Soutenu par les États Unis, Porfirio Lobo légitime le coup d’État en lui succédant

10 mars 2010 par Jérôme Duval


Suite aux élections du 29 novembre 2009 marquées par une forte abstention et entachées de fraude, Porfirio (Pepe) Lobo prend la succession d’une dictature qui a écarté par la force le Président légitime Manuel Zelaya alors en fin de mandat officiel, le 27 janvier 2010. Ainsi, Porfirio Lobo accède à la magistrature suprême dans un pays dont une grande partie des électeurs ne le reconnaissent pas. La résistance a le mérite d’avoir éveillé la conscience politique d’un grand nombre de citoyens qui pensent que cette passation de pouvoir ne sert qu’à légitimer les putschistes afin d’encourager d’autres renversements de gouvernements progressistes dans la région.

La collusion entre la dictature militaire et Porfirio Lobo est on ne peut plus claire.
À titre d’exemple, celui-ci préféra rester au Honduras et reporter son voyage aux États-Unis, où il avait l’habitude de se rendre pour son anniversaire, afin d’assister à l’hommage des Forces armées en l’honneur de ses 62 ans, le 22 décembre 2009. Rappelons que les forces armées sont directement impliquées dans le coup d’État et Porfirio Lobo attendra le 26 février pour remplacer le géneral Romero Vásquez Velásquez, chef des forces armées.

Même après avoir officiellement quitté le pouvoir, Roberto Micheletti, soutenu par l’Opus Dei, reçoit les éloges du Cardinal Óscar Rodríguez : « Aujourd’hui est un jour spécial pour rendre grâce à Dieu, par la Vierge Marie, pour notre Honduras, pour la liberté, la souveraineté et l’indépendance que Don Roberto Micheletti a su défendre avec les forces armées et aux côtés des milliers de Honduriens qui veulent faire partie des solutions, non des problèmes », clama t-il lors d’une messe célébrée le 3 février 2010, en présence du nouveau chef d’État Porfirio Lobo. [1] La veille de l’accession de Lobo au Palais Présidentiel le 27 janvier dernier, le parlement votait l’amnistie pour toute personne impliquée dans la sombre histoire de la dictature. Le président Manuel Zelaya renversé par les putschistes, quitte l’ambassade du Brésil à Tegucigalpa, où il avait trouvé refuge durant plus de quatre mois, pour gagner la République dominicaine.

Il faut dire que l’élection organisée sous le règne du sanguinaire dictateur a été reconnue par Hillary Clinton. Avec Hugo Llórens, ambassadeur étatsunien toujours en poste, elle a félicité le 9 décembre Porfirio Lobo, vainqueur contesté des urnes. [2] Déjà quelques jours seulement après les élections, Hugo Llórens lui a téléphoné pour lui souhaiter bonne chance en lui assurant que les États-Unis travailleraient avec lui pour le bien des deux pays ; « Nos relations seront très fortes », conclut-il. Obama, dont la campagne a été en grande partie financée par la grande banque d’investissements Goldman-Sachs (celle-là même qui est accusée d’avoir falsifié les comptes de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
grecque), ne perd pas le sens des affaires et le 29 janvier, deux jours après l’investiture de Porfirio Lobo et le départ en exil politique de Manuel Zelaya, les États-Unis ont annoncé la reprise de leur aide financière de 30 millions de dollars par an au Honduras. « L’isolement du Honduras n’est pas une bonne chose. A Washington, nous cherchons déjà comment reprendre notre assistance économique », expliquait alors l’ambassadeur Hugo Llórens.

