Tunisie : l’ampleur croissante de la dette fait que le gouvernement n’a plus aucune marge de manœuvre envers la Banque mondiale, le FMI et les États impérialistes

27 juin par Fathi Chamkhi , Dominique Lerouge

Fathi Chamkhi (Crédit Photo : Photothèque Rouge  / JMB)

Entretien. Dirigeant et député du Front populaire de Tunisie, Fathi Chamkhi revient sur le mouvement populaire dans le sud tunisien et de façon plus globale sur la situation sociale et politique du pays.

Comment expliquer la vigueur des mobilisations ayant lieu -depuis plusieurs mois dans le sud tunisien  ?

Le sud tunisien est secoué de manière récurrente ces dernières années par des mouvements sociaux. Celui de la région de Tataouine est de loin le plus radical et le plus massif. Cela s’explique par plusieurs facteurs. Tout d’abord par la crise économique qui persiste depuis sept ans et qui est particulièrement grave dans le sud. Celle-ci combine le grippage du système en place après la révolution et les effets de la guerre civile en Libye, car la région de Tataouine a traditionnellement de fortes relations d’échanges économiques avec ce pays frontalier.

Ensuite l’incapacité des gouvernements successifs à soulager le poids de la crise sociale, notamment le chômage et le sous-emploi dans la région qui sont parmi les plus élevés dans le pays.

Il convient de préciser qu’aux élections de 2011 et de 2014, la région de Tataouine avait voté massivement pour Ennahdha. Mais ce parti islamiste a largement déçu.

La campagne «  Où est le pétrole  » a certainement nourri la mobilisation de ces jeunes chômeurs  : cette région produit environ le tiers du pétrole tunisien, mais cela ne leur a bénéficié en aucune manière.


Que penses-tu du mot d’ordre de nationalisation des ressources du sous-sol avancé par les sit-inneurs de la région voisine de Kebili  ?

Il est tout à fait compréhensible qu’ils avancent ce mot d’ordre. Certes, les ressources du sous-sol sont propriété de l’État, mais ce sont des compagnies étrangères qui les exploitent dans le cadre de concessions.

Dans leur bouche, le mot d’ordre de nationalisation veut dire «  ces richesses sont les nôtres et nous devrions être les premiers à en profiter  ». Il ne s’inscrit pas dans un programme politique de type socialiste.


Quelle est l’ampleur de la corruption et de la contrebande  ?

Ils sont les enfants légitimes du capitalisme néolibéral qui sévit depuis un quart de siècle. Celui-ci a permis l’émergence d’une classe de contrebandiers et d’affairistes. La corruption et la contrebande sont devenues des données structurelles du système en place, basé sur un État appauvri, bâillonné, où le business est roi. On ne cesse d’entendre affirmer qu’il faut mettre en place «  un climat propice à l’investissement  », c’est-à dire prendre des mesures très libérales avec un État incapable de surveiller quoi que ce soit.

Ce phénomène a pris une importance considérable après la révolution de 2011. Tous les démons ont été lâchés et ont tout envahi.


Pourquoi le gouvernement a-t-il brusquement déclenché des mesures anticorruption  ?

Cette décision a surpris tout le monde. Dans l’absolu, mettre en prison huit gros contrebandiers et capitalistes véreux est une bonne chose. Mais de là à penser que le gouvernement va se lancer dans une campagne contre la corruption et la contrebande, il y a un grand pas.

C’est sans doute la conjoncture difficile dans laquelle se trouvait le gouvernement qui l’a poussé à agir.

Tout le monde s’attendait à un changement d’ampleur de l’équipe gouvernementale, voire un remplacement du gouvernement. Face à la mobilisation des enseignants de l’UGTT, le pouvoir a été contraint de destituer le ministre de l’Éducation. Dans la foulée, il a jeté en pâture la ministre de l’Économie et des Finances.

La popularité des mobilisations à Tataouine a mis le gouvernement en grande difficulté. L’annonce de mesures anticorruption au lendemain de la mort d’un manifestant a permis de faire passer momentanément la lutte du sud tunisien au second plan. Le gouvernement a vu sa popularité immédiate remonter en flèche.

