Terres préemptées, néo-colonialisme renforcé

14 juin 2010 par Nicolas Sersiron


Après la fin de l’esclavage, au temps des colonies, toutes les richesses exportables des pays soumis par la force des armes étaient accaparées par l’envahisseur européen. Quand tous les pays de la planète sont devenus officiellement indépendants, la finance a remplacé progressivement les armées d’occupation et pris le contrôle des économies du Sud. En 2010, 50 ans après la fin du colonialisme, alors que les indépendances africaines viennent d’être fêtées à Nice fin mai, le pillage des ressources des pays en développement (PED) n’a jamais été aussi intense. L’accaparement des terres, par lequel des États et des investisseurs privés louent ou achètent des dizaines de millions d’hectares de terres agricoles en Asie, Afrique et Amérique latine pour produire de la nourriture ou des agro-combustibles, renforce le pouvoir néocolonial sur les PED. Après avoir appauvri les peuples du Sud par une mainmise sur l’exploitation de leurs richesses, la finance internationale s’attaque maintenant à l’appropriation directe de leurs territoires.

Une chance supplémentaire pour le développement, vraiment ?

La communication dominante voudrait nous faire croire que l’acquisition de terres agricoles par des investisseurs privés ou publics est une opportunité pour le développement des PED : afflux des investissements directs étrangers (IDE Investissements directs à l’étranger
IDE
(extrait de CHESNAIS, 1994, p. 40)
Les investissements étrangers peuvent s’effectuer sous forme d’investissements directs ou sous forme d’investissements de portefeuille. Même s’il est parfois difficile de faire la distinction pour des raisons comptables, juridiques ou statistiques, on considère qu’un investissement étranger est un investissement direct si l’investisseur étranger possède 10% ou plus des actions ordinaires ou de droits de vote dans une entreprise. Bien qu’arbitraire, ce critère a été retenu car on estime qu’une telle participation est un investissement à long terme qui permet à son propriétaire d’exercer une influence sur les décisions de gestion de l’entreprise.
En revanche, un investissement étranger qui est inférieur à 10% sera comptabilisé comme un investissement de portefeuille. On considère que les investisseurs de portefeuille n’exercent aucune influence sur la gestion d’une société dont ils possèdent des actions. Les investissements en portefeuille désignent l’ensemble des dépôts bancaires et des placements financiers sous forme de titres publics ou privés.
Les flux d’investissement directs, quelle que soit leur destination, représentent la somme des éléments suivants : - apports nets en capital accordés par l’investisseur direct sous forme d’achat d’actions ou de parts, d’augmentation de capital ou créations d’entreprise ; - prêts nets, y compris les prêts à court terme et avances consenties par la maison mère à sa filiale ; - bénéfices non distribués (réinvestis).
), agriculture modernisée, emplois pour les habitants, transfert de nouvelles technologies, etc. Mais ce progrès a une forte odeur de féodalisme. Le seigneur européen avec ses serfs et ses fiefs, était-il si différent de la cour des anonymes aujourd’hui rassemblés autour du dieu dollar, ces actionnaires des compagnies transnationales, ou même les détenteurs des fonds souverains d’Etats étrangers ? Ces groupes, armés de leurs sacs d’or virtuels, s’approprient l’utilisation de terres sur lesquelles vivent et cultivent depuis des millénaires des peuples indigènes, sans leur demander leur avis. Les contrats se font le plus souvent dans l’opacité, et si les élites au pouvoir dans les pays concernés y trouvent bien plus que des compensations, les peuples vivant sur ces terres sont expulsés vers les bidonvilles ou des terres inexploitables sans dédommagement. Les paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
sont le lieu privilégié de ces transactions, loin des processus démocratiques.

Quand on cherche l’intérêt de l’entité Madagascar dans la cession à la multinationale sud-coréenne Daewoo de plus d’1 million d’ha, on ne le trouve nulle part, même avec un œil bienveillant. Certes, quelques infrastructures routières seront construites pour l’exploitation agricole dédiée à l’export, quelques écoles et dispensaires, sûrement des puits, en fait quelques cataplasmes humanitaires. A l’inverse, l’intérêt de l’investisseur est aveuglant : terres fertiles offertes à la surexploitation productiviste, eau gratuite, pollution sans frais par les pesticides, les nitrates et les OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
, main d’œuvre corvéable à bas coût, exportation sans taxes, etc. Un rapport de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, très attendu, démontrerait que ces cessions de terres, à 50% en Afrique, sont des transactions gagnantes-gagnantes, pour l’acheteur et le vendeur. Il semble qu’il soit malheureusement coincé dans un tiroir récalcitrant depuis plus de 6 mois... En lisant Offshore : Paradis fiscaux et souveraineté criminelle d’Alain Deneault, on comprend mieux qui profite de ces transactions dans le pays vendeur. C’est l’autre cour, celle des gouvernants du pays, qui s’anonymisent dans ces trous noirs de la finance. Ces paradis, organisés par et pour les riches prédateurs, sont en réalité des enfers pour les peuples du Sud expropriés.