Le 10 février, c’est au tour de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
de reprendre du service et d’annoncer une reprise de « l’aide » au Honduras en lui prêtant 390 millions de dollars. Juan José Daboub, directeur général de la Banque, qui signe avec Porfirio Lobo la réouverture des crédits, affirme : « Pour la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. , il est important d’annoncer que nous sommes ici pour continuer à aider le peuple hondurien, en particulier les plus vulnérables [3] ». Quelle hypocrisie quand on sait pertinemment que ces nouveaux prêts ne feront qu’alourdir une dette qui pèse déjà énormément sur la population de ce petit pays pauvre très endetté (inscrit dans l’initiative PPTE PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
).
Enfin, le 5 mars, le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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reconnait officiellement le gouvernement de Porfirio Lobo et rouvre la ligne de crédit momentanément suspendue : 160 millions de dollars sont ainsi débloqués et, pour reprendre la fameuse expression de John Perkins, une mission composée « d’assassins financiers » de l’institution se prépare déjà à se rendre sur place. On vous laisse deviner la suite...
L’Union Européenne, inspirée par les mêmes intérêts néolibéraux dit vouloir relancer les négociations avec l’Amérique Centrale [4]. En atteste la visite en Amérique Centrale de Juan Pablo De Laiglesia, secrétaire d’État pour l’Amérique latine, en vue d’un accord d’association entre l’UE et la région. Cette visite intervient une semaine après le retour à leurs postes des deux ambassadeurs espagnol et français (l’ambassadeur espagnol qui avait été rappelé trois jours après le coup d’État, a repris son poste à Tegucigalpa le 4 février). De Laiglesia en profitera pour inviter Lobo à Madrid lors du sommet UE - Amérique latine et Caraïbes en mai prochain. Le très important contre-sommet qui se prépare à cette occasion dans la capitale espagnole avec des représentants de mouvements sociaux des deux continents, ne manquera pas de dénoncer ce président illégitime, héréditaire de la dictature.

D’après Juan Barahona du FNRP (Frente Nacional de Resistencia Popular), la « Commission de la Vérité » proposée par le gouvernement et inclus dans les Accords Tegicugalpa/San José pour enquêter sur les crimes commis durant la dictature n’a « pas de sens », elle sert à « laver » le coup d’État afin de s’assurer l’appui de la communauté internationale. « Ils font les choses à l’envers : tout d’abord, ils déclarent libres de tout péché les putschistes et maintenant ils veulent former la Commission de la vérité ; la Commission peut dire ce qu’elle veut, mais ce rapport n’a pas de sens » [5] dit-il.

Parodie de l’histoire, Lobo, par ailleurs un des instigateurs du coup d’État, lance en toute impunité un mandat d’arrêt international à l’encontre de l’ex-président Zelaya et de cinq membres de son équipe gouvernementale pour des actes supposés de corruption.

Pourtant, la lutte déterminée de la résistance se poursuit et le CADTM tient à remercier vivement les citoyennes et citoyens solidaires, tels celles et ceux qui via le CADTM Grenoble viennent de la soutenir financièrement. Nous devons poursuivre les mobilisations afin que nos gouvernements et l’UE ne reconnaissent pas ce gouvernement illégitime, et exiger qu’une enquête indépendante se mette en place immédiatement pour juger les nombreux crimes commis sous la dictature de Micheletti et qui se poursuivent sous le gouvernement Lobo.



Notes

[1« Hoy es un día especial para darle gracias a Dios, por medio de la virgen María, por nuestra Honduras, por la libertad, la soberanía e independencia que don Roberto Micheletti supo defender con las Fuerzas Armadas y junto a miles de hondureños que deseamos ser parte de las soluciones y no de los problemas »

[3« Para el Banco Central, es importante anunciar que estamos aquí para continuar ayundando al pueblo hondureño, especialmente a los más vulnerables »

[5« están haciendo las cosas al revés : primero declaran libres de pecado a los golpistas y ahora quieren formar la Comisión de la Verdad ; la Comisión puede decir lo que quiera, pero ese informe ya no tiene ningún sentido »

Jérôme Duval

est membre du CADTM, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes et de la PACD, la Plateforme d’audit citoyen de la dette en Espagne. Il est l’auteur avec Fátima Martín du livre Construcción europea al servicio de los mercados financieros, (Icaria editorial, 2016) et est également coauteur de l’ouvrage La Dette ou la Vie, (Aden-CADTM, 2011), livre collectif coordonné par Damien Millet et Eric Toussaint qui a reçu le Prix du livre politique à Liège en 2011.