Communiqué

Soutien à l’homme qui a tenté de s’immoler à Liège et aux autres victimes des politiques migratoires et du néo-colonialisme

6 août par CADTM Belgique


Ce mercredi 31 juillet, vers midi, un homme a tenté de se donner la mort en s’immolant par le feu dans la cour du Palais de justice de Liège. « On ne sait pas pourquoi, aujourd’hui, il est entré en crise et s’est déclaré victime. » a déclaré le parquet [1]. L’homme, qui vient de Guinée, venait pourtant de recevoir un ordre de quitter le territoire. Ce drame évitable a lieu tout juste 20 années après la mort de Yaguine Kaïta et Fodé Tounkara, deux adolescents guinéens retrouvés morts dans le train d’atterrissage d’un avion à l’aéroport de Zaventem après avoir tenté d’échapper à la misère [2].

C’est en 2010 que le Président Alpha Condé est arrivé au pouvoir, en Guinée, à la suite d’un scrutin aux résultats très contestés. Le candidat de l’opposition- qui était arrivé largement en tête du premier tour- avait dénoncé l’organisation d’une fraude massive. Depuis lors, la corruption, la pauvreté et les violences n’ont cessé d’augmenter dans le pays. Ces violences découlent d’une part des tensions interethniques, entretenues par les stratégies électoralistes des responsables politiques mais également de l’action directe du gouvernement qui a utilisé l’armée à plusieurs reprises pour écraser les manifestations, assassiner des opposant·e·s et arrêter arbitrairement des journalistes, des défenseur·e·s des droits humains et d’autres personnes s’exprimant contre le gouvernement [3]. En 2015, le Président Condé a accédé à un deuxième mandat à la suite d’un scrutin dont l’issue fut à nouveau extrêmement contestée. Aujourd’hui, il œuvre ouvertement à une réforme constitutionnelle devant lui permettre de briguer un troisième mandat à la tête de l’État.

Malgré cette situation, les pays occidentaux qui, dans d’autres cas récents, ont pourtant été très prompts à s’impliquer dans des processus électoraux qu’ils jugeaient irréguliers dans des pays étrangers, ont maintenu un ton très diplomatique avec le gouvernement guinéen. Outre l’expression de quelques « inquiétudes », ils n’ont jamais non plus condamné les exactions du pouvoir qui ont explosé depuis cinq ans. Le deux poids, deux mesures adopté par le ministre français des affaires étrangères lors de sa déclaration à l’Assemblée nationale le 28 mai, entre la situation au Cameroun et celle en Guinée est un exemple concret parmi d’autres de la complaisance européenne à l’égard du régime Condé [4].

La raison principale de cette complaisance peut se résumer en un mot : bauxite. Depuis l’arrivée au pouvoir de l’actuel président guinéen en 2010, des régions entières de Guinée se transforment en mines à ciel ouvert pour l’extraction de ce minerai dont est issu l’aluminium. Ces mines, exploitées en grande partie par des entreprises françaises, sont financées notamment par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et les grandes banques européennes, et doivent répondre à la demande croissante des industries de l’aéronautique, du transport et de la construction des pays du Nord. Les conséquences sociales et environnementales sont désastreuses alors même que la population locale n’en voit pas revenir l’ombre d’un franc, au contraire. En effet, en Guinée, 70% des habitant·e·s sont agriculteurs/trices. La pollution engendrée par l’exploitation des mines a contraint des milliers de jeunes à s’exiler vers la capitale, Conakry, dont l’économie n’a pas la capacité de les intégrer dans son circuit, les contraignant de ce fait à la migration internationale.

Pour les pays du Sud en général, ce type d’économie d’exportation issu des plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
(PAS) dressés par les institutions financières internationales est toujours synonyme de dévastation. Les PAS, censés leur permettre de réduire leur dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique et de « libérer » leur développement, résultent dans les faits en la mise en place d’économies centrées sur l’exportation de masse à destination des pays du Nord, de produits miniers ou agricoles spécifiques, au détriment de leur sécurité alimentaire, de leurs écosystèmes et, in fine, en ne rendant aucunement leur dette publique plus soutenable. De plus, l’origine même de ces dettes et leur caractère profondément illégitime [5] ne sont jamais traités. Les régimes politiques autoritaires et répressifs qui permettent cet état de fait sont, comme dans le cas guinéen, des « partenaires privilégiés » des gouvernements de pays industrialisés comme la Belgique. La pauvreté, la dégradation du cadre de vie et la répression politique qu’ils entretiennent sont, à l’évidence, d’importants facteurs de migration subie. Cette migration contrainte -qui, par ailleurs, a lieu en majorité vers d’autres pays du Sud- fait face aux politiques inhumaines que nous connaissons quand elle se dirige vers l’Europe. 

