UE-Allemagne. La presse allemande tire sur Draghi. Et la politique de ce dernier

28 mars par Charles-André Udry , Jean-Philippe Lacour

(Jean-Philippe Lacour). La presse allemande a la dent dure avec la Banque Centrale Européenne BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
au lendemain de l’annonce par l’institution d’un paquet de mesures aussi amples qu’inédites en vue de combattre la faible inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. en zone euro [voir ci-dessous l’article de C.-A. Udry]. Le quotidien économique Handelsblatt fait ce vendredi 11 mars sa Une en montrant un Mario Draghi allumant un cigare avec un billet de 100 euros en flamme, le tout sous-titré « Whatever it takes. Le jeu dangereux de Mario Draghi avec l’argent des épargnants allemands ». Un titre du reste montré la veille dans les pages du journal, à la manière d’un « teaser », comme si la réunion de jeudi de la BCE n’avait rien changé au constat qui prévalait avant…

Ce qui est neuf et inquiétant, note en revanche l’éditorialiste, est que « le marché a perdu la confiance en Mario Draghi, le magicien des marchés ». Le journal en veut pour preuve qu’après le cours feu d’artifice en bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). de jeudi, à la suite de l’avalanche de mesures annoncées par la BCE BCE
Banque centrale européenne
La Banque centrale européenne est une institution européenne basée à Francfort, créée en 1998. Les pays de la zone euro lui ont transféré leurs compétences en matières monétaires et son rôle officiel est d’assurer la stabilité des prix (lutter contre l’inflation) dans la dite zone.
Ses trois organes de décision (le conseil des gouverneurs, le directoire et le conseil général) sont tous composés de gouverneurs de banques centrales des pays membres et/ou de spécialistes « reconnus ». Ses statuts la veulent « indépendante » politiquement mais elle est directement influencée par le monde financier.
, les places financières ont cédé à la désillusion.


« Des dégâts collatéraux énormes »

Le verdict : « Draghi et ses troupes ont creusé eux-mêmes un trou d’où ils peuvent à peine sortir. Et ils creusent maintenant encore plus profond ». Mais en chemin vers un objectif d’inflation Inflation Hausse cumulative de l’ensemble des prix (par exemple, une hausse du prix du pétrole, entraînant à terme un réajustement des salaires à la hausse, puis la hausse d’autres prix, etc.). L’inflation implique une perte de valeur de l’argent puisqu’au fil du temps, il faut un montant supérieur pour se procurer une marchandise donné. Les politiques néolibérales cherchent en priorité à combattre l’inflation pour cette raison. de 2% devenu « illusoire » à atteindre, la BCE va provoquer « des dégâts collatéraux énormes » avec à la clé diverses « bulles financières », des banques encore plus fragilisées, et l’expropriation des épargnants. La BCE est ainsi en bonne voie pour « perdre la confiance », y compris chez ses plus fervents partisans durant la crise financière.

« Le président de la BCE Mario Draghi a choisi lui-même la mauvaise voie », renchérit le quotidien de « centre-gauche » Süddeutsche Zeitung » [un quotidien important et de qualité de Munich]. « Il déprécie l’argent sans générer de la croissance. Au lieu de cela, il exproprie les épargnants de facto et se prive d’armes contre une véritable crise qui pourrait bientôt survenir à travers le monde. Boursicoteurs et politiciens se sont habitués à l’argent pas cher comme à une drogue, laquelle doit résoudre leurs problèmes. Au lieu de cela, nous devrions tous en ressentir les effets secondaires. Le président de la BCE a mis le feu à tout son arsenal. Avec quel argent va-t-il soutenir l’Europe si une nouvelle grosse dépression à la 2008 devait se reproduire ? Mario Draghi est en route pour ruiner l’avenir de l’Europe », s’emporte le journal bavarois.


« Pour Draghi il n’y a pas de limites »

Le quotidien conservateur Frankfurter Allgemeine Zeitung souligne de son côté que « pour Draghi il n’y a pas de limite, du fait que la BCE déclare elle-même que tout ce qu’elle fait est du ressort de son mandat. Cela est dangereux pour un organe indépendant de la politique comme une banque centrale Banque centrale La banque centrale d’un pays gère la politique monétaire et détient le monopole de l’émission de la monnaie nationale. C’est auprès d’elle que les banques commerciales sont contraintes de s’approvisionner en monnaie, selon un prix d’approvisionnement déterminé par les taux directeurs de la banque centrale. . Néanmoins, la Cour européenne de justice, en conflit avec la Cour constitutionnelle allemande à propos de l’achat d’obligations Obligations
Obligation
Part d’un emprunt émis par une société ou une collectivité publique. Le détenteur de l’obligation, l’obligataire, a droit à un intérêt et au remboursement du montant souscrit. Il peut aussi, si la société est cotée, revendre son titre en bourse.
d’État par la puissante institution européenne, lui a délivré un laissez-passer – bien que la BCE ne soit soumise à aucun contrôle démocratique, en dehors du fait que ce sont les chefs d’Etats et de gouvernements qui désignent ses administrateurs »
, note le journal francfortois.