Mais rapidement, le doute a pris le dessus. Depuis ces arrestations, il ne s’est en effet pas passé grand chose. Le gouvernement a très peu communiqué à ce sujet. Il est difficile de comprendre ce qu’il va faire. On ne sait pas quelles sont les accusations retenues, si des réseaux ont été démantelés. Il n’est pas exclu que dans quelques semaines certaines de ces personnes arrêtées soient remises en liberté.


Où en est la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
tunisienne  ?

La dette a explosé après janvier 2011. Elle est passée de 40,5 % du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
en 2010 à 64,7 % en 2017.

Cet argent n’a pas été utilisé pour développer l’économie, financer des mesures sociales ou améliorer les services publics. Il a au contraire été utilisé pour tenter de sauver l’économie néocoloniale.

Ce système est en effet accro à la drogue des monnaies fortes. La dette a compensé la forte baisse des autres sources de devises comme par exemple le tourisme ou l’exportation de phosphates.

Le groupe Carrefour, qui est devenu hégémonique dans la grande distribution, réalise par exemple son chiffre d’affaires en dinars tunisiens. Mais il a besoin de devises fortes pour payer ses importations et rapatrier ses bénéfices.

Une première conséquence de l’ampleur croissante de la dette est que le gouvernement n’a plus aucune marge de manœuvre envers la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 184 membres en 2003) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRETS ACCORDES PAR LA BM :
1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site : http://www.banquemondiale.org
, le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et les États impérialistes. Une seconde conséquence est que le montant du service de la dette Service de la dette Somme des intérêts et de l’amortissement du capital emprunté. correspond au budget d’une dizaine de ministères, dont ceux de la Santé, des Affaires sociales, de l’Emploi, etc.

Un projet d’audit de la dette a été déposé à l’Assemblée... mais celui-ci est toujours dans la pile des dossiers à traiter de la Commission des finances.


En 2012 et 2013, Nidaa Tounès et et le parti islamiste Ennahdha se sont violemment affrontés. Depuis janvier 2015, ils sont ensemble au pouvoir. Sur quels intérêts communs a été conclue cette alliance  ?

Cette alliance reposait sur la -volonté commune de Nidaa, d’Ennahdha, des institutions financières internationales et des grandes puissances de revenir à la situation économique et sociale d’avant 2011. Aucun des deux principaux partis tunisiens ne pouvait à lui seul réussir un tel objectif, d’où la conclusion de cette alliance qui est au pouvoir depuis janvier 2015.


Quels effet a eu cette alliance sur ces deux partis  ?

Nidaa Tounès a éclaté en plusieurs morceaux. Son groupe parlementaire n’est plus que de 57 députés sur 86 élus en 2014.

Gravement discrédité après son passage au pouvoir en 2012-2013, Ennahdha a fortement bénéficié de cette alliance. Il est notamment redevenu le premier parti du Parlement car aucunE de ses 69 députéEs élus en 2014 ne l’a quitté.


Propos recueillis par Dominique Lerouge



Victoire partielle à Tataouine

Un accord est intervenu le 16 juin entre le gouvernement et les manifestants, en présence du secrétaire général de l’UGTT.

Alors qu’aucun recrutement de jeunes chômeurs de la région n’était initialement prévu par les compagnies de pétrole et de gaz, elles en embaucheront 1 500 avant décembre selon un calendrier précis. D’autres emplois, malheureusement précaires et mal payés, seront par ailleurs créés  : 1 500 en juin 2017, 1 000 en janvier 2018 et 500 en 2019. D’autres mesures figurent dans l’accord, dont notamment l’engagement du gouvernement à ne pas poursuive les protestataires.

Méfiants, les jeunes sont prêts à tout moment à reprendre les blocages si le gouvernement n’honorait pas ses promesses. Pour cette raison, ils n’ont pas démonté les tentes utilisées pour les sit-in à proximité des installations pétrolières et gazières.

Ces acquis ne suffiront pas pour autant à résoudre la crise -économique et sociale que connaît la région.


Source : NPA

Auteur.e

Fathi Chamkhi

Fathi Chamkhi, député du Front Populaire, animateur de RAID (ATTAC et CADTM en Tunisie), est militant de la Ligue de la gauche ouvrière, une des organisations fondatrices du Front populaire.


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Auteur.e

Dominique Lerouge

Dominique Lerouge est militant du Nouveau parti anticapitaliste (NPA, France) et de la IVe Internationale.


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