Malgré cela, dans sa déclaration, le parquet de Liège a choisi de réduire cet acte extrême de protestation à une « crise » individuelle et à une auto-victimisation. Les autorités publiques belges n’en sont pas à leur première déclaration de ce type, individualisant une problématique structurelle. Ces déclarations illustrent parfaitement à quel point les politiques suivies actuellement par l’administration relèvent de l’aveuglement, de l’hypocrisie et de la déshumanisation. Les réactions psychologisantes et individualisantes qui font suite aux suicides dans les centres fermés tels que celui de Vottem en sont d’autres exemples.

Le CADTM exprime tout son soutien à cet homme qui, au sacrifice de sa propre personne, nous bouscule et réveille nos colères. Nous continuerons à agir face aux stratégies politiques odieuses qui traitent de plus en plus les êtres humains comme des entités négligeables en poursuivant leurs objectifs financiers ou électoraux.

Des politiques migratoires justes doivent voir le jour (réduction des inégalités, voies d’accès sûres et légales, égalité des droits, etc.) ainsi qu’un rééquilibrage de l’ensemble des relations Nord-Sud. La résistance globale aux dynamiques néo-coloniales à l’œuvre doit être renforcée et, avec celle-ci, une dénonciation du système capitaliste extractiviste en lui-même.

On ne peut accepter de normaliser les traitements inhumains faits aux personnes migrantes, ni être dupe face aux discours d’inversion des responsabilités. Il nous faut construire la solidarité dans tous les domaines et dénoncer le rejet, la peur et la haine systémiques cultivés contre les personnes d’origine étrangère.

Pour contrer les phénomènes de migrations non-volontaires, les pays du Sud doivent voir leur développement libéré des prises d’intérêt des puissances industrielles et financières du Nord. Pour ce faire, il est central de lutter pour l’annulation des dettes publiques et privées illégitimes qui servent à asseoir ces intérêts, notamment en imposant l’extractivisme Extractivisme Modèle de développement basé sur l’exploitation des ressources naturelles, humaines et financières, guidé par la croyance en une nécessaire croissance économique. de masse destiné à l’exportation.

À la suite de cet événement et pour soutenir toutes les personnes en séjour dit illégal, un rassemblement organisé par différentes associations liégeoises a eu lieu devant le Palais des Princes-Evêques de Liège ce jeudi 1er août à 17h30. Plus de 150 personnes ont rendu hommage à cet homme et aux autres victimes des politiques migratoires et du néo-colonialisme et pour exiger l’ouverture des frontières, la liberté de circulation et d’installation et la régularisation de tou·te·s les sans-papiers.



Voir aussi :

Rapport « Quels bénéfices en tirons-nous ? », Human Rights Watch, octobre 2018 - https://www.hrw.org/fr/report/2018/10/04/quels-benefices-en-tirons-nous/impact-de-lexploitation-de-la-bauxite-sur-les

Rapport « Guinée 2017/2018 », Amnesty International, 2018 - https://www.amnesty.org/fr/countries/africa/guinea/report-guinea/

Dettes coloniales et réparations, Les Autres Voix de la Planète n°76, CADTM, 2019 - http://www.cadtm.org/Dettes-Coloniales-et-Reparations-17397

Guinée : Plainte contre la Banque mondiale pour le financement d’une mine de bauxite nocive, Afriques en Lutte, mars 2019 - http://www.afriquesenlutte.org/afrique-de-l-ouest/guinee/article/guinee-plainte-contre-la-banque

Agnès Faivre, En Guinée, la bauxite ruisselle à sens unique, Libération, novembre 2017 - https://www.liberation.fr/planete/2017/11/21/en-guinee-la-bauxite-ruisselle-a-sens-unique_1611645

Jean-Michel Meyer, Les banques françaises financent une mine énorme et polluante en Guinée, Reporterre, avril 2019 - https://reporterre.net/Les-banques-francaises-financent-une-mine-enorme-et-polluante-en-Guinee

La Directrice générale du FMI, Christine Lagarde, rencontre le Président guinéen, Alpha Condé, Fonds Monétaire International, janvier 2018 - https://www.imf.org/fr/News/Articles/2018/01/23/pr1812-imf-managing-director-christine-lagarde-meets-guinean-president-alpha-conde

Yannick Vely, Guinée : Alpha Condé redoute la guerre civile, Paris Match, novembre 2010, https://www.parismatch.com/Actu/International/Guinee-Alpha-Conde-redoute-la-guerre-civile-145461

Blandine Léger, Alpha Condé, la tentation du 3e mandat qui ne passe pas, Blog Médiapart, avril 2019 - https://blogs.mediapart.fr/blandine-leger/blog/260419/alpha-conde-la-tentation-du-3eme-mandat-qui-ne-passe-pas

Jean-Yves Le Drian s’inquiète de la situation au Cameroun et en Guinée, RFI, mai 2019 - http://www.rfi.fr/afrique/20190529-jean-yves-drian-inquiete-situation-cameroun-guinee

Conférence de presse d’Alpha Condé et Jean-Yves le Drian en Guinée, le 360, juin 2017 - https://www.youtube.com/watch?v=iZWbQgwC9q4

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