Stopper le tsunami de la dette

29 décembre 2004 par Damien Millet


Les dégâts causés par le séisme du 26 décembre en Asie sont gigantesques. Les victimes sont au nombre de plusieurs dizaines de milliers et le chiffre ne cesse de grimper. Des villages entiers sont dévastés, des centaines de milliers de personnes ont perdu des proches et sont sans abri. Les risques sanitaires sont considérables.

L’aide internationale tente de se mettre en place. Les Etats-Unis et l’Union européenne ont promis chacun une aide comprise entre 35 et 40 millions de dollars, de nombreux pays se mobilisent. L’Organisation des nations unies (ONU) demande un plan exceptionnel de plusieurs milliards de dollars. Une première estimation indique que le montant des dégâts pourrait dépasser 10 milliards de dollars. Voilà pour le visible et le médiatique.

A côté de cela, la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
continue de faire son œuvre. De façon moins spectaculaire, moins ciblée, mais tout aussi ravageuse. La communauté internationale cherche comment aider au mieux les pays meurtris et pendant ce temps, les pays riches, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, le Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI), les banques privées et les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
attendent leurs remboursements en provenance d’Indonésie, d’Inde, de Sri Lanka, de Thaïlande, de Malaisie et de tous les autres pays touchés comme les Maldives, la Birmanie ou l’Afrique de l’Est.

Selon les derniers chiffres publiés par la Banque mondiale, la dette extérieure publique des cinq pays les plus touchés s’élève à plus de 300 milliards de dollars. Les remboursements qu’elle implique sont gigantesques : plus de 32 milliards de dollars par an, qui se dirigent à 36 % vers les institutions multilatérales comme la Banque mondiale, à 25 % vers les pays riches et à 39 % vers les créanciers privés. Dans ce sens-là, on parle en milliards.

Comment comprendre que tous ces créanciers puissent continuer à exiger des remboursements de la part de pays aussi gravement touchés ? Des sommes colossales sont nécessaires pour porter secours aux populations ayant survécu au séisme et l’annulation totale de leur dette extérieure peut les fournir. Il est du devoir des grands argentiers de la planète (G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. , FMI, Banque mondiale, Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement d’États créanciers (22) spécialisés dans la normalisation des défauts de paiement des PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un Français - en 2019, c’est la directrice du Trésor français, Odile RENAUD BASSO, qui en assure la présidence. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de près de 90 pays en développement. En 2019, les membres du Club de Paris détiennent plus de 10 % du stock de la dette du Tiers Monde.

Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions - confidentielles - du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris qui s’en remet à son expertise et son jugement macro-économiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité.

Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.

Site web :
, etc.) de cesser les manœuvres géopolitiques particulièrement déplacées pour enfin agir vraiment.

Car d’autres tsunamis plus terribles frappent la planète, et l’opinion publique doit en prendre conscience. Selon le Programme des Nations unies pour le développement PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site :
(PNUD), « le décès de plus de 30000 enfants chaque jour, pour des raisons qui auraient pour l’essentiel pu être évitées, passe inaperçu. Pourquoi ? Parce que ces enfants sont les victimes invisibles de la pauvreté. » Dans le monde, 2,8 milliards de personnes, soit près d’un être humain sur deux, survivent avec moins de deux dollars par jour, et 850 millions de personnes souffrent de la faim. Selon le PNUD toujours, « à l’échelle planétaire, il manque quelque 80 milliards de dollars par an pour assurer à tous les services de base », à savoir l’accès à l’eau potable, une alimentation décente, l’éducation primaire et les soins de santé essentiels.

Là aussi, la dette fait son œuvre, les populations se saignent aux quatre veines pour que leur pays rembourse les riches créanciers du Nord, avec la complicité des détenteurs de capitaux du tiers-monde. Chaque année, les pouvoirs publics de tous les pays en développement remboursent plus de 230 milliards de dollars au titre de la dette : c’est une véritable hémorragie. L’aide au développement du Nord, chiffrée à 68 milliards de dollars en 2003, est à la fois très insuffisante et mal répartie, d’autant plus qu’elle profite souvent bien plus à de grandes sociétés transnationales qu’aux populations les plus vulnérables.

Il est temps d’exiger des grandes puissances une véritable annulation de la dette extérieure des pays dévastés, et plus généralement de tous les pays en développement, qui, chacun à leur manière, subissent un cataclysme social et humain. Ils remboursent des sommes colossales et ne sont pas en mesure de garantir le minimum vital à leurs peuples. Je ne vous parle pas de charité : il s’agit de justice. L’annulation totale de la dette extérieure publique est désormais une exigence morale minimale.

Par Damien Millet
Président du CADTM France
damien.millet chez cadtm.org



Article publié par les quotidiens français Le Monde (05-01-05) et L’Humanité (09-01-05).

Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).

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