Comité pour l'Annulation de la Dette du Tiers Monde
CADTM

Tsunami : une générosité de « pingres »

30 décembre 2004 par Christian Losson (Libération)

Les pays riches ne tiennent pas leurs promesses sur les aides à long terme.


les gouvernements occidentaux surenchérissent de communiqués sur le montant de leurs aides en faveur des victimes des tsunamis. Autour des 300 millions de dollars, plutôt maigre. « Pingres » est d’ailleurs le qualificatif qu’avait utilisé dès lundi le responsable des questions humanitaires de l’ONU, Jan Egeland. Il n’évoquait pas l’aide d’urgence, conjoncturelle, mais l’aide publique au développement (APD), structurellement sous-dimensionnée. « La personne qui a fait cette déclaration a tort et est mal informée », a rétorqué George W. Bush mercredi. La personne mise en cause est en réalité très bien informée. Et très polie. Car l’égoïsme des pays riches est si évident que même James Wolfensohn, président de la très orthodoxe Banque mondiale, le qualifie « d’inconscient ». Explications.

Des promesses d’aides non tenues

Malgré les belles paroles, le budget des pays développés consacré à l’APD correspond à la moitié de ce qu’il était en 1960. En 1970, les pays riches s’étaient engagés à verser 0,70 % de leur revenu national brut (RNB). Les 22 pays les plus riches en étaient, en 2003, à 0,25 % en moyenne (soit un total de 68,5 milliards de dollars), en hausse de plus de 3 %. « Un scandale pur et simple », résume l’ONG britannique Oxfam. Qui rappelle que cela équivaut, pour chaque habitant des pays riches, « à 1,53 dollar par semaine », le prix d’un café. « On a besoin de trois fois plus d’argent par an », explique-t-on à la Banque mondiale, « pour assurer à tous l’accès aux services » de base (eau, nourriture, santé, éducation).

La France accorde 0,41 % de son RNB à l’aide... Loin derrière la Norvège, avec 0,91 %. George W. Bush assure que son pays avec 15,5 milliards de dollars, paie le plus lourd tribut. Vrai, en valeur. Mais ce n’est quand même que la moitié de ce que verse l’Union européenne. Et la « générosité » américaine ne pèse que 0,16 % de son budget. Au rythme de ses augmentations, Washington n’atteindra les 0,7 % qu’en... 2040. Alors que la France s’est engagée à le faire d’ici à 2007.

Encore faut-il savoir ce qu’on met dans cette fameuse APD, qui est avant tout une arme diplomatique et stratégique. La France y inclut la Polynésie ou la Nouvelle-Calédonie. Les Etats-Unis privilégient un pays à revenus élevés comme Israël, ainsi qu’à l’Afghanistan et au Pakistan, deux alliés « stratégiques ». « De plus, les allégements de dettes sont inclus dans l’APD, rappelle un expert de l’Agence française de développement. Résultat, le cash disponible pour monter des projets diminue. »

Des allégements de dette au compte-gouttes

Indonésie (130,8 milliards de dollars), Inde (82,9 milliards), Thaïlande (58,2 milliards) ou Sri Lanka (7,7 milliards) sont très endettés. D’où l’idée d’un moratoire, avancée par l’Allemagne et reprise par la France. « Il leur permettra d’affecter des ressources qui normalement auraient dû être consacrées au service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté.  », dit-on à l’Elysée. Selon la Banque mondiale, la dette extérieure publique des cinq pays les plus touchés par la catastrophe du 26 décembre s’élève à plus de 300 milliards de dollars. La dette des pays pauvres est censée être au coeur des préoccupations du G8 depuis le lancement, en 1996, de l’initiative PTTE (Pays pauvres très endettés).

Mais le processus est si long, si bureaucratique, qu’il n’a pour l’instant allégé qu’autour de 32 milliards de dollars de dettes. « 32 milliards de dollars par an, c’est justement le montant des remboursements annuels des cinq pays les plus touchés par les tsunamis », remarque Damien Millet, du CADTM, un réseau antidette.

« La réalité, c’est que l’an passé, les pays à faible revenu ont payé 39 milliards de dollars pour le service de leur dette et ont reçu 27 milliards au titre de l’aide, rappelle le rapport d’Oxfam. Soit 1,44 dollar remboursé pour chaque dollar reçu. Or, l’annulation de la dette des 32 pays les plus pauvres de la planète ne coûterait que 2,10 dollars par personne et par an dans les pays riches. » Encore faudrait-il l’expliquer aux citoyens des pays riches...

Des financements oubliés

Il y a aussi d’autres vagues, qui sont tout aussi meurtrières, mais qu’on feint d’ignorer. «  Le décès de plus de 30 000 enfants chaque jour, pour des raisons qui auraient pour l’essentiel pu être évitées, passe inaperçu, assure le Pnud, une agence de l’ONU. Pourquoi ? Parce que ces enfants sont les victimes invisibles de la pauvreté. » Le manque d’accès aux médicaments pour lutter contre les trois maladies contagieuses les plus meurtrières entraîne la mort, chaque année, de 6 millions de personnes. En 2002, 610 000 enfants de moins de 15 ans ont été terrassés par le sida. Pourtant, les médicaments existent. Il y a trois ans, les pays riches avaient promis de mettre au pot d’un outil : le Fonds mondial contre les pandémies. Il a mobilisé à peine plus de 2 milliards de dollars. Il en manque plus du double pour 2005. « Il y a l’aide immédiate, basée sur l’illusion d’un Samu mondial, et à l’efficacité limitée, et l’aide à moyen et long terme, beaucoup plus utile, conclut Jean-Hervé Bradol, président de MSF France. Il y a un énorme cinéma sur l’aide d’urgence, mais les feux de la rampe vont s’éteindre très vite. »


Source : Liération (http://www.liberation.fr), 3& décembre 2004.

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