Souleymane et le haut-fourneau

15 juin par Nicolas Sersiron

Pikine, Dakar - Photo by Raoul Pictor (CC)

Ingénieur, responsable qualité, dans une société de pointe, puis patron d’une petite entreprises de stabilisateurs mécaniques pour caméras et en même temps moniteur de kayaks, le franco-sénégalais Souleymane, proche de la quarantaine aujourd’hui, décide d’un changement radical. Il met la question du bien et du mal en principe premier de tous les actes de sa vie. C’est une grande remise en cause pour celui qui a dû franchir tant d’obstacles. Étant dyslexique, l’orientation scolaire le destinait à une vie d’ouvrier. Raté ! Au tournant de la trentaine, il décide de ne plus faire que des choses qui apportent de la vie.

Il abandonne son activité de jeune ingénieur-créateur, le confort matériel qui va avec, et part créer à Dakar, dans le quartier Pikine, un bureau d’études permettant de fédérer les compétences des nombreux artisans qui y travaillent. Les différents objets qui sont alors créés seront majoritairement vendus en Espagne selon les standards d’un véritable commerce équitable. Les acheteurs sont en relation directe avec les fabricants sénégalais. Cela fonctionne très bien mais après deux années, la police de Valencia saisit tous les objets artisanaux et lui inflige une forte amende.

Très déçu et sans argent, Souleymane ne voit d’autre solution pour survivre, tout en respectant son nouveau mantra, que la cueillette des oranges. Le travail est dur et très mal payé - pendant deux ans il ne gagnera guère plus d’un euro de l’heure - mais pour lui cela est sans importance, car là, il peut générer de la vie. Et la rentabilité lui semble exceptionnelle. Car si dans un sceau de 20 kg d’oranges, cueilli en 10 minutes, il y a déjà beaucoup de vitamine C, il se dit qu’en deux ans de cueillette, il a pu produire 120 ans de vie ! De plus, ce travail en Espagne est un trait d’union entre l’Afrique et l’Europe, géographique bien sûr, mais aussi une mise en relation avec une population de travailleurs-ses paupérisé-e-s, presque tous étrangers. En partageant leurs journées épuisantes, en parlant avec eux, il va les soutenir dans leur recherche d’autonomie, et les assister dans leur résistance à l’oppression des patrons. Ainsi ce travail très dur lui a permis de continuer à réaliser son but : donner de la vie.

Souleymane est grand et baraqué, très chaleureux, avec une force intérieure qui lui permet d’affronter les pires choses, voire la mort, sans reculer. Animé par cette ligne de vie à laquelle il s’est attaché, il semble sans peur, et fait preuve d’une ténacité incroyable pour mener jusqu’au bout les projets qui lui tiennent à cœur.

Bien qu’élevé en France, l’Afrique est en lui, elle est son « pays ». C’est le continent où, pour lui, la rentabilité en vie est la plus forte, là où il y a le plus de pauvreté. La servitude et la dépendance économique de l’Afrique avec pour corollaire la misère, ont pour origine principale, selon lui, la question du fer. Alors qu’il était encore étudiant, il a toujours pensé que la non transformation des matières premières extraites sur le continent, était ce qui permettait le mieux de comprendre aussi bien, l’asservissement des peuples africains, l’esclavage à travers le commerce triangulaire, que la période coloniale et aujourd’hui le néocolonialisme. En effet, le fer entre dans la fabrication de tous les objets, et cela depuis déjà très longtemps : outils à mains pour travailler le sol ou pour construire une maison, charrue à socs d’acier, charrettes, harnachement d’un cheval ou d’un bœuf, clous pour construire les bateaux, aiguilles pour coudre les vêtements et les voiles, armes, armures, fusils, etc. Sans le fer, la civilisation européenne n’aurait pu asservir les peuples, piller les ressources naturelles de tous les continents et, in fine, dominer le monde pendant plusieurs siècles.

L’explication de cette supériorité due au fer viendrait de la technique du haut-fourneau. Celui-ci doit être d’une hauteur minimum de 4,5m. Au début il était chauffé au charbon de bois, plus tard il le sera au charbon de terre (houille-coke). Les africains ne connaissaient que le bas-fourneau, hauteur 1,5m. Avec cette technique, la température ne dépasse pas 900°C. En partant du minerai, pour obtenir 1kg de fer retravaillé et forgé mais de qualité moyenne, il faut une semaine de travail pour un homme. Par contre avec le haut-fourneau, la température peut monter à 2 000°C et un homme, travaillant lui aussi pendant une semaine, est capable de produire 700kg de fer de bonne qualité et très dur. Ainsi, avec le bas-fourneau, il était impossible de produire des armes efficaces ; face aux européens utilisant la technique du haut-fourneau, guerre et compétition économiques étaient perdues d’avance.

De plus, c’est bien la fabrication du fer de qualité, et en grande quantité, qui a permis de maîtriser le feu. Feu qui est la base de l’industrialisation et donc du transport et de la transformation des ressources naturelles. La machine à vapeur est un système thermique qui a abouti à la construction des chemins de fer, des trains, des grands bateaux de transport et des premières grandes usines de transformation des ressources naturelles. Cette utilisation du feu grâce au fer a créé la civilisation thermodynamique, la révolution industrielle et ses évolutions modernes : transports terrestres, maritimes et aériens, armes high-tech, nucléaire, électronique, etc. C’est aussi grâce à elle que les européens ont pu coloniser la quasi-totalité des continents au XIXe siècle. Cette civilisation du feu est aujourd’hui au fait de sa splendeur et, dans le même temps, à la veille de sa disparition. Le réchauffement climatique qui en est la conséquence directe va nous contraindre à en sortir volontairement ou pas, dans un avenir très proche.