Le dernier avatar d’une politique de domination, de confiscation et d’exploitation

Depuis bientôt 30 ans, la mise en faillite des économies fragiles de la majorité des pays du tiers monde par les banques internationales associées au FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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, a permis aux gouvernements du Nord et à la finance internationale de prendre une place prépondérante dans la gestion des économies du Sud. Celles-ci ont été soumises aux conditionnalités des PAS (plans d’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
). Il faut regarder les mesures terribles imposées aux Grecs en 2010 pour comprendre. Car elles sont légères en comparaison de celles que subissent les populations des pays du tiers monde depuis 30 ans. Dérégulation, libéralisme, libre-échange faussé entre les puissantes entreprises du Nord et les petits producteurs du Sud, exportation obligatoire des ressources, remboursements de dettes illégitimes, mise sous tutelle des économies du Sud et appauvrissement pour les populations sont les résultats de ces politiques imposées de l’extérieur. En plus de 60 ans, la Banque mondiale, outil parfait de cette reconquête, n’a jamais fait le moindre prêt significatif en faveur du développement des populations et de l’agriculture paysanne. Ses financements visaient systématiquement l’augmentation des capacités des pays à exporter leurs matières premières, à travers les transnationales minières, pétrolières, agro-industrielles, forestières. Jamais un prêt pour transformer ces matières premières avant l’export et ainsi créer une plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
et des emplois dans le pays producteur. Aujourd’hui, la Banque mondiale parachève cette politique meurtrière en matière d’agriculture en donnant un vernis de légitimité à ces opérations d’accaparement des terres. En effet, l’institution s’est lancée dans la définition d’un code volontaire de conduite censé encadrer ces contrats, mais comme le soulignent les signataires de l’appel « Pour un arrêt immédiat de l’accaparement des terres ! ! », il ne s’agit ni plus ni moins que de « réduire les risques d’explosions sociales » en rendant cette confiscation « ’socialement acceptable’ ».

Corruption et contrats léonins

Les contrats de cession des terres, largement déséquilibrés, sont le produit d’un système profondément injuste et inégal qui a permis et permet, en usant de la corruption, la signature de contrats léonins qui renforcent les asymétries au profit des puissants. Les premiers bénéficiaires de ces contrats sont les entreprises transnationales (ETN), qui ont pu maximiser leurs profits en minimisant les coûts d’achat des ressources des PED (lire Les confessions d’un assassin financier du repenti John Perkins). Les profits des ETN seraient très fortement réduits sans la corruption et les stratégies d’évasion fiscale. De plus, si les vrais coûts des désastres environnementaux (pollutions des eaux et des terres, radioactivité, défrichements sauvages des forêts, réchauffement climatique, destruction des habitats naturels des populations, etc.) n’étaient pas externalisés et que les ETN devaient les payer, ce serait tout l’édifice des profits, basé sur la domination et l’exploitation, la surconsommation, le gâchis de biens, qui serait remis en cause. Pourquoi ces externalités restent à la charge des pays pourvus en ressources naturelles mais restés très pauvres ? Sans doute parce qu’ils sont affaiblis soit par des chaos politiques organisés, soit par des dictatures à répétition voire subissent des guerres civiles instrumentées (comme en RDC) qui fragilisent leurs États et appauvrissent leurs populations, minant ainsi leurs capacités de résistance. Les paysans affaiblis, désinformés ou trompés ont alors du mal à s’opposer aux ventes de leurs terres. Les gouvernements du Sud endettés et corrompus par les acheteurs sont prêts à céder une part importante de la base de vie de 70% de leur population. L’accaparement des terres est la suite logique des désastres de la reconquête néocoloniale. Beaucoup de ces pays avaient déjà vendu leurs réserves halieutiques sans comprendre qu’ils ne récupéreraient, en fin de contrat, que des mers vidées de tous leurs poissons. De même, ils ne retrouveront que des terres vidées de toute fertilité.

