Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde
CADTM

Tegucigalpa, 53ème jour de résistance contre le coup d’Etat

24 août 2009 par Jérome Duval

Je ne surprendrais plus personne en disant qu’aujourd’hui eu lieu une nouvelle marche, il y en a depuis le coup d’Etat quasiment tous les jours à Tegucigalpa. Ce qui pourrait surprendre serait plutôt le fait que les manifestants ne se lassent pas de manifester depuis maintenant 53 jours et arrivent toujours en nombre dès 8h le matin à l’université Pédagogique.


Rappelons que cette Université est publique et que l’armée y avait séquestré
une quarantaine de personnes mercredi 12 août. Les portes étaient alors
restées cadenassées et gardées de manière tout à fait illégale. La
manifestation du jour s’est dirigée jusque devant l’ambassade étatsunienne,
évidement la plus grande de toutes les ambassades à Tegucigalpa. Une
délégation composée entre autre de Rafael Alegria, a été reçu par l’adjoint
de l’ambassadeur Hugo Llorens. Soit disant les E.U vont mettre plus
d’énergie diplomatique pour un retour de Zelaya…Rappelons qu’Hugo Llorens a
participé activement à la préparation du coup d’Etat ; d’autres noms
circulent, tel celui d’Otto Reich ou Carmona, instigateur du coup d’Etat au
Venezuela en 2002. |1|

Hier soir a eu lieu une « caravana », déambulation à travers la ville de
voitures, motos, avec haut parleur, slogans, t-shirt « No al golpe »,
klaxon, etc. Une autre « caravana » a traversée la ville cette après-midi.
Il semble qu’il y en ait plusieurs en même temps.

Une précision sur la grève des taxis dont je parlais l’autre jour : Manuel
Zelaya, surnommé Mel, avait mis en place une subvention, chaque année début
août, pour les taxis afin de ne pas augmenter les tarifs pour les
consommateurs. Le gouvernement Micheletti cette fois n’a pas donné cette
subvention de 8000 lempiras (4000 pour le propriétaire de la voiture et 4000
pour le chauffeur). Déjà affectés par la crise économique et la récente
augmentation du carburant, (+2,57 % pour le diésel) les taxis ne bénéficient
pas de cette aide et renforce la contestation de ce secteur. Le taxi
collectif (qui dépose à point donné) ou direct (qui dépose où veut le
client) est très utilisé ici et concerne une grosse partie de la population.
Le bus est bien sur plus économique mais beaucoup plus long : il n’y a pas
d’arrêts et l’autobus peut attendre les clients au bord de la route,
n’importe où…

Mel, personnage hors du commun :

Mel Zelaya, est un personnage plutôt original : Dès le début de son mandat,
ne suivant pas l’agenda des entreprises et de l’ambassade américaine, il fut
calomnié et décrié par la presse. Pour rétablir l’équilibre médiatique et
donner la parole à ceux que les médias n’écoute plus, Zelaya lance un
hebdomadaire fin 2007, *El Poder Ciudadano*, et rend public le Canal 8, une
télévision qui n’émettait plus. Bien sur, depuis le coup d’Etat, *El Poder
Ciudadano *n’existe plus et le Canal 8 se transformant, revient aux mains de
Elias Asfura, son ancien propriétaire |2|. Mel se met tout de suite à dos
les entrepreneurs et la classe dirigeante, et voyant cela, il réagit en se
rapprochant davantage du peuple et de la « sphère » Chavez. Le ‘virage à
gauche’ de Zelaya se serait fait récemment, avec l’adhésion à l’ALBA en août
2008, puis l’augmentation par décret de 60 % du salaire minimum en janvier
2009 (à 5500 lempiras). Alors que Manuel Zelaya se situait plutôt au centre
droit conservateur, il oriente son discourt vers un centre gauche, soutenue
par Patricia Rodas, ministre hondurienne des Relations extérieures, plus
marquée à gauche. « Il s’agit d’un acte héroïque d’indépendance et nous
n’avons pas besoin de permission pour signer un tel engagement. Aujourd’hui,
nous faisons un pas de plus vers un gouvernement de centre-gauche, et si
quelqu’un n’aime pas cela, qu’il supprime tout simplement le mot ’centre’
pour s’en tenir au second terme. » a déclaré Manuel Zelaya lors de
l’adhésion à l’ALBA |3|.

Il décrète une hausse du salaire minimum, offre des
aides aux micro-entreprises, aide les agriculteurs, lance les assemblées du
Pouvoir citoyen, sorte d’assemblées populaires pour la gestion des
quartiers, adhère à Petrocaribe et à l’ALBA, lance le projet de transformer
la base militaire américaine de Soto Cano en aéroport civil…et, sans
surprise, se fait expulsé avec Patricia Rodas au Costa Rica par la force du
coup d’Etat. Cette histoire rappelle un antécédent historique : Ramon
Villeda Morales (1908-1971), fut un des présidents les plus progressistes du
Honduras (il amorça une réforme agraire, fonda le journal “El Pueblo”,
investit dans l’éducation…). Il arrive au pouvoir en 1954 porté par les
grandes luttes sociales dans les bananeraies. En 1963, le colonel Osvaldo
Lopez Arellano l’expulse ainsi que Modesto Rodas Alvarado, père de Patricia
Rodas et favori à la succession de Villeda Morales. Tous les deux seront
envoyés au Costa Rica par ce coup d’Etat militaire déclenché à point nommé,
juste avant les élections. L’histoire se répète me direz vous…Ceci nous
amène à penser que le coup d’Etat s’adresse tout autant si ce n’est plus à
Patricia Rodas, bras gauche de la politique de Mel Zelaya.

