Tunisie : janvier, le mois des révoltes logiques

26 janvier par Fausto Giudice


C’était à prévoir, c’était prévu et c’est arrivé : la Tunisie d’en bas a explosé lundi 8 janvier.

Aux quatre coins du pays, des jeunes marginalisés ont attaqué des postes de police, des supermarchés, des sièges de l’autorité –recettes des finances, municipalités, gouvernorats – et bloqué des trains, et se sont heurtés aux policiers et militaires, qui ont fait un usage généreux de gaz lacrymogènes. Un homme de 43 ans, Khomsi Yafreni, a été tué à Tebourba lundi soir et ses funérailles mardi ont donné lieu à de nouveaux affrontements. Le ministère de l’Intérieur a démenti qu’il ait été tué par les forces de l’ordre. 800« casseurs » ont été arrêtés en 5 jours. La réaction du gouvernement et des médias officiels a été lamentablement unanime : il ne s’agit pas de protestations, mais d’émeutes déclenchées par des voyous et des bandits. « On ne proteste pas la nuit », a été la sentence émise par le Premier ministre Youssef Chahedh, qui a promis que « 2018 serait la dernière année difficile pour la Tunisie ». On aimerait bien le croire.

Le feu qui couvait a été déclenché par l’entrée en vigueur de la Loi de Finances 2018, qui entraîne une augmentation du coût de la vie de 20 à 30%. Tout augmente : impôts directs et indirects, TVA, taxes à la consommation, taxes douanières, impôts sur les salaires. Bref, un programme austéritaire dans le plus pur style de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
. Youssef Chahed avait appelé en début d’année les Tunisiens à faire des sacrifices pour redresser la situation, prenant l’exemple du Portugal, dont le Premier ministre socialiste Antonio Costa lui a rendu visite en novembre dernier. Les deux hommes n’ont-ils pas disposé d’interprètes compétents ? En tout cas, Chahed, comme ses thuriféraires des médias, semble ignorer totalement que, depuis les élections de 2015, le Portugal, gouverné à gauche, a porté un fort coup d’arrêt aux mesures austéritaires.

La justification de ces augmentations à l’origine de la colère généralisée est le déficit des finances publiques. Ce déficit a plusieurs raisons. Il y a bien sûr l’effondrement de l’industrie touristique suite aux attentats terroristes du Bardo et de Sousse. Mais ce déclin du tourisme de masse a commencé dès le lendemain de la révolution de 2010-2011. Les agences touristiques européennes ont commencé alors à déconseiller la destination Tunisie, faisant miroiter des offres plus alléchantes : la Grèce où la crise cassait les prix, et le Maroc, dont on vantait la stabilité. Les touristes russes et est-européens n’ont pas comblé le déficit de touristes allemands, italiens, belges et français. Les touristes chinois se font attendre : l’accord conclu par la Tunisie de la Troïka Troïka Troïka : FMI, Commission européenne et Banque centrale européenne qui, ensemble, imposent au travers des prêts des mesures d’austérité aux pays en difficulté. et la Turquie d’Erdogan avec la Chine pour faire venir des détenteurs de yuans dans les deux pays, n’est jamais devenu une réalité. Le terrorisme n’a fait qu’accélérer le déclin d’une industrie touristique axée sur le bronzage idiot dans des complexes de béton cauchemardesques qui n’attirent plus les Européens, jeunes comme vieux, qui aspirent de plus en plus à un tourisme intelligent et les mettant en contact avec la société réelle du pays où ils vont passer leurs vacances.

La cause principale du déficit des finances publiques est le sujet tabou : le service de la dette intérieure et extérieure du pays.

Il y a bien sûr le marché noir, qui implique l’évasion fiscale et la corruption. L’économie « souterraine », « parallèle », « immergée », n’est désormais plus ni souterraine ni parallèle, elle s’affiche au grand jour et est le seul secteur en croissance. Le coup médiatique lancé par le gouvernement au début du Ramadan de l’année dernière – une opération « coup de poing » fortement médiatisée contre des grands corrompus et corrupteurs – n’a été qu’un simulacre. La plupart des interpellés sont à nouveau en liberté. Il s’agissait pour Chahed de faire passer la pilule de la loi dite de « réconciliation économique » blanchissant la « trabelsia », entendez la nébuleuse d’affairistes qui avaient eu partie liée avec la « familia » de Ben Ali et sa coiffeuse d’épouse, Leïla Trabelsi, pour contrôler tout business lucratif avec des méthodes mafieuses.

