Tunisie : La longue marche des féministes

3 octobre par Joseph Daher , Ahlem Belhadj


En Tunisie, des mobilisations importantes menée par des organisations féministes ont eu lieu ces dernières semaines pour réclamer une égalité totale au niveau des lois, notamment par rapport au Code tunisien du statut personnel (CSP). Le CSP consiste en une série dispositions juridiques encadrant les rapports maritaux entre l’homme et la femme et les questions d’héritage. Interview avec Ahlem Belhadj, militante féministe membre de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates.

Peux-tu nous parler des dernières mobilisations féministes et de leur dynamique ?

Depuis 1956, date de la promulgation du code du statut personnel, le 13 aout est la fête nationale des femmes en Tunisie. Cette année, quelques milliers de femmes et d’hommes, jeunes et moins jeunes, ont envahi l’avenue Habib Bourguiba pour défendre l’égalité et les libertés individuelles. L’appel a émané des associations féministes, dont l’association tunisienne des femmes démocrates, des organisations de défense des droits humains et plusieurs jeunes associations LGBTIQ.

La manifestation s’inscrit dans le long cheminement du mouvement féministe tunisien pour l’instauration de l’égalité entre les sexes. Elle fait suite à la bataille pour la constitutionnalisation des droits des femmes de 2011 à 2014. Les mouvements féministes réclamaient la reconnaissance de l’égalité entre les citoyennes et les citoyens dans un état civil basé sur des lois non charaïques. Mais l’harmonisation des lois avec la constitution rencontre encore beaucoup de résistance.

Le code du statut personnel devenu obsolète avec le temps fait l’objet d’un débat national houleux après le rapport de la commission des libertés individuelles et de l’égalité (Colibe) mis en place par la présidence et dirigée par la députée féministe Bochra Belhadj Hmida. Ce code comporte des mesures franchement discriminatoires inspirées de la charia : le mari comme chef de famille ; la tutelle paternelle des enfants sauf situation particulière ; l’obligation Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
de la dot pour les mariages (même si elle est symbolique), et surtout la discrimination dans l’héritage.

Au-delà de l’égalité entre hommes et femmes, les revendications ont également porté sur le respect des libertés individuelles et en particulier sur la dépénalisation de l’homosexualité et la libre disposition du corps. L’alliance entre le mouvement féministe et le mouvement LGBTIQ est récente. Elle s’est traduite par plusieurs actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
communes et par la mise en place d’un collectif tunisien pour les libertés individuelles.


Quels obstacles rencontrent ces mobilisations ?

Le 11 aout, les islamistes parmi les plus durs ont organisé une marche contre ces réformes. Ils affirment que ces dernières sont en contradiction avec la religion et considèrent que l’égalité et les libertés individuelles menacent la société tunisienne musulmane et que le rapport de la Colibe est un appel à la Fitna (guerre civile pour des motifs religieux). Ils ont appelé à l’abandon de toutes les mesures en faveur de l’égalité dans l’héritage, la dot et se sont particulièrement opposés à tout ce qui relève de la libre orientation sexuelle.

Le parti Ennahdha, parti islamiste au pouvoir, n’a pas appelé officiellement à cette manifestation mais l’un de ses instigateurs est l’ancien ministre des affaires religieuses d’Ennahdha.

Les deux partis au pouvoir, Nidaa Tounes et Ennahdha, essayent de créer un climat de polarisation politique en vue des élections de 2019. Dans cette optique, l’instrumentalisation des droits des femmes est le sujet qui marche le mieux. Très déçue par la coalition avec les islamistes, Caïd Essebsi pour suivre les traces de Bourguiba et marquer l’histoire par l’instauration de l’égalité successorale, a besoin de tout l’électorat féminin qui a massivement voté pour lui pour pouvoir contrecarrer Ennahdha et. De son côté, Ennahdha joue sur la religion et sur l’identité pour que sa base oublie ses échecs.

La manifestation du 13 aout a brisé l’état de léthargie et de démobilisation des derniers mois suite à des déceptions multiples et aux crises économique et politique. Le gouvernement est désavoué par les siens, et le parti Nidaa Tounes du président Essebsi a éclaté en plusieurs morceaux avec une guerre de succession autour du fils d’Essebsi. La coalition nationale au pouvoir connait plusieurs conflits internes. La centrale syndicale de l’UGTT demande le départ du gouvernement face aux mesures néolibérales dictées par le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
, dans un climat de une crise économique sans précèdent : inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. à 7,2 %, taux d’endettement à 72 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
, dévaluation Dévaluation Modification à la baisse du taux de change d’une monnaie par rapport aux autres. du dinar.

Peu de partis politique ont soutenu l’appel féministe. Le Front populaire a rejoint la marche la veille et a fini par se positionner clairement du côté des manifestant·e·s, le Massar (ex parti communiste tunisien) a également appelé à rejoindre la marche, tandis que des militantes et militants politiques d’autres partis ont manifesté indépendamment du positionnement de leurs partis.

Les manifestantes et les manifestants ont scandés des slogans pour l’égalité, pour les libertés individuelles mais également contre le coût de la vie, la corruption et tous les conservatismes. Le mouvement féministe tunisien saura-t-il de nouveau être un moteur de mobilisation ?

Propos recueillis pour solidaritéS



Source : solidaritéS

Ahlem Belhadj

est une militante féministe membre de l’Association Tunisienne des Femmes Démocrates.

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