Taux de refinancement amené à zéro, taux sur les dépôts enfoncé en territoire négatif, rachats d’actifs Actif
Actifs
En général, le terme « actif » fait référence à un bien qui possède une valeur réalisable, ou qui peut générer des revenus. Dans le cas contraire, on parle de « passif », c’est-à-dire la partie du bilan composé des ressources dont dispose une entreprise (les capitaux propres apportés par les associés, les provisions pour risques et charges ainsi que les dettes).
en quantité toujours plus importante… Pour Die Welt, « la BCE connaît aussi les risques énormes d’une telle politique monétaire. Le fait que les gardiens de l’euro poursuivent imperturbablement leur parcours vers une « Terra Incognita » monétaire témoigne de la montée d’un sentiment de désespoir ». Car, à elle seule, la politique des taux d’intérêt bas menée depuis des années n’a quasiment rien rapporté, relève le journal.


« Draghi Reloaded »

Le quotidien boursier Börsen Zeitung y va dans la métaphore cinématographique : « s’il s’agissait d’un film avec le président de la BCE dans le rôle principal, on pourrait parler de ‘Draghi reloaded’. Mais comme c’est souvent le cas avec ce genre de films à suites, ce nouvel épisode n’arrive absolument pas à convaincre, et cela n’est pas seulement dû à la réaction des marchés », juge le journal.

Certes, l’argument de Mario Draghi peut porter, quand il dit que ne rien faire aurait un effet catastrophique à court terme pour l’économie, mais « les risques sur le long terme, en en faisant trop, deviennent bien plus graves en situation d’urgence. Cela vaut pour la stabilité financière, le tissu socio-politique et finalement la confiance des citoyens dans une devise et dans l’argent. Que cette dernière soit perdue ne peut pas être dans l’intérêt de ‘Super Mario’ ».

Enfin, le quotidien populaire Bild [le Blick suisse] a surtout voulu rendre service à ses lecteurs : investir en actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
, dans l’immobilier ou cacher sous l’oreiller, la question se pose à chacun. D’où un dossier titré en un « taux à 0% : ce que vous devez faire avec votre argent », « ?votre argent ? » étant surligné en bleu comme la cravate portée hier par Mario Draghi. Comme quoi l’épargnant allemand grincheux peut encore trouver matière à s’arranger avec la politique d’argent pas cher… (Jean-Philippe Lacour, in les Echos du 11 mars 2016)

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Les canons de Draghi et les « coco bonds »
(pas les « coco-girls » des matchs aux USA)…

(Udry Charles-André). « La BCE a ainsi abaissé son principal taux directeur, le taux de refinancement, qui passe de 0,05% à 0% dès le 16 mars. C’est une première : cela signifie que les banques et assimilés pourront emprunter gratuitement auprès de l’institution monétaire. Le taux d’escompte (taux d’intérêt sur le marché monétaire pour des prêts à très court terme, de quelques jours) passe de 0,30% à 0,25%. Le taux de dépôt baisse encore de 10 points de base pour s’établir à -0,40%. Plusieurs « experts des banques » anticipaient une baisse à -0,50%. De même, la possibilité d’un système de taux négatifs differenciés, en fonction du montant des dépôts, a été débattue. Mais ce n’est pas encore dans le tuyau. Il faut attendre.

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Traders en habit de carnaval à la Bourse de Francfort, le 9 février 2016.

« Ces taux bas, très bas devraient rester en place très longtemps, au-delà de la fin du programme de rachat d’actifs – qui devrait durer jusqu’à mars 2017. Ils ne devraient a priori pas baisser davantage », a déclaré Mario Draghi lors de sa conférence de presse.

La BCE a abaissé ses prévisions de taux d’inflation au plus bas : de 1% à 0,1% en 2016 ; de 1,3% en 2017 (antérieurement 1,6%) ; et 1,6% en 2018. De même, baisse sur les prévisions de « croissance » du PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
 : 1,4% en 2016 ; 1,7% en 2017 ; 1,8% en 2018.

