TGV Casablanca-Tanger : encore un éléphant blanc à la marocaine !

17 décembre 2010 par Jawad Moustakbal

Dans un pays endetté de plus de 50 milliards de dollars à fin 2009 ; dans un pays où 28% de la population vit en situation de pauvreté selon l’indice multidimensionnel de la pauvreté |1| et où «  40% de la population font face soit à des difficultés pour maintenir un mode de vie modeste ou tout simplement pour survivre au jour le jour » |2| ; dans un pays où le réseau ferroviaire n’a pratiquement pas été élargi depuis plus de 40 ans, le projet de réalisation de ligne à grande vitesse LGV concrétisé fin de la semaine dernière à Tanger ne peut être qualifié que d’un nouvel éléphant blanc |3|.

Si les médias officiels et les « nouveaux chiens de garde » |4| selon l’expression de Serge Halimi ne manquent pas à se vanter de ce projet en avançant que le Maroc sera le premier pays dans l’Afrique à se doter du TGV, un regard plus attentif et avec moins de connivence nous pousse à nous poser les questions suivantes : Est ce que le TGV est une priorité pour les Marocains aujourd’hui ? A quel prix ? Qui en bénéficiera réellement ?

Cet article se veut une modeste contribution pour essayer de répondre à ces questions à travers une analyse critique de la propagande officielle faite autour de ce projet et, au-delà même, en se posant la question fondamentale du contrôle citoyen des grands projets structurants en cours au Maroc et la légitimité de ces choix et ces engagements faits par l’Etat en dehors de toute consultation des populations qui auront encore une fois à subir les conséquences sociales, économiques et écologiques de tels choix.

UN TGV : pourquoi faire ?

La version officielle initiée par l’agence presse Maghreb (MAP) et reprise sans le moindre esprit critique encore une fois par 99% des médias nationaux |5| justifie la mise en place de ce TGV entre Casablanca et Tanger par une réduction dite importante de temps de voyage : le futur TGV permettra de faire le trajet Casablanca - Tanger en 2h10 contre 4h45 aujourd’hui. A quoi bon ?!! La majorité des voyageurs qui prennent le train reliant Tanger à Casablanca ou à Rabat se soucie plus du coût du voyage et de la qualité du service plutôt que de sa durée. Ces voyageurs se plaignent aujourd’hui des prix et du non respect des horaires avec des retards qui dépassent parfois 3 heures. A quoi bon faire le voyage en 2h10 si le train prend déjà un retard de 2 h avant le départ !

Pour le prix, la dépêche de la MAP nous informe que « l’offre de tarification sera compétitive et en harmonie avec le pouvoir d’achat des usagers du train » ; mais de qui se moque-t- on ?! Si la tarification actuelle pour des trains normaux n’est pas en harmonie avec le pouvoir d’achat des usagers, entre 23Euros et 34 euros l’aller-retour pour un SMIG qui ne dépasse pas 182 euros !!

Si on ne dit rien sur les prix des billets, l’ONCF |6| n’hésite pas à annoncer un taux de rentabilité de 12,6%, soit deux fois et demi la rentabilité des TGV français !

La version officielle souligne aussi que « ce projet d’envergure ne manquera pas d’accompagner le développement du nouveau pôle économique de Tanger-Tétouan, en raccourcissant les distances entre le Nord et le Sud du Royaume », mais depuis quand Casablanca est au sud du Maroc ? Et si on voulait vraiment relier le nord avec le sud, ne serait-il pas plus intéressant d’investir cet argent pour relier Marrakech à Agadir ? Ce tronçon qui attend depuis plus de 40 ans et qui aurait participé au désenclavement de toute la région du Souss et épargné aux nombreux citoyens qui font le déplacement vers cette région les mésaventures de transports routiers sur des routes particulièrement dangereuses.

Ou encore : « Libérer de la capacité pour fluidifier le trafic ferroviaire fret sur cet axe (effets d’entrainement du port de Tanger-Med », si le transport d’un conteneur par les trains normaux à partir du nouveau port Tanger Med coûte aujourd’hui dans les 400 euros et revient donc plus cher pour un importateur vers Casablanca que de passer directement par le port de celle-ci. Je vois mal comment la mise en place de cette ligne TGV pourra fluidifier le trafic fret sur cet axe !

Mais le comble c’est lorsque la version officielle cherche à nous convaincre de l’utilité d’un tel projet en avançant des slogans aussi trompeurs que sournois du genre « le Maroc sera le premier pays d’Afrique et du monde arabe à se doter du TGV » ; et alors ?! Si nous n’avons même pas un réseau d’assainissement capable de supporter 178 mm de pluies en 24h qui était capable de noyer la ville de Casablanca, la plus grande et la plus importante économiquement et couper toutes les routes et les lignes qui mène vers cette ville y compris les lignes ferroviaires pour une journée entière ! |7

… À quel prix ?