Viol de la Constitution au Honduras ? Les médias intensifient leur travail
de dénigrement et de désinformation après le coup d’Etat

Les médias, et le quotidien El Heraldo en particulier, affirment sans cesse
que Mel aurait violé la Constitution en voulant poser une question pour
savoir si la population est pour ou contre la quatrième urne. Faux, il y
aurait eu viol de la constitution seulement si Zelaya avait lancé la
quatrième urne sans en soumettre le projet au Congrès qui l’aurait
probablement rejeté. La constitution en vigueur depuis 1982 est verrouillée
par 6 articles incontournables qu’on ne peut que difficilement réformer, les
articles Petreos. Avec ces articles, il difficilement concevable d’organiser
une Assemblée constituante. D’autant plus qu’il est clairement spécifié que
la démocratie participative doit être délaissée au profit de la démocratie
représentative. Je ne sais comment Mel comptait s’y prendre sans l’appuie du
Congres pour mener à bien la constituante mais on peut clairement affirmer
qu’à la date du 28 juin, il n’y a pas eu viol de la constitution de sa part
comme nous le rasassent les médias à longueur de journée. Par contre,
Micheletti a instantanément violé cette même constitution en prenant le
pouvoir le 28 juin. L’article 102 stipule, (c’est moi qui traduit) : « Aucun
hondurien ne pourra être expatrié ni remis par les autorités à un Etat
étranger » |4|. L’expatriation de Mel et Patricia Rodas constitue ainsi le premier d’une longue série de viol constitutionnel.

Ces mêmes médias affirment que Zelaya est coupable de corruption…on attend
les preuves. Ce qui est certain, c’est que peu de politiciens ont les mains
propres au Honduras, tous ou presque sont corrompus et beaucoup ont violé la
Constitution. On peut mentionner le cas de Ricardo Maduro, né au Panama,
président entre 2000 et 2004. Celui-ci n’a jamais été hondurien et a donc
violé la constitution qui stipule que le président doit avoir la nationalité
du pays pour le gouverner. La constitution a été modifiée en 2001 pour
régler ce problème et laisser le nouveau président finir son mandat dans la
« légalité » constitutionnelle. (cf p. 56 de la Constitution) Les exemples
de violation du droit constitutionnel sont nombreux. Amnesty International
vient de rendre public un rapport dénonçant les nombreuses violations de
droits humains |5|.

Tout le monde parle des élections, la campagne doit démarrer officiellement
le 29 août. Ces élections et leurs résultats ne sont pas reconnus par les
pays de l’ALBA. L’Union européenne et le Pérou approuvent les élections. Le
parti Libéral et le parti National sont les deux grands partis qui mènent
la vie politique du pays par un système bipartiste bien connu, alternant la
même politique néolibérale en changeant de noms. Ce système issu des E.U
(démocrates contre républicains) s’est répandu dans les démocraties
représentatives de part le monde. Elvin Santos du Parti libéral, ancien
vice-président de Zelaya, se présente. Il représente l’oligarchie
hondurienne et a l’appuie des médias dominants. En face, se présente Pepe
Lobo du parti National. Les deux candidats se ressemblent et reconnaissent
les élections issues du gouvernement putschiste. Beaucoup disent ne pas
reconnaitre les élections et attendent le retour annoncé de Mel la veille de
la campagne électorale. Si Manuel Zelaya n’arrive pas à passer la frontière
début septembre, on peux craindre un changement d’attitude de la part de la
résistance au coup d’Etat. Celle-ci ne va pas laisser la campagne électorale
se dérouler sans incidents.

Si les élections sont reconnues, et si l’un ou l’autre de ces candidats
prend le pouvoir, le projet initié par le coup d’Etat serait alors en phase
finale. Il aurait accomplit sa mission : Mettre en place à la tête de l’Etat
quelqu’un qui soit au service de l’oligarchie et qui ne pense plus à une
démocratie participative via une assemblée constituante. Le Honduras
reprendrait ainsi sa place dans l’arrière court des Etats unis.


Notes

|1| Jean-Guy Allard, "El pedigrí del embajador USA en Honduras" :
http://www.aporrea.org/ddhh/a83489.html

|2| Frecuencia de canal ocho retornará a Elías Asfura :
http://www.latribuna.hn/web2.0/?p=26401

|3| Thelma Mejía, L’adhésion à l’ALBA, l’affrontement idéologique et
le scandale des pétrosubsides : http://ipsnouvelles.be/news.php?idn...

|4| « Articulo 102 : Ningún hondureño podra ser expatriado ni entrego
por las autoridades a un Estado extranjero. »

|5| Voir Amnesty international :
http://www.amnesty.org/fr/region/ho...

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