Du côté de l’assouplissement monétaire (QE : injection de liquidités Liquidité
Liquidités
Capitaux dont une économie ou une entreprise peut disposer à un instant T. Un manque de liquidités peut conduire une entreprise à la liquidation et une économie à la récession.
) la fuite en avant est impressionnante : son enveloppe mensuelle passe de 60 à 80 milliards d’euros par mois. Surtout, la BCE va intervenir directement sur le marché du crédit aux entreprises, à compter d’avril 2016. Elle rend éligibles les obligations émises par des sociétés dites de bonne qualité (catégorie « investissement »). Mais cela peut concerner, de facto, des firmes endettées ayant accumulé les cadavres dans leurs placards (dettes diverses), comme Foxconn (qui a un million de salarié·e·s, en Chine continentale et travaille, entre autres, pour Apple) l’a découvert chez Sharp. Les deux firmes sont taïwanaises et donc se connaissaient d’assez près. Foxconn a pourtant été dans le bleu jusqu’au dernier moment.

Mais cela ne suffit pas : la BCE passe désormais la limite de rachat d’une même souche d’obligations de 33% du nombre de titres émis à 50%, mais seulement pour les titres émis par les organisations internationales et les banques de développement supra-gouvernementales. Autrement dit, elle prend en charge 50% de cette part de dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
… Et, si cela tourne mal ? Et on peut parier que c’est un premier pas dans cette direction. Un test. Au cas où tous les signaux passent au rouge éclatant, alors la limite de rachat peut être élevée pour des firmes privées.

Enfin, de nouveaux programmes de refinancement long terme (TLTRO) seront proposés aux banques, pour une durée de 4 ans au taux de refinancement, soit 0% ! Si le volume des prêts d’une banque est supérieur à un certain niveau, celle-ci pourra bénéficier de taux négatifs, jusqu’à -0,40 % ! Autrement dit, les banques toucheront ainsi de l’argent de la BCE pour prêter !

Encore faut-il qu’elles puissent prêter, que des firmes veuillent investir dans la conjoncture présente, sans quoi cela ne fera que gonfler la « bulle financière » (ou, plus exactement les bulles).

Mais la BCE répond aussi (et surtout) à des informations qu’elle possède – malgré les débats internes – sur la mauvaise situation de nombreuses banques dans le domaine des « coco bonds ». Un « coco bond » est une obligation convertible. Initialement, elles sont vendues comme des obligations : titre de créance représentant une partie d’un emprunt à long terme émis par une firme, par un Etat, plus en général une personne morale.

Mais ces obligations peuvent se transformer en « equities » (soit des actions, plus exactement des parts de capital). Les « cocos bonds » sont le produit de ladite ingénierie financière lors de la crise de 2008.

Il y eut une période d’euphorie, car les rendements étaient de l’ordre de 7%, 8% et 9% contre un peu plus de 1% pour une obligation traditionnelle. Et comble de l’audace des régulateurs et ingénieurs financiers : les coco bonds étaient considérés comme des « fonds solides » qui respectaient donc les règlements faits pour qu’ils le soient !

Or, la valorisation (prix) des « coco bonds » se retourne – et ne pouvait que se retourner après une montée jusqu’au sommet des arbres, mais pas du ciel. Le graphique du Financial Times du 10 février 2016, ci-dessous, l’indique. Le retournement est classique : il faut se débarrasser de « ses cocos » avant la chute dans la crevasse : sans deux sacs trop lourds, mais avec un piolet, une corde avec grappin, on pourra même remonter et arrêter la chute, si la crevasse est marquée par des resserrements. Preuve de la gravité, paradoxalement, les « coco bonds » n’ont pas muté en equities, car la situation n’est pas particulièrement attrayante dans ce secteur.


Coco bonds : what are they, and why have they left European
banks vulnerable ?

Une lecture de ce graphique est utile pour saisir l’inquiétude qui entoure la Deustche Bank, les banques italiennes remplies de créances Créances Créances : Somme d’argent qu’une personne (le créancier) a le droit d’exiger d’une autre personne (le débiteur). douteuses. Sans parler de la faillite de la plus grande banque portugaise – Banco Espirito Santo – il y a 19 mois, faillite qui a sonné le tocsin à l’échelle européenne. La crise financière mûrit dans l’Europe capitaliste.

