Toi, Argentine, 5 ans après...

29 décembre 2006 par Eric Toussaint , Damien Millet

Argentine, on a beaucoup parlé de toi depuis cette nuit du 19 au 20 décembre 2001 où, après trois ans de récession Récession Croissance négative de l’activité économique dans un pays ou une branche pendant au moins deux trimestres. économique, ton peuple s’est soulevé contre la politique néolibérale menée par le gouvernement de Fernando De la Rua et son funeste ministre de l’Economie, Domingo Cavallo. Tu as montré que l’action Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
des citoyennes et des citoyens peut infléchir le cours de l’Histoire.

Argentine, l’enchaînement qui a abouti à la révolte de fin 2001 a commencé par la décision du Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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(FMI) de ne pas te verser un prêt prévu alors que tes dirigeants avaient toujours appliqué les mesures impopulaires que le FMI exigeait. De la Rua a réagi en bloquant les comptes bancaires des épargnants, et spontanément, ta classe moyenne est descendue dans la rue, rejointe par les « sans » (les sans emploi, les habitants des bidonvilles, une majorité de tes pauvres). Le 27 décembre 2006, ta Cour suprême a d’ailleurs ordonné aux banques d’accorder une indemnisation totale à ces épargnants floués.

Argentine, il y a tout juste 5 ans, trois présidents de la République se sont succédé en quelques jours : De la Rua a fui le 21 décembre 2001, et son successeur, Adolfo Rodriguez Saa, a lui-même été remplacé par Eduardo Duhalde le 2 janvier 2002. Tu as décrété la plus importante suspension de paiement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
extérieure de l’Histoire, pour environ 100 milliards de dollars, tant envers les créanciers privés qu’envers les pays riches regroupés au sein du Club de Paris Club de Paris Créé en 1956, il s’agit du groupement d’Etats créanciers (20) spécialisés dans la normalisation des défauts de paiement des PED. Depuis sa création, la présidence est traditionnellement assurée par un Français - en 2016, c’est le directeur du Trésor français, Bruno BEZARD, qui en assure la présidence. Les États membres du Club de Paris ont rééchelonné la dette de près de 80 pays en développement. Les membres du Club de Paris détiennent près de 30% du stock de la dette du Tiers Monde.
Les liens entre le Club de Paris et le FMI sont extrêmement étroits ; ils se matérialisent par le statut d’observateur dont jouit le FMI dans les réunions - confidentielles - du Club de Paris. Le FMI joue un rôle clé dans la stratégie de la dette mise en œuvre par le Club de Paris qui s’en remet à son expertise et son jugement macro-économiques pour mettre en pratique l’un des principes essentiels du Club de Paris : la conditionnalité. Réciproquement, l’action du Club de Paris préserve le statut de créancier privilégié du FMI et la conduite de ses stratégies d’ajustement dans les pays en voie de développement.
Site web : http://www.clubdeparis.org
 |1| ; des centaines d’usines, abandonnées par leur propriétaire, ont été occupées et l’activité a été relancée sous la conduite des travailleurs ; tes sans emploi ont renforcé leur capacité d’action dans le cadre des mouvements « piqueteros » ; ta monnaie a été très fortement dévaluée ; tes citoyens ont créé des monnaies locales et ont crié à tes politiciens une revendication unanime : « Que se vayan todos ! » (« Qu’ils s’en aillent tous ! »).

Argentine, après un quart de siècle d’accord continu entre le FMI et tes autorités (de la dictature militaire entre 1976 et 1983 au gouvernement De la Rua en passant par le régime corrompu de Carlos Menem), tu as démontré qu’un pays pouvait arrêter de rembourser la dette de manière prolongée sans que les créanciers soient capables d’organiser des représailles efficaces. Le FMI, la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, les gouvernements des pays les plus industrialisés, les grands médias avaient annoncé que le chaos s’installerait. Or qu’est-il arrivé ? Loin de sombrer, tu as commencé à te redresser.

