Syriza et la question de la dette : vers un changement radical ?

16 septembre 2015 par Daniel Munevar

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Cet article, rédigé en janvier 2015, nous apporte un éclairage précieux sur la situation d’aujourd’hui.

Le 25 janvier |1| prochain promet d’être un jour historique pour la Grèce. À moins d’un retournement de situation, tout semble indiquer que Syriza obtiendra les votes nécessaires pour former un gouvernement. Le rejet par ce groupe politique des mesures d’austérité, d’une part, et son appel à organiser une conférence européenne pour résoudre le problème de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, d’autre part, ont donné lieu à des réactions contrastées.

D’un côté, les marchés ont réagi de manière négative par des chutes successives de la bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). et une sortie significative de capitaux qui a forcé les banques grecques à recourir à des programmes de liquidité Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
d’urgence mis à disposition par la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
. De l’autre, des mouvements progressistes dans le reste de l’Europe voient en Syriza une source d’espoir où se concentrent les aspirations à trouver des solutions justes et équitables à la crise que traverse l’Europe. Cependant, une analyse détaillée de la situation en Grèce révèle que les attentes que suscite Syriza surpassent de loin sa capacité à changer de manière radicale le cours de la crise.

Le problème central n’est pas que les arguments économiques de Syriza en faveur d’une réduction significative de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
soient erronés. La difficulté majeure que rencontrera Syriza viendra plutôt de son manque de clarté sur le type de mesures nécessaires pour atteindre cette réduction et, aussi, rappelons-le, de la complexité de l’échiquier politique européen. Pour comprendre cette situation, il est nécessaire de revenir sur ces arguments.

Les chiffres sont clairs

Bien que la Grèce ait reçu 252 milliards d’euros dans le cadre de plans de « sauvetage », sa dette actuelle atteint 317 milliards d’euros. À la fin de l’année 2014, ce chiffre ramené en pourcentage du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
(174%) est supérieur au pic atteint en 2011 avant la restructuration de la dette impulsée par la troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. (157%) |2|. Les projections officielles escomptent qu’à travers une combinaison de mesures d’austérité et la récupération de la croissance économique, la dette finisse par se réduire progressivement jusqu’à atteindre un niveau de 127% du PIB à la fin de la décennie. Le problème, c’est que ces projections se basent sur des suppositions optimistes et contradictoires totalement absurdes. D’un côté, on espère une croissance économique systématiquement au dessus de son taux de croissance potentiel, tout en renforçant par ailleurs les mesures d’austérité. De l’autre, on attend de la Grèce qu’elle continue à comprimer les dépenses destinées à la consommation et à l’investissement pour privilégier le paiement de la dette.

Pas besoin d’être économiste pour se rendre compte que la situation actuelle de la Grèce n’est pas soutenable. Si l’on recourt à des suppositions plus raisonnables, on s’aperçoit qu’avec une croissance faible et une économie déflationniste, la dette de la Grèce ne parviendrait à se réduire qu’à hauteur de 5% du PIB à la fin de la décennie |3|. Même si le pays parvenait à réaliser les objectifs budgétaires du plan d’ajustement de la Troïka, cela n’aurait pratiquement aucun effet visible sur les volumes de la dette du pays. En réalité, la Grèce sera en situation d’insolvabilité. Au vu de la faiblesse économique du pays, il est impossible de générer les excédents primaires requis pour réduire la dette.
Dès lors, insister pour que la Grèce continue de payer la dette publique et espérer parallèlement la récupération de son économie représente une profonde contradiction de la part de la troïka. Continuer de payer la dette en situation d’insolvabilité représente un transfert réel de ressources du débiteur à ses créanciers. Autrement dit, chaque versement effectué dans le cadre du paiement de la dette rend la Grèce plus pauvre qu’elle ne l’était. Et les montants affichés ne sont en rien triviaux. Entre 2015 et 2016, il est attendu de la Grèce qu’elle transfère aux créanciers 19 milliards d’euros en intérêts et 57 milliards d’euros en amortissements |4|. Alors même que la Grèce traverse la pire crise économique de son histoire, il est absurde d’espérer qu’elle continue de gaspiller ces ressources dans un travail digne de Sisyphe, quand de telles ressources pourraient être destinées à réparer les dommages causés par les mesures d’austérité et à assurer la récupération économique du pays. C’est en cela que consiste précisément le programme de Syriza : mettre en place des mesures qui soulagent la situation des familles affectées par les programmes d’austérité, tout en cherchant à obtenir l’annulation de la dette du pays. Le problème réside ici dans la confusion du parti sur les moyens pour atteindre ces objectifs.

Les propositions de Syriza

L’ensemble des mesures économiques de Syriza est constitué de deux éléments phares.

Le premier vise à modifier l’objectif principal de la politique budgétaire en Grèce : centré essentiellement sur le paiement de la dette grâce aux excédents primaires, l’accent serait mis au contraire sur une redistribution des dépenses pour stabiliser l’économie.

Le second vise la réduction de la dette via une conférence européenne similaire à celle qui annula la dette allemande en 1953. En théorie, les économies réalisées par cette seconde mesure en termes de paiements des intérêts permettraient d’augmenter les ressources destinées à la récupération de l’économie. La difficulté principale que rencontrera Syriza pour implanter son programme économique réside dans le fait qu’il sera très difficile pour le nouveau gouvernement de transformer la politique budgétaire du pays sans avoir auparavant résolu de manière définitive la question de la dette. Stabiliser le budget dans une situation de faible croissance et de pressions déflationnistes implique d’augmenter la dette du pays au dessus de ses niveaux actuels. Vu le contexte, il est peu probable que le nouveau gouvernement puisse trouver le financement requis. D’un côté, le secteur privé n’accepterait pas d’augmenter son exposition en Grèce. De l’autre, la Troïka verrait ce changement dans la politique budgétaire du pays comme une violation des accords de stabilisation et, de fait, mettrait fin au versement de ressources à la Grèce. Par définition, Syriza ne pourra financer son programme que par le biais d’une annulation de la dette.