Souleymane propose en plus avec la question du fer une explication sur un aspect peu connu du commerce triangulaire. Les voiliers du XVe au XIXe siècle utilisaient les marchandises transportées comme lest. Celui-ci permet au navire d’utiliser la force du vent pour avancer, sans se coucher sous les rafales. En quittant l’Europe, les navires négriers emportaient dans leur cale, comme lest, du fer sous forme de chaînes, lingots, barres, outils, fusils. En échange de ce fer si précieux, les rois africains de l’époque leurs remettaient les esclaves qu’ils avaient capturés. Les tissus fins, l’alcool, les verroteries, etc., étaient aussi insuffisants en termes de lest que de valeurs marchandes. Ensuite ce sont les centaines d’esclaves enchaînés qui serviront de lest entre l’Afrique et l’Amérique. Au retour vers l’Europe, ce sera l’or, l’argent, le sucre, le cacao, le café, le coton, les épices et tous les produits tropicaux inconnus en Europe, volés aux peuples d’Amérique grâce à l’énergie des esclaves africains qui serviront de lest.

Durant une dizaine d’années, au début du XIXe, Napoléon 1er, dans le but d’augmenter son nombre de canons, va réunir une dizaine de savants pour qu’ils recueillent et capitalisent tous les savoirs et techniques existants sur le haut-fourneau. Ils écrivent le grand livre de la sidérotechnie (les métiers du fer) qui met à jour toutes les avancées européennes dans le domaine de la métallurgie.

Ce fameux livre va être utilisé par Souleymane pour réaliser son grand projet : construire et faire fonctionner un haut-fourneau en Afrique. Entre 2010 et 2014, il fera un périple assez incroyable en camion depuis l’Espagne jusqu’au Nigeria, roulant à l’huile de friture stockée sur une remorque. C’est avec l’argent économisé (2 500 euros) en cueillant des tonnes d’oranges et en arrachant des oignons pendant deux années, qu’il réussira à construire et faire fonctionner un haut fourneau à la frontière entre le Nigeria et le Cameroun. Dans des conditions qui dépassent l’imagination, abandonné au dernier moment par ses aides, il parviendra seul à réaliser une coulée de fer, échappant de peu à la mort par intoxication aux fumées du haut-fourneau auto-construit. Au cours de cette extraordinaire aventure, il sera incarcéré plusieurs fois. Les conditions de sa détention au Nigeria seront tellement effroyables qu’il sera très près de mourir de faim. Il fut accusé sans preuve de faire partie du groupe Boko Haram. Bien que le consulat français fut au courant de la situation, il restera plusieurs mois dans les caves des services secrets. Extirpé de la cellule collective suite à une bagarre contre les gardiens, il sera sauvé in extremis. Mais tout cela fait l’objet d’un livre passionnant à paraître, écrit par Souleymane.

Cette incroyable aventure à la Don Quichotte, est d’autant plus fascinante qu’elle met en exergue un point essentiel. Aujourd’hui encore, les peuples du continent africain subissent/acceptent que des multinationales à capitaux étrangers extraient/pillent et exportent l’écrasante majorité de ses matières premières à l’état brut. Que ce soit pour les ressources minérales, fossiles ou végétales, nous savons tous que c’est la transformation qui apporte localement emplois et plus-values et permet à un pays de passer d’une économie primaire à une économie secondaire fondée sur l’industrie et ensuite à une économie de services ou tertiaire. Le haut-fourneau est une de ces techniques industrielles de transformation de la matière brute. C’est seulement par cette évolution indispensable que les populations de ce continent, aux ressources naturelles incommensurables, accéderont à une vie digne : alimentation de qualité auto-produite, santé et éducation gratuite, eau propre, assainissement, électricité, routes et transports collectifs pour tous. Et c’est bien là le meilleur moyen de freiner la démographie galopante de l’Afrique dont on dit que la population passera de 1 à 3 milliards d’habitants, voire 4, au cours du siècle, si rien ne change. Trois années de scolarité, c’est un enfant de moins par femme. Or pour réaliser la transition, il faut plus de démocratie – donc beaucoup moins de corrupteurs et bien sûr de corrompus - il faut que cesse la Françafrique, son business à sens unique et son soutien aux différents présidents-dictateurs inamovibles. Il faut aussi lutter contre ces accords de libre-échange Europe-Afrique qui désavantagent le continent le plus faible, lutter contre des projets comme la NASAN (Nouvelle alliance pour la sécurité alimentaire et la nutrition) ou la pseudo « agriculture climato-intelligente » qui, sous couvert de lutte contre la faim, projette l’accaparement des terres, eau douce et ressources alimentaires par les spéculateurs, les industriels des engrais et des pesticides. Continuer à imposer le remboursement par ces pays des dettes illégitimes ne peut produire que plus d’asservissement, de corruptions et de misère et les mettre à la merci des multinationales les plus avides qui convoitent leurs richesses naturelles.

Les pays les plus riches comme en Europe oublient que la lutte contre le réchauffement climatique se fera prioritairement par une relocalisation des productions et une limitation du libre-échange. Encourager la compétitivité mondiale et la spécialisation, selon la théorie plutôt fausse des avantages comparatifs, sont des idées obsolètes. Plus de délocalisations, de libre-échange et de transports en tous sens ne peuvent que provoquer une accélération des désastres climatiques et sociaux en cours. Faire croître températures et inégalités, tout en racontant que l’on fait l’inverse, nous rapprochera un peu plus vite de l’effondrement de la première civilisation à avoir inventé le gaspillage généralisé : la nôtre.


Auteur.e

Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme » Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD. Il donne régulièrement des conférences sur la dette.