Et cela se passe dans une situation où il n’y aura aucune remontée sérieuse du prix du pétrole jusqu’en 2020 lorsque se fera sentir la chute des investissements actuels de recherche et donc une « pénurie » possible. En parallèle, la situation se dégrade dans diverses économies comme la Chine, le Brésil, sans parler du Nigeria ou de l’Afrique du Sud. Et cela dans un climat des guerres réelles. La baisse des prix des cocos est l’expression d’une crise dont les racines se situent dans une crise combinée de surproduction et de suraccumulation du capital ainsi que de « gouvernance » des principales institutions nationales comme internationales, de l’OMC OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site : http://www.wto.org/indexfr.htm
à la BCE avec ses contradictions internes qui traduisent une partie des conflits inter-impérialistes à l’œuvre. Ceux-ci se prolongent avec ceux entre la Russie et les Etats-Unis, la Chine et les Etats-Unis, entre ces derniers dans le « Moyen Orient », etc. Ce sera le sujet d’une autre contribution |1|. Mais il faut restituer tout cela dans un processus où la destruction de capital – condition nécessaire pour une relance, mais pas suffisante – n’a pas été à la hauteur des espoirs des élites du capital transnationalisé et de la politique de leurs Etats de référence. D’où la prolongation d’une offensive d’envergure pour accroître la plus-value Plus-value La plus-value est la différence entre la valeur nouvellement produite par la force de travail et la valeur propre de cette force de travail, c’est-à-dire la différence entre la valeur nouvellement produite par le travailleur ou la travailleuse et les coûts de reproduction de la force de travail.
La plus-value, c’est-à-dire la somme totale des revenus de la classe possédante (profits + intérêts + rente foncière) est donc une déduction (un résidu) du produit social, une fois assurée la reproduction de la force de travail, une fois couverts ses frais d’entretien. Elle n’est donc rien d’autre que la forme monétaire du surproduit social, qui constitue la part des classes possédantes dans la répartition du produit social de toute société de classe : les revenus des maîtres d’esclaves dans une société esclavagiste ; la rente foncière féodale dans une société féodale ; le tribut dans le mode de production tributaire, etc.

Le salarié et la salariée, le prolétaire et la prolétaire, ne vendent pas « du travail », mais leur force de travail, leur capacité de production. C’est cette force de travail que la société bourgeoise transforme en marchandise. Elle a donc sa valeur propre, donnée objective comme la valeur de toute autre marchandise : ses propres coûts de production, ses propres frais de reproduction. Comme toute marchandise, elle a une utilité (valeur d’usage) pour son acheteur, utilité qui est la pré-condition de sa vente, mais qui ne détermine point le prix (la valeur) de la marchandise vendue.

Or l’utilité, la valeur d’usage, de la force de travail pour son acheteur, le capitaliste, c’est justement celle de produire de la valeur, puisque, par définition, tout travail en société marchande ajoute de la valeur à la valeur des machines et des matières premières auxquelles il s’applique. Tout salarié produit donc de la « valeur ajoutée ». Mais comme le capitaliste paye un salaire à l’ouvrier et à l’ouvrière - le salaire qui représente le coût de reproduction de la force de travail -, il n’achètera cette force de travail que si « la valeur ajoutée » par l’ouvrier ou l’ouvrière dépasse la valeur de la force de travail elle-même. Cette fraction de la valeur nouvellement produite par le salarié, Marx l’appelle plus-value.

La découverte de la plus-value comme catégorie fondamentale de la société bourgeoise et de son mode de production, ainsi que l’explication de sa nature (résultat du surtravail, du travail non compensé, non rémunéré, fourni par le salarié) et de ses origines (obligation économique pour le ou la prolétaire de vendre sa force de travail comme marchandise au capitaliste) représente l’apport principal de Marx à la science économique et aux sciences sociales en général. Mais elle constitue elle-même l’application de la théorie perfectionnée de la valeur-travail d’Adam Smith et de David Ricardo au cas spécifique d’une marchandise particulière, la force de travail (Mandel, 1986, p. 14).
absolue (temps de travail, intensité, etc.) et la plus-value relative (abaisser le coût de reproduction de la force de travail). (Udry Charles-André, 13 mars 2016)


Source : A l’encontre

Notes

|1| Je voudrais toutefois déjà noter que les affrontements inter-impérialistes prennent la forme de bataille entre blocs monétaires. Ainsi Yu Yongding – rédacteur en chef de China and World Economy ainsi que membre du comité consultatif de politique étrangère du Ministère des affaires étrangères ainsi que de la Commission nationale pour le développement et la réforme de la République populaire de Chine – déclare dans un entretien avec la banque Notenstein-La Roche (mars 2016) : « La chute du RMB (renminbi) provoquera la colère des Américains et la Chine sera accusée de mener une guerre de monnaies. Mais je ne vois pas de meilleure alternative. Le RMB talonne le dollar depuis des années, gagnant plus de 15%. Une certaine correction est nécessaire, outre le fait que la baisse résulte des sorties de capitaux plutôt que des interventions de la PBOC (banque centrale). » (p. 7)

Certes, un tel personnage ne peut avouer qu’une partie de ces sorties de capitaux sont le fait des fils de la bureaucratie céleste dont la confiance dans leur position socio-économique est limitée, et leurs incertitudes sont grandes sur la stabilité sociale d’un pays marqué par les sursauts sociaux d’envergure. (cau)

Auteur.e

Charles-André Udry

Économiste, animateur des Éditions Page deux et de la revue politique en ligne À l’encontre, est membre du Mouvement pour le socialisme (Suisse).


Traduction(s)