Cependant, au lieu de maintenir un discours favorable au défaut de paiement et à l’organisation d’un audit de la dette, Syriza a publiquement concentré tous ses efforts dans l’organisation d’une conférence européenne sur la dette pour parvenir à une annulation de la dette grecque similaire à celle obtenue par l’Allemagne en 1953. Malheureusement, il est peu probable que Syriza parvienne au résultat escompté. Ironie du sort, l’opposition la plus forte à une annulation – si elle venait à s’organiser – ne viendra pas de l’Allemagne mais des autres pays de la périphérie européenne, eux-mêmes affectés par le problème de la dette. Des institutions financières publiques européennes sont directement exposées en Grèce via des prêts bilatéraux (52 milliards d’euros), des crédits octroyés par le Fonds européen de stabilité financière - FESF (153 milliards d’euros) et la BCE (38 milliards d’euros). L’annulation de ces dettes, en particulier celles à l’égard du FESF et de la BCE, forceraient les pays contributeurs à mettre des ressources additionnelles pour couvrir les pertes occasionnées dans le capital des deux institutions. Ainsi, des pays comme l’Espagne ou l’Italie enregistreraient respectivement des pertes à hauteur de 32 milliards et 48 milliards d’euros |5|. Pour parvenir à de telles contributions, ces pays seraient forcés d’intensifier le recours à des mesures d’austérité. Autrement dit, le prix de la fin de l’austérité en Grèce signifie ironiquement plus d’austérité pour le reste de l’Europe. Les chiffres en question permettent d’expliquer pourquoi ces pays s’opposeraient directement à l’annulation de la dette grecque. Il va sans dire qu’un scénario de ce type accommode peu les gouvernements en place, et c’est pour cette principale raison qu’il y a peu à espérer d’une conférence de cette nature.

Le moment de vérité

En dépit de la forte probabilité que Syriza gagne les élections de ce 25 janvier, il est difficile de croire qu’une telle victoire apporte un changement radical de la situation du pays pour les raisons qui viennent d’être exposées. Le scénario le plus probable est que la Troïka rejette la mise en application du programme de dépenses de Syriza, et que s’ensuivent des discussions prolongées entre les deux parties. Grâce à l’excédent primaire de la Grèce, Syriza possède suffisamment de ressources pour maintenir le fonctionnement du secteur public dans le pays jusqu’au mois de juillet. Par contre, à ce moment là, la Grèce verra s’accumuler des paiements supérieurs à 15 milliards d’euros au titre de l’amortissement de la dette. Pour effectuer ces paiements, la Grèce a besoin d’une réouverture de la ligne de crédit du plan de sauvetage, ce qui entraînerait pour ainsi dire l’approbation de la part de la Troïka du programme économique de Syriza. Devant le plus que probable échec d’une conférence européenne sur la dette, Syriza se verra obligée soit d’accepter les impositions de la Troïka pour continuer la mise en scène de cette tragédie grecque, soit d’emprunter une ligne de conduite plus radicale. S’il est bien sûr impossible de prédire l’avenir, il est néanmoins clair que la poursuite du programme de la Troïka ne mènera la Grèce nulle part. Il reste à espérer que la direction de Syriza est consciente de ce fait et qu’elle utilisera le temps précieux qu’elle possède pour mettre en place, en parallèle à un audit de la dette, une base juridique solide en sa faveur pour annuler la dette du pays.


Traduit de l’espagnol par Maïté Guillard (traduction relue par Virgine de Romanet)

Notes

|1| Le 25 janvier 2015, date des élections législatives en Grèce

|2| FMI (2014), Greece Fifth Review under the Extended Arrangement Under the Extended Fund Facility, IMF Country Report No. 14/151. https://www.imf.org/external/pubs/ft/scr/2014/cr14151.pdf

|3| Lapavitsas, C., y Munevar, D. (2014), Greece Needs a Deep Debt Write Off. Ocasional Policy Paper #10. Research on Money and Finance. http://cadtm.org/IMG/pdf/RMF-OPP-10-Lapavitsas-Munevar.pdf

|4| FMI (2014), Greece Fifth Review under the Extended Arrangement under the Extended Fund Facility, IMF Country Report No. 14/151. https://www.imf.org/external/pubs/ft/scr/2014/cr14151.pdf

|5| FT Alphaville. (2014). « Just in case Grexit were to happen… », Financial Times. Consulté le 21 janvier 2015, http://ftalphaville.ft.com/2015/01/20/2094462/just-in-case-grexit-were-to-happen/?Authorised=false

Auteur.e

Daniel Munevar

est un économiste post-keynésien de 30 ans originaire de Bogotá, en Colombie. De mars à juillet 2015, il a travaillé comme assistant de l’ancien ministre des finances grec, Yanis Varoufakis ; il le conseillait en matière de politique budgétaire et de soutenabilité de la dette. Auparavant, il était conseiller au Ministère des Finances de Colombie et conseiller spécial pour les investissements directs à l’étranger auprès du Ministère des Affaires étrangères de l’Équateur. C’est une des figures marquantes dans l’étude de la dette publique en Amérique latine. Il est membre du CADTM AYNA.


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