Retour à la terre

Depuis 30 ans, l’oligarchie financière a réussi à renforcer son pouvoir et ses avoirs. Dans l’impossibilité d’obtenir le retour de bénéfice souhaité de 15% par an en investissant dans des processus industriels débouchant sur de nouvelles surproductions, les banques ont créé des produits financiers Produits financiers Produits acquis au cours de l’exercice par une entreprise qui se rapportent à des éléments financiers (titres, comptes bancaires, devises, placements). complexes. Elles ont cru ou fait croire aux investisseurs qu’elles avaient trouvé la martingale pour accroître leurs profits sans fin. Pourtant la finance serait tombée très bas si les peuples ne l’avaient sauvée par leurs impôts et la force de leur travail. Plombée par les subprime et la crise immobilière, elle a ensuite spéculé sur les matières premières, y compris alimentaires, mais les prix sont eux aussi retombés. La terre agricole apparaît alors comme le refuge le plus sûr pour les grands actionnaires de ces fonds d’investissement Fonds d’investissement Les fonds d’investissement (private equity) ont pour objectif d’investir dans des sociétés qu’ils ont sélectionnées selon certains critères. Ils sont le plus souvent spécialisés suivant l’objectif de leur intervention : fonds de capital-risque, fonds de capital développement, fonds de LBO (voir infra) qui correspondent à des stades différents de maturité de l’entreprise. et de pensions, de ces banques et autres assurances. La spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
trouve là un terrain plus solide, avec une population planétaire en constante augmentation et des besoins en aliments grandissants.
La terre fertile se fait rare. Plusieurs phénomènes liés à la recherche du profit se conjuguent actuellement pour lui redonner de la valeur. Les agrocarburants occupent des surfaces de plus en plus importantes. En 2010, la majorité de la population mondiale se nourrit en moyenne de 20% de protéines animales pour 80% de protéines végétales. Cet équilibre alimentaire émet peu de gaz à effet de serre (GES), nécessite beaucoup moins de surfaces agricoles (il faut en moyenne 7 protéines végétales pour produire une protéine animale) et procure une meilleure santé [1]. Pourtant, la folie du modèle alimentaire occidental, impliquant la surconsommation de protéines d’origine animale (80% animales vs 20% végétales) se propage dans les pays émergents Pays émergents Les pays émergents désignent la vingtaine de pays en développement ayant accès aux marchés financiers et parmi lesquels se trouvent les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Ils se caractérisent par un « accroissement significatif de leur revenu par habitant et, de ce fait, leur part dans le revenu mondial est en forte progression ». , par contamination mimétique. Le Brésil est devenu le premier exportateur de viande et d’éthanol du monde, mais au prix d’une déforestation massive de l’Amazonie… et la demande continue d’augmenter. N’oublions pas que l’élevage occupe directement ou indirectement 70-80% des terres utilisées par l’agriculture et produit 20% des GES.

Désertification des terres agricoles

La surconsommation alimentaire de 25% des habitants de la planète en produits carnés entraîne une surexploitation des sols. Et alors que cette mode de la viande s’étend, que la population augmente, les terres agricoles disparaissent3. La gravissime érosion éolienne et hydrique des terres labourées, en particulier dans les grandes plaines d’Amérique du Nord, du Kazakhstan ou d’Asie, la salinisation de très grandes surfaces de terres surexploitées avec des engrais chimiques en Inde et en Chine en particulier, le pompage sans limites des nappes d’eaux fossiles en Arkansas et ailleurs, le changement climatique dévastateur pour l’agriculture australienne, entraînent une forte réduction des surfaces disponibles et fertiles. Depuis 20 ans, chaque année, 15 millions d’ha de forêts sont détruits pendant que 12 millions d’ha sont désertifiés. Par comparaison, la France dispose de 29 millions d’ha cultivables.

On comprend l’engouement pour les terres dans un modèle où le profit divinisé dépend ici de productions agricoles. Mais est-il acceptable que dans des pays où des centaines de millions d’humains sont en manque chronique de nourriture, des entreprises ou des Etats achètent des terres pour nourrir leur bétail ou leurs voitures ? Le modèle occidental de suralimentation carnée, lié à l’agrobusiness, les transports individuels fonctionnant aux nécrocarburants, sont déjà responsables de plus de 50% des GES. Si l’accaparement des terres continue à ce rythme, combien de centaines de millions d’humains sous-nutris, quelle surface supplémentaire de terres désertifiées, de forêts détruites et combien de degrés en plus demain ?



Notes

[1Lire Le Rapport Campbell de T.Colin Campbell et Thomas M. Campbell.

Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme »
Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD.
Il donne régulièrement des conférences sur la dette.