Super Mario Draghi roule en Volkswagen

6 novembre 2015 par Eric Toussaint , Pierre Gottiniaux

Ces dernières années, les banques ont considérablement réduit leurs prêts aux ménages et aux entreprises, en particulier les PME. Alors Super Mario Draghi, le directeur de la Banque Centrale Européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
, a eu une idée formidable : encourager les banques à relancer la titrisation Titrisation Technique financière qui permet à une banque de transformer en titres négociables des actifs illiquides, c’est-à-dire qui ne sont pas (ou pas facilement) vendables. Initialement, cette technique a été utilisée par les établissements de crédit dans le but de refinancer une partie de leurs prêts à la clientèle. Les prêts sont cédés à un véhicule juridique qui émet en contrepartie des titres (généralement des obligations) placés sur les marchés financiers. Avec la titrisation, les risques afférents à ces crédits sont transférés des banques aux acheteurs. Cette pratique s’étend aujourd’hui à d’autres types d’actifs et d’acteurs (portefeuilles d’assurances, immobilier, créances commerciales).

(extrait de Adda, p. 101, t. 1, 1996, p. 101-102)
Cette notion décrit la prépondérance nouvelle des émissions de titres (obligations internationales classiques émises pour le compte d’un emprunteur étranger sur la place financière et dans la monnaie du pays prêteur, euro-obligations libellées dans une monnaie différente de celle de la place où elles sont émises, actions internationales) dans l’activité des marchés. A quoi s’ajoute la transformation d’anciennes créances bancaires en titres négociables, technique qui a permis aux banques d’accélérer leur désengagement à l’égard des pays en voie de développement après l’irruption de la crise de la dette.
La caractéristique principale de cette logique de titrisation est la diffusion du risque qu’elle permet. Diffusion numérique tout d’abord, puisque le risque de défaut des emprunteurs cesse d’être concentré sur un petit nombre de banques transnationales en relation étroites les unes avec les autres. Diffusion qualitative ensuite, puisque chacune des composantes du risque afférent à un titre particulier peut donner lieu à la création d’instruments spécifiques de protection négociables sur un marché : contrats à terme pour se prémunir du risque de change, contrats de taux d’intérêt pour faire face au risque de variation des taux, marchés d’option négociables, etc. Cette prolifération des instruments financiers et des marchés dérivés donne aux marchés internationaux l’allure d’une foire aux risques, selon l’expression de Charles Goldfinger.
et donc la création de produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). structurés – les mêmes qui ont mené un grand nombre de banques au bord de la faillite en 2008 et qui nous ont coûté un pont quand il a fallu les sauver. Mais pourquoi faire une telle chose, demanderez-vous bien naïvement ? On pourrait effectivement croire que le pauvre Mario souffre de surmenage et aurait bien besoin de (longues) vacances (en prison)...

Que nenni ! Il y a une logique derrière tout ça ! Depuis l’année dernière, la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
propose aux banques qui ont besoin de liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
(et elles en ont un besoin insatiable) de lui déposer leurs produits structurés Produits financiers structurés
Produits structurés
Produit structuré
Un produit structuré est un produit généralement conçu par une banque. C’est souvent une combinaison complexe d’options, de swaps, etc. Son prix est déterminé en utilisant des modèles mathématiques qui modélisent le comportement du produit en fonction du temps et des différentes évolutions du marché. Ce sont souvent des produits vendus avec des marges importantes et opaques.
en collatéral (c’est-à-dire en garantie), afin d’obtenir du financement qu’elles pourront ainsi proposer à leur tour à leurs clients, ménages et PME en priorité bien sûr ! Financement que les banques obtiennent, au passage, à du 0,05 %, le taux actuel de la BCE, sans faute de frappe, vous avez bien lu, et c’est bien entre 80 et 100 fois moins cher que ce que vous payez pour le crédit de votre Volkswagen.

Volkswagen, justement ! Cette même entreprise qui vient de se faire prendre la main dans le sac, en train de berner la Terre entière en trichant – négligemment, bien entendu – sur les taux d’émission réels de particules fines et de CO² de ses véhicules diesel et à essence... Comme toute grande entreprise qui se respecte, Volkswagen dispose de sa propre banque : Volkswagen Financial Services, qui lui permet de proposer directement des crédits à ses clients. Donc Volkswagen vend des voitures à crédit à ses clients, puis, sous les bons conseils de la BCE, fait des produits structurés avec ces crédits, de petits paquets de crédits comprenant chacun différents niveaux de risque, que l’on appelle ABS (Asset Backed Securities) et qu’elle revend à des investisseurs. Cela lui permet d’obtenir du financement de la part de ces investisseurs, et donc de proposer plus de crédits à ses clients et ainsi de vendre plus de voitures. Et donc de faire plus d’ABS, qu’elle peut vendre à des investisseurs, qui lui apporteront plus de financement... Bref, vous avez compris, et si vous avez encore un doute, vous pouvez aller jeter un œil au schéma à la fin de cet article).