Pour un projet dont l’utilité reste à démontrer, les Marocains auront à payer 20 milliard de dirhams (1,8 milliards d’euros), ce qui représente 40 % du budget de l’enseignement pour l’année 2011, 182% du budget de la santé ou encore 39 fois le budget de la culture pour la même année ! |8|

Pour trouver des financements à ce nouvel éléphant blanc, Mr Mezouar, ministre de l’économie et des finances, s’est montré très généreux et n’a pas eu de difficultés à trouver 4.8 milliards de dirhams dans les caisses de l’Etat, lui qui pleurnichait à chaque fois qu’il s’agissait de dépenses sociales (caisse de compensation, santé, enseignement..) et prônait un plan d’austérité. Un autre milliard provenant cette fois du Fonds Hassan II pour le développement économique et social, un fond alimenté par la mise aux enchères de nos établissements publics des plus « rentables » y compris dans des secteurs stratégiques tel que l’eau, l’énergie ou les télécommunications…

Pour le reste, le gouvernement s’est encore tourné vers la solution de facilité qui continue d’absorber plus du 1/3 du budget de l’Etat à savoir l’endettement. La somme de 12,3 milliards de dirhams a été empruntée à différents créanciers :

- Fonds Saoudien de Développement (SFD) : 1,585 milliards de dirhams ;
- Fonds Abu Dhabi pour le développement (FADD) : 770 millions de dirhams,
- Fonds Koweitien pour le Développement Economique Arabe : 1,1 milliards de dirhams
- Fonds Arabe pour le Développement Economique et Social pour 626 millions de dirhams
- Des créanciers français du trésor et de banques commerciales Banques commerciales
Banque commerciale
Banque commerciale ou banque de dépôt : Établissement de crédit effectuant des opérations de banque avec les particuliers, les entreprises et les collectivités publiques consistant à collecter des fonds pour les redistribuer sous forme de crédit ou pour effectuer à titre accessoire des opérations de placements. Les dépôts du public bénéficient d’une garantie de l’État. Une banque de dépôt (ou banque commerciale) se distingue d’une banque d’affaires qui fait essentiellement des opérations de marché. Pendant plusieurs décennies, suite au Glass Steagall Act adopté pendant l’administration Roosevelt et aux mesures équivalentes prises en Europe, il était interdit aux banques commerciales d’émettre des titres, des actions et tout autre instrument financier.
de 6,875 milliards de dirhams et de l’Agence Française de Développement pour 2,42 milliards de dirhams
- En plus d’un don de l’Etat Français de 825 millions de dirhams. Le prochain paragraphe nous permettrait peut être de comprendre cette surprenante générosité de l’Etat français à notre égard !

 Ce sont « des prêts concessionnels avec des taux d’intérêt Taux d'intérêt Quand A prête de l’argent à B, B rembourse le montant prêté par A (le capital), mais aussi une somme supplémentaire appelée intérêt, afin que A ait intérêt à effectuer cette opération financière. Le taux d’intérêt plus ou moins élevé sert à déterminer l’importance des intérêts.
Prenons un exemple très simple. Si A emprunte 100 millions de dollars sur 10 ans à un taux d’intérêt fixe de 5 %, il va rembourser la première année un dixième du capital emprunté initialement (10 millions de dollars) et 5 % du capital dû, soit 5millions de dollars, donc en tout 15millions de dollars. La seconde année, il rembourse encore un dixième du capital initial, mais les 5 % ne portent plus que sur 90 millions de dollars restants dus, soit 4,5 millions de dollars, donc en tout 14,5 millions de dollars. Et ainsi de suite jusqu’à la dixième année où il rembourse les derniers 10 millions de dollars, et 5 % de ces 10 millions de dollars restants, soit 0,5 millions de dollars, donc en tout 10,5 millions de dollars. Sur 10 ans, le remboursement total s’élèvera à 127,5 millions de dollars. En général, le remboursement du capital ne se fait pas en tranches égales. Les premières années, le remboursement porte surtout sur les intérêts, et la part du capital remboursé croît au fil des ans. Ainsi, en cas d’arrêt des remboursements, le capital restant dû est plus élevé…
Le taux d’intérêt nominal est le taux auquel l’emprunt est contracté. Le taux d’intérêt réel est le taux nominal diminué du taux d’inflation.
avantageux entre 1,2 et 3,16 % et des délais de grâce importants allant de 5 à 20 ans », tient à souligner les responsables marocains mais ce qu’ils oublient de préciser c’est que ce sont des taux variables |9| dont la faible valeur aujourd’hui profite de la crise financière actuelle et que ces taux peuvent monter en flèche provoquant une crise de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
telle que nous avons connue début des années 80 |10|. Ils oublient aussi de souligner que le mécanisme de la dette soutenu et accentué par ces endettements pèse lourdement sur le budget de l’Etat en absorbant chaque année plus du 1/3 du budget en service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. mais aussi et surtout en compromettant notre souveraineté économique aux profits des créanciers et des institutions financières internationales (FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et BM Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
).

Qui en bénéficiera réellement ?