Il y a bien sûr l’augmentation pléthorique des effectifs de la fonction publique, passés de 600 000 à plus de 800 000 en 7 ans, ce qui ne plaît pas du tout à la Banque mondiale, qui inventa dans les années 1980 « l’ajustement structurel Ajustement structurel Les Plans d’ajustement structurel ont été imposés par les IFI en contrepartie de l’octroi de nouveaux prêts ou de l’échelonnement d’anciens prêts, projets financés par la Banque mondiale, conditionnalités du FMI, etc.
Les Plans d’austérité, appliqués depuis aux pays endettés du Nord, sont des copiés/collés des Plans d’ajustement structurel subits par les pays du Sud depuis 30 ans.
 » pour les pays endettés du Tiers-Monde. Entretemps, ça ne s’appelle plus l’ajustement structurel, mais la méthode est devenue universelle, des USA à la Grèce, au Portugal, à l’Espagne et à l’Irlande. Mais les gouvernements qui se sont succédés dans la Tunisie de l’après-révolution ont de toute évidence préféré répondre à la demande massive de revenu des jeunes –diplômés ou non – en en intégrant une petite partie dans la bureaucratie étatique –pour mieux les contrôler – plutôt que de prendre des dispositions pragmatiques de soutien aux initiatives de création autonome d’entreprises du « tiers secteur », que ce soit pour des activités traditionnelles –agriculture, artisanat, tourisme chez l’habitant – ou liées aux nouveaux métiers de l’informatique et de la télématique.

Mais la cause principale de ce déficit des finances publiques est le sujet tabou : le service de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
intérieure et extérieure du pays. Les deux propositions de lois déposées au parlement provisoire puis à l’Assemblée des représentants du peuple issue des élections d’octobre 2014 pour un audit de la dette publique contractée par la Tunisie de Ben Ali, sont restées lettre morte : elles ont été enregistrées puis enterrées (Lire Tunisie : dépôt d’une proposition de loi instaurant un audit de la dette publique). Or, le service de cette dette, de toute vraisemblance odieuse et illégitime, s’élèvera en 2018 à 22% des dépenses publiques. Rien que le service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. extérieure équivaut à plus de 50% de la masse salariale de la fonction publique. Pour ce qui est de la dette intérieure, la mise en œuvre, l’année dernière, d’une des conditions posées par la Banque mondiale pour continuer à prêter de l’argent à la Tunisie – rendre la Banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. tunisienne « indépendante » de l’État – n’a fait qu’aggraver les choses : désormais l’État ne peut plus faire d’emprunts à taux zéro et à brève échéance à la BCT pour combler des trous. (Lire En quatre jours, la coalition quadripartite au pouvoir a ramené la Tunisie en arrière d’un siècle et demi).

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Datanalysis © Chafik Ben Rouine

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Les émeutes et pillages sont la réponse des dépossédés à une situation qui semble sans issue. DeKasserine à Siliana, de Kélibia à Thala, de Sidi Bouzid à Gafsa, les gens en ont marre des promesses non tenues, des idéaux proclamés mais trahis, du guépardisme à l’œuvre –« Nous changerons tout pour que rien ne change ». Ils ont fait confiance aux islamistes et aux démocrates, qui les ont trahis. Ils ont ensuite fait confiance aux tenants de l’ancien régime relookés en « centristes » techno-démocrates, qui n’en finissent pas de les décevoir. La « gauche radicale » n’a qu’une existence virtuelle et un encéphalogramme pratiquement plat. Les jeunes –qui le restent désormais jusqu’à la quarantaine – ont vu toutes les portes se fermer : fini le travail saisonnier dans le secteur touristique, finie l’émigration en Libye, finie la fuite par la mer vers l’Europe –Frontex veille -, fini le rêve du paradis sur terre du côté de la Syrie et de l’Irak (qui n’a de toute façon attiré qu’une petite minorité déboussolée). Les places sont chères dans les ONG subventionnées, qui ont fait le plein. Ne reste que l’émeute. En ce mois de janvier, elle s’imposait, comme elle s’est imposée en janvier 1952, en janvier 1978, en janvier 1984, en janvier 2011.



Source : Tlaxcala

Fausto Giudice

Journaliste, écrivain, traducteur et éditeur
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