Mais ce n’est pas tout ! Depuis le mois de janvier, la BCE a lancé un vaste programme de rachat de titres de dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
souveraine, de covered bonds et d’ABS : le QE, pour Quantitative Easing. Tous les mois, la BCE rachète pour 60 mds € de ces titres et produits structurés, et elle continuera de le faire au moins jusqu’en septembre 2016. L’objectif, encore une fois, est de permettre aux banques de dégager de leurs bilans ces titres de dette et autres produits structurés, afin de leur permettre de faire du crédit aux ménages et aux entreprises. Donc depuis un moment déjà, la BCE achète des ABS Volkswagen. Et VW étant le 2e plus gros émetteur d’ABS en Europe, tous secteurs confondus, la BCE peut potentiellement en acheter beaucoup.

Il faut les comprendre, aussi, Volkswagen et ce pauvre Mario ! Avant que le scandale VW n’éclate en septembre 2015, les ABS automobiles de chez Volkswagen, ça se vendait comme des petits pains aux investisseurs, à tel point qu’ils étaient considérés comme de l’équivalent cash ! N’essayez tout de même pas d’aller faire vos courses avec des ABS, la boulangère pourrait ne pas bien vous comprendre... Pour vous donner un exemple, le lendemain où le scandale a éclaté, VW émettait pour 800 millions € d’ABS espagnols, qui ont reçu un accueil très chaleureux sur les marchés |1|, alors que dans le même temps, le cours de son action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
dégringolait. Les ABS automobiles sont donc réputés pour être un investissement très sûr, puisqu’ils reposent sur un énorme parc automobile, un marché de plusieurs millions de clients.

Les marchés commencent à se méfier des produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). de la marque allemande Seulement maintenant, avec cette sale histoire d’émissions de particules fines et de CO² et le rappel potentiel de plus de 11 millions de véhicules (dont une bonne partie ont été achetés à crédit, eux-mêmes transformés en ABS) qui entachent la belle réputation de Volkswagen, les marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
et les agences de notation Agences de notation Les agences de notation (Standard and Poor’s, Moody’s et Fitch en tête) sont des agences privées qui évaluent la solvabilité et la crédibilité d’un émetteur d’obligations (État, entreprise). Jusqu’aux années 1970 elle étaient payées par les acheteurs potentiels d’obligations, depuis la libéralisation financière la situation s’est inversée : ce sont les émetteurs d’obligations qui rémunèrent les agences pour qu’elles les évaluent... Reconnaissons leur qualité de travail : c’est ainsi que Lehman Brothers se voyait attribuer la meilleure note juste avant de faire faillite. , ces fourbes, commencent à se méfier des produits financiers de la marque allemande... Même la BCE s’y met, puisqu’elle a déclaré qu’elle arrêtait d’en acheter à la fin du mois de septembre (ce qui est bien la preuve qu’elle en achetait avant, pour les plus sceptiques). Et les consommateurs, ces girouettes, pourraient bien eux aussi se détourner de la marque, rendre leur voiture prise en leasing, voire carrément intenter des procès ou des recours collectifs pour la vente de voitures sous des conditions mensongères.

Par exemple, dans le cadre de la vente des 800 millions € d’ABS espagnols en septembre, les clients qui se sentent floués par le scandale qui éclate, alors qu’ils sortent tout juste de chez le concessionnaire avec leur belle voiture toute neuve et qui ne pollue presque pas – s’imaginent-ils – pourraient se sentir le droit de réclamer que la voiture soit réparée, voire carrément remplacée ! Les termes du contrat n’ayant pas été respectés, il n’est pas hasardeux d’imaginer que Volkswagen pourrait se retrouver rapidement dans une situation... inconfortable. Et ce n’est pas tout ! Voilà que 10 clients belges viennent d’intenter un procès à Volkswagen, parce qu’ils estiment que malgré la réparation de leur voiture, l’affaire aura des répercussions sur la valeur de leurs véhicules sur le marché de l’occasion ! Une sombre perspective pour la marque automobile, puisque les ABS sont adossés à la valeur même de ces véhicules. Le niveau de risque sur les ABS de Volkswagen évalué par les agences de notation a ainsi doublé depuis fin septembre |2|, et leur valeur a considérablement chuté.

Voilà donc le genre d’activités que soutient la BCE – du moins jusqu’à ce que les scandales éclatent. Car selon des échanges de courriers obtenus par le Financial Times |3|, de hauts responsables européens étaient au courant depuis 2013 des mensonges de Volkswagen sur les taux d’émission de CO² sur ses véhicules. De là à dire que les hauts commissaires des institutions européennes ont un certain parti pris en faveur des multinationales, il n’y a qu’un pas...

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Avant le scandale...
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Après le scandale...

Notes

|1| Financial Times, « Recall raises questions about auto securitisation », 22 octobre 2015.

|2| Financial Times, « VW comes back with securitisation deal », 21 octobre 2015.

|3| Financial Times, « Volkswagen Scandal : High-Ranking European Officials Worried About Automakers Cheating On Emissions Tests Years Ago », 25 octobre 2015

Auteur.e

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, est porte-parole du CADTM international et est membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014, Procès d’un homme exemplaire, Editions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet du livre AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège Dernier livre : Bancocratie ADEN, Brussels, 2014. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 créée par la la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission a poursuivi ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.


Auteur.e

Pierre Gottiniaux

Permanent au CADTM Belgique