Si cinq des six conventions signées la semaine dernière concernent le financement, la 6e quant à elle a été conclue avec le groupe français Alstom qui va fournir 14 rames à deux niveaux, chaque rame comprendra 8 voitures et doit accueillir jusqu’à 533 voyageurs. Cette convention a été signée en gré à gré Marché de gré à gré
Gré à gré
Un marché de gré à gré ou over-the-counter (OTC) en anglais (hors Bourse) est un marché non régulé sur lequel les transactions sont conclues directement entre le vendeur et l’acheteur, à la différence de ce qui se passe sur un marché dit organisé ou réglementé avec une autorité de contrôle, comme la Bourse par exemple.
sans aucun appel d’offres ! Tout ce qu’a trouvé le ministre de l’équipement et du transport Mr A. Ghellab pour justifier cette décision c’est de nous dire que « Les prix de ce contrat sont au moins aussi avantageux que ceux des marchés comparables conclus récemment en France et en Europe. » Bien sûr nous n’avons qu’à vous croire sur parole Mr le ministre, votre parole est donc suffisante pour accorder un marché de plus de 4.5 milliards de dirhams à cette multinationale française Alstom !

Alstom est un des grands bénéficiaires de ce projet qui lui a permis de décrocher un contrat de plusieurs centaines de millions d’euros sans le moindre effort commercial ou de préparation d’offre dans une course solitaire et sans aucune concurrence. Les quatorze rames commandées seront conçues et fabriquées principalement en France dans les sites d’Alstom Transport, ce qui donnerait une bouffée d’air à ce géant mondial dans une conjoncture de crise financière mais aussi économique qui frappe actuellement l’ensemble de l’Europe.

Les autres gagnants de cette grosse affaire sont les créanciers surtout les pétrodollars Pétrodollars Les pétrodollars sont les dollars issus du pétrole. qui ont pu écoulés une partie de leur liquidité Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
en garantissant des revenues certains en intérêts sur ces dettes pour les années à venir et en espérant gagner encore plus avec la très probable remontée des taux d’intérêts.

Des trains à deux vitesses pour un Maroc à deux vitesses

Au moment où la majorité des trains existant roulent à des vitesses qui dépassent à peine les 60km/h et dont la situation de certains est catastrophique (absence de climatisation, toilettes non fonctionnelles, nombres réduits de sièges …etc.), l’Etat se lance dans un projet de ligne TGV avec des trains de luxe roulant à 350Km/h. C’est aussi à l’image de ce Maroc à deux vitesses, le Maroc de ceux d’en haut qui détiennent tout et se permettent tout et ne connaissent jamais la crise ni l’austérité et qui auront à utiliser ces trains 5 étoiles, et le Maroc d’en bas qui n’a rien et manque de tout, un Maroc qui lutte aujourd’hui pour défendre ce qui reste de ses acquis sociaux et de ses richesses naturelles non encore vendues aux multinationales étrangères et leurs alliés nationaux.


Notes

|1| Rapport de l’université d’Oxford sur l’indicateur multidimensionnel de la pauvreté

|2| "Le Maroc 96è pays pauvre dans le monde » Par Mimoun Rahmani membre d’attac/cadtm Maroc. Oct 2009 http://www.e-joussour.net/en/node/3406

|3| Selon Wikipédia : « Un éléphant blanc est une réalisation d’envergure, souvent prestigieuse et d’initiative publique, qui s’avère plus coûteuse que bénéfique et dont l’exploitation ou l’entretien devient un fardeau financier »

|4| Paru en 1997, le livre « Les nouveaux chiens de garde » du journaliste français Serge Halimi a connu un énorme succès. Dans son ouvrage, Serge Halimi s’attaque aux trente journalistes sensés être les meilleurs de la profession en France. Pour lui, ils forment une « société de cour et d’argent » qui pratique un « journalisme de marché » et relaie une pensée unique, néolibérale.

|5| Voir par exemple le journal « Le matin » publié le 10.12.2010

|6| Office national des chemins de fer : Société public (pour l’instant !) chargé de la gestion, la maintenance et l’exploitation du réseau ferroviaire au Maroc

|7| Plus d’informations sur ces inondations et sur l’échec de la Lydec filiale de SUEZ à casablanca dans cet article coécrit avec Salah Lemaizi : « Entre les événements du camp Igdem Izik à Laâyoune et les inondations de Casa : Traits d’un État en faillite » : http://www.cadtm.org/Maroc-Entre-le...

|8| Discours du Ministre de l’économie et des finances à l’occasion de la présentation du projet de Loi de Finances 2011 devant la Chambre des Représentants.

|9| Le mutisme des responsables sur la nature des taux, laisse présager des prêts à taux variable dans le cas contraire ils n’auront pas omis de le souligner !

|10| Voir dans ce sens l’analyse faite par Damien Millet et Éric Toussaint sur les possibilités d’une nouvelle crise de la dette au sud dans leur ouvrage « La crise, quelles crises ? » Edition Aden, CETIM & CADTM, décembre 2009.

Auteur.e

Jawad Moustakbal

Attac/Cadtm Maroc