Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde
CADTM

Entretien avec Damien Millet, président du CADTM France

Tsunami : « Nous devons faire pression pour annuler la dette »

10 janvier 2005 par Thomas Lemahieu

Entretien avec le président du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM France), Damien Millet.


Jeudi, à Jakarta, les pays frappés par le tsunami et les pays les plus riches ont, entre autres, évoqué un moratoire sur le remboursement de la dette. Après la catastrophe, assiste-t-on à un changement de logique dans la mondialisation actuelle ?

Damien Millet. On est obligé d’attendre un drame de cette ampleur pour cerner le mécanisme incroyable que représente la dette dans lequel la plupart des pays du Sud sont enfermés. C’est tout de même tragique, non ? On a l’impression que le problème de la dette ne peut se régler que dans la crise ou dans l’impasse. Nous ne réussissons pas à faire avancer les choses à tête reposée, mais seulement dans ces moments où on ne peut plus faire autrement que de bouger. Au-delà de cette considération, examinons la situation dans la période. Au début des années quatre-vingt, le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale ne prenaient pas de précaution et tenaient un discours très cru : ils agissaient comme des créanciers et préconisaient de réduire les budgets sociaux, de diviser par deux le nombre d’enseignants, d’infirmières, etc. Ensuite, ils se sont aperçus que ces mécanismes commençaient à être mis au jour et ils ont alors changé de tactique, mais sans changer de logique, en parlant désormais de « réduction de la pauvreté » plutôt que d’« ajustements structurels », en mettant des rustines pour empêcher les plus pauvres d’être de plus en plus pauvres. Avec ce qui se passe aujourd’hui, on demeure englué dans cette logique-là... On fait des annonces, des effets de manches. Mais si l’on retourne la problématique, une question s’impose : est-ce que, au sommet de Jakarta, jeudi, les créanciers ne sont pas venus, d’abord et avant toute chose, pour gérer une non-annulation de la dette des pays sinistrés ? Les États sont allés là-bas pour se positionner stratégiquement : les pays frappés sont intéressants d’un point de vue économique, il va y avoir une reconstruction à gérer, il y a des rapports de forces à établir. Mais ils n’étaient manifestement pas là pour évoquer une annulation de la dette. Quand, au CADTM, on réclame l’annulation de la dette des pays du Sud, on nous rétorque : « Mais écoutez, ils ne la demandent pas l’annulation de la dette ! » Vous vous rendez compte de la perversité de ce système ? Un pays sinistré comme la Thaïlande ne demande pas l’annulation de la dette parce que cela fragiliserait sa position sur les marchés financiers. C’est invraisemblable ! Les pays du Sud ne demandent plus de moratoire parce qu’ils donneraient l’impression d’être peu fiables dans leurs remboursements et que cela accroîtrait le coût du crédit pour eux. Les élites des pays du Sud, complètement dans le moule néolibéral, sont complètement ligotées dans ces mécanismes et, du coup, les pays du Nord vont, eux, gérer leur domination à Jakarta.

Les Britanniques, qui président le G8 cette année, proposent d’annuler la dette multilatérale au FMI et à la Banque mondiale (80 milliards de dollars) dans le cadre d’un « plan Marshall »... Qu’en pensez-vous ?

Damien Millet. Peut-être que ce qui s’est passé en Asie va pousser le G8 à prendre une « mesure phare »... Ce pourrait être celle-là, et tant mieux ! On se réjouirait qu’il y ait une annulation partielle par l’intermédiaire de l’annulation de la dette multilatérale. Mais bon, cela reste à voir, parce qu’il y a déjà eu des annonces. Les Américains ont déjà proposé l’annulation totale de la dette multilatérale, mais eux, ça n’était pas dans le but de réduire les remboursements des pays du Sud, mais plutôt dans celui d’affaiblir les institutions multilatérales et de tout remplacer par des accords bilatéraux. Que cache la proposition britannique ? Est-ce qu’elle sera effectivement mise en oeuvre, et dans un sens favorable aux peuples du Sud ? Nous devons aujourd’hui faire pression car, pour l’instant, il n’y a aucun engagement ferme et définitif.

Entretien réalisé par Thomas Lemahieu.


Source : L’Humanité (http://www.humanite.presse.fr), 8 janvier 2005.

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