Thomas Sankara, Patrice Lumumba : Vérité, justice et réparations !

5 juillet 2011 par Renaud Vivien , Pauline Imbach


La France et la Belgique vont-elles enfin reconnaître leurs responsabilités historiques ? C’est en tout cas un des objectifs des actions menées en France autour de l’assassinat de Thomas Sankara et en Belgique autour de celui de Patrice Lumumba.

En France, une demande d’enquête sur l’assassinat de Thomas Sankara a été déposée le 10 juin 2011. Les 21 députés signataires demandent la création d’une Commission d’enquête parlementaire pour « faire le point sur le rôle des services de renseignement français, sur la mise en cause de la responsabilité de l’État et de ses services  ». Le 15 octobre 1987, le Président Sankara était assassiné par un commando de militaires de la sécurité présidentielle. Si les faits sont aujourd’hui connus, les responsables n’ont toujours pas été inquiétés. Pire, ils ont été dans bien des cas promus.

Plusieurs témoignages confortent également la thèse d’une ingérence étrangère du Liberia, de la France et des États-Unis. Selon un proche de l’ancien président libérien Charles Taylor dans le documentaire Ombre africaine de Silvestro Montanaro : «  Le piano fut accordé par les Américains et les Français. Il y avait un homme de la CIA à l’ambassade des États-Unis au Burkina qui travailla en étroit contact avec le chef des services secrets de l’ambassade française, eux ont pris les décisions les plus importantes. »

L’enquête devra donc faire éclater la vérité, en particulier sur l’hypothèse accréditant la mise en cause des services secrets français. Selon les députés signataires, «  il est maintenant nécessaire de tout faire pour savoir si oui ou non nous avons affaire à un scandale d’État qui nuirait gravement à l’image de la France, déjà malmenée dans cette région du monde pour son soutien aux dictatures  ».

En Belgique, la famille Lumumba a déposé, le 23 janvier 2011, une plainte auprès du Tribunal de première instance de Bruxelles contre 10 agents de l’État belge accusés de crimes de guerre et de torture sur la personne de Patrice Lumumba. Comme le souligne l’avocat de la famille, Christophe Marchand, cité par la RTBF le 23 juin 2011 «  les principaux commanditaires sont morts aujourd’hui (...) mais d’anciens conseillers et attachés de cabinet du ministère des Affaires étrangères sont toujours vivants.  » D’ici deux semaines, un juge d’instruction sera désigné pour examiner la plainte et dire si elle est recevable.

Cette plainte s’appuie notamment sur l’enquête parlementaire menée en 2001, suite à la parution du livre de Ludo De Witte L’Assassinat de Lumumba, qui visait à déterminer les circonstances exactes de l’assassinat du leader indépendantiste congolais et l’implication éventuelle des responsables politiques belges dans cette opération. Pour rappel, en mai 1960, Lumumba remporte les élections et devient premier ministre le 23 juin. Quelques mois plus tard, Joseph Désiré Mobutu (avec l’aide de l’ambassade des États-Unis, des officiers belges et onusiens) le fait arrêter. Le 17 janvier 1961, Patrice Lumumba et ses camarades sont torturés et fusillés. En dépit de nombreux documents attestant du rôle joué par la Belgique, la commission parlementaire décide de ne pas retenir la responsabilité de la Belgique, constatant « qu’à aucun moment le gouvernement belge ou un de ses membres n’a donné l’ordre d’éliminer physiquement le premier ministre congolais et conclut donc que certains membres du gouvernement belge de l’époque ont une « responsabilité morale » dans les circonstances qui ont conduit à l’assassinat de Lumumba. »

Aujourd’hui, la famille Lumumba dépose plainte contre les responsables présumés afin que ce crime d’État ne reste pas impuni. La famille demande dans un communiqué de presse signé de François, Patrice, Roland et Pauline Lumumba « que soit utilisé dans cette affaire, le terme « responsabilité » tout court, au lieu de « responsabilité morale » ; la nuance entre les deux [étant] très claire » et précise que « l’implication des responsables politiques belges résulte, entre autres, du quart de milliard des francs belges (de l’époque) et des moyens logistiques mis à la disposition des adversaires du Premier Ministre Lumumba, dans le projet de son élimination. En effet, dans ce contexte, la lutte de la Belgique contre le Premier Ministre Lumumba était préméditée, agencée, calculée visant son élimination politique et physique.  »

Le CADTM soutient ces initiatives en France et en Belgique qui contribuent à faire la lumière sur ces assassinats politiques et souhaite que la justice soit enfin rendue. Des réparations doivent également être envisagées. Cette question sera d’ailleurs au cœur de l’atelier « Lumumba et Sankara : révolutions d’hier et mouvement social d’aujourd’hui  » qui se tiendra lors de l’Université d’été du CADTM (du 1er au 3 juillet à Wépion).

Cette affaire est l’occasion de rappeler que le droit à la vérité est reconnu au niveau international, que ces crimes graves sont imprescriptibles et que la lutte contre l’impunité s’impose à tous. Les institutions financières internationales n’échappent pas à cette règle. La Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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ont soutenu activement la dictature de Mobutu jusqu’à la fin de la guerre froide et continuent à soutenir le régime autoritaire de Blaise Compaoré au Burkina Faso. Leur impunité a elle aussi assez duré !



Renaud Vivien

membre du CADTM Belgique, juriste en droit international. Il est membre de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015.

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