Argentine, ton président élu en mai 2003, Nestor Kirchner, a défié les créanciers privés en leur proposant d’échanger leurs titres contre de nouveaux de moindre valeur. Après de longues négociations achevées en février 2005, 76 % d’entre eux ont accepté de renoncer à plus de 60% de la valeur des créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). qu’ils détenaient. Le monde avait les yeux braqués sur toi et tu as fait la démonstration qu’un peuple pouvait dire non.

Argentine, la suite de l’histoire est bien plus décevante. Car cet accord a finalement marqué la reprise des remboursements envers les créanciers privés. De plus, voici exactement un an, ton gouvernement remboursait de manière anticipée la totalité de ta dette envers le FMI : 9,8 milliards de dollars en tout. D’accord, tu as économisé 900 millions de dollars sur les intérêts, mais ceux qui ont décidé cela ont fait preuve d’une amnésie très grave. La dictature du général Videla, soutenue par le FMI et les grandes puissances, avait utilisé la dette afin de renforcer son pouvoir, d’enrichir ses dirigeants et d’arrimer le pays au modèle dominant. Pour rembourser, les régimes qui ont suivi ont bradé une grande part du patrimoine national et ont contracté de nouvelles dettes qui sont elles aussi odieuses. De surcroît, l’obtention de ces nouveaux prêts a été conditionnée à l’application de mesures de libéralisation massive, de privatisation systématique et de réduction des budgets sociaux.

Argentine, tes dirigeants avaient pourtant mieux à faire et cet exemple aurait pu faire école sur tous les continents ! Ils auraient pu rompre les accords avec le FMI et la Banque mondiale. Ils auraient pu s’appuyer sur la sentence Olmos, prononcée par ta Cour fédérale de justice, et avancer de solides arguments juridiques pour décréter que la dette est odieuse et n’a pas à être remboursée.

Argentine, nous sommes interloqués d’apprendre que tes autorités négocient actuellement avec le Club de Paris, ce scandale institutionnel réunissant chaque mois à huis clos les représentants de 19 pays riches au sein du ministère français de l’Economie. Tu sais sans doute que ce Club très secret a pour but de contraindre les pays en développement surendettés à rembourser leur dette au maximum, sans tenir compte des conséquences sociales. Tu lui dois 6,3 milliards de dollars, mais une fois encore, cette dette n’a pas profité à ton peuple. Au contraire, les pays du Club de Paris, le FMI, la Banque mondiale, les grandes multinationales l’ont utilisée pendant des décennies pour t’opprimer, pour que tes responsables leur livrent tes services publics privatisés, déréglementent ton économie et fassent preuve de la plus grande docilité alors que dans le même temps, tes budgets sociaux étaient sévèrement amputés. Le film « La dignité du peuple » |2|, de ton compatriote Fernando Solanas, montre bien les situations de pauvreté extrême auxquelles tout cela a conduit.

Argentine, ton président doit choisir entre servir ton peuple et servir tes créanciers. Malheureusement, il rentre dans le rang, il est même allé symboliquement à la Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). de New York en septembre dernier pour donner le coup de cloche inaugural. Du coup, les montants que tu vas rembourser dans les prochaines années rendront impossible la mise en place d’une politique alternative au modèle néolibéral. Tes demandes sociales, pourtant justes, ne pourront pas être satisfaites tant que tu ne répudieras pas cette dette.

Argentine, voici cinq ans, tes manifestants indiquaient une autre direction qui peut modifier durablement la situation au bénéfice des peuples. Aujourd’hui encore, c’est celle-là que nous voulons.


Auteur.e

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, est porte-parole du CADTM international et est membre du Conseil scientifique d’ATTAC France. Il est auteur des livres Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014, Procès d’un homme exemplaire, Editions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet du livre AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège Dernier livre : Bancocratie ADEN, Brussels, 2014. Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 créée par la la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission a poursuivi ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.


Auteur.e

Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).


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