institutions de Bretton Woods, dite Initiative Pays Pauvres Très Endettés PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
, le Soudan doit procéder à un approfondissement de la néolibéralisation de son économie et donc à la réduction des subventions (sociales) et à la poursuite de la privatisation des entreprises d’État, avec son lot de licenciements massifs. Ainsi, les mesures contestées ont été prises en vue de la prochaine mission d’évaluation du FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

Cliquez pour plus.
(fin 2013). Fin 2012, celui-ci avait reproché au gouvernement soudanais une réduction trop timide des subventions, décidée en juin 2012, malgré ses conséquence sociales et la reprise des privatisations.


Une opposition divisée ?

Le régime du NCP, décrié pour son islamisme et son instrumentalisation très meurtrière de l’ethnicité, se caractérise aussi par la production d’une nouvelle bourgeoisie locale (avec un noyau “racial”, régional et confessionnel hégémonique), à partir surtout du détournement des rentes pétrolière et aurifère et de l’acquisition des entreprises privatisées, en partage avec le capital international. Ainsi, c’est le ras-le-bol populaire face aux inégalités, aggravées par le néolibéralisme du NCP (les 10 % les plus riches détiennent 26,7 % de la richesse nationale, contre 2,7 % pour les 10 % les plus pauvres) qui s’est manifesté pendant ces dix jours. D’où la carotte de la hausse du salaire minimum – vite annoncée par la centrale unique des travailleurs, très liée au pouvoir, la Sudanese Workers Trade-Unions Federation – après l’usage de la matraque et du fusil, “non disproportionnée” selon Paris et Washington.

Mais ces inégalités s’articulent aux discriminations ethniques, confessionnelles, régionales et à l’oppression de genre à tel point que le rapport à chacune de ces discriminations constitue d’importants points de discorde au sein de l’opposition organisée, y compris du SRF. Cela semble avoir pesé sur l’impossibilité de fédérer opposition en soutien aux manifestant.e.s en vue du renversement du régime, proposée par exemple par le SRF qui, à la différence du mouvement pacifique Sudan Change Now, déclarait au même moment planifier un soutien armé aux manifestant.e.s. Le gouvernement a ainsi saisi l’occasion d’évoquer la menace de la guerre civile qui semble, avec la hausse des salaires, et l’exemple du chaos syrien, avoir contribué à démobiliser la contestation. Mais pour combien de temps, eu égard aux conséquences sociales à venir de la néolibéralisation ?

* Article écrit pour le journal suisse « solidaritéS ». http://www.solidarites.ch/journal/



Jean Nanga

est militant du CADTM en Afrique, il collabore régulièrement à la revue Inprecor.