
Du même auteur
Olivier Bonfond
Du même auteur
Stéphanie Jacquemont
3 septembre 2008 par Olivier Bonfond, Stéphanie Jacquemont
Au Nord et au Sud, la plupart des citoyens, mouvements sociaux, gouvernements et institutions internationales l’admettent : la situation actuelle est inhumaine, intolérable et doit cesser. Il est tout simplement intolérable que des milliards d’êtres humains se voient privés de leurs droits fondamentaux. Privés d’eau potable, de nourriture en quantité suffisante et de logements décents. Privés d’accès à la santé et à l’éducation. Aucun être humain, en particulier les privilégiés parmi les privilégiés (dont les auteurs font partie), n’a le droit d’accepter cette situation, ni comme une simple donnée statistique, ni comme une fatalité. Il est nécessaire et urgent de proposer des alternatives pour mettre fin à ce scandale humain et écologique et pour donner un contenu au slogan « Un autre monde est possible ». Une question s’impose : les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) s’inscrivent-ils dans cette optique ? Peuvent-ils jeter les bases de cet « autre monde » ? Malheureusement non. Pour la majorité des gouvernements, institutions internationales (ONU, Banque mondiale, FMI) ou organisations de la « société civile », les OMD constituent pourtant un dénominateur commun en terme d’objectifs à atteindre à moyen terme. Il s’agirait d’être pragmatique et de réaliser « un pas dans la bonne direction ». Pour le CADTM, comme pour d’autres mouvements sociaux, les OMD, outre le fait qu’ils ne seront pas atteints, ne méritent pas d’être qualifiés « d’alternative ». Ce sont des objectifs minimalistes qui ne s’attaquent pas aux véritables causes du problème. Il faut aller plus loin et mettre en place des alternatives radicales. Des alternatives qui ont pour objectifs prioritaires la satisfaction universelle des droits humains fondamentaux et l’émancipation sociale.
Déterminer quels autres mondes nous voulons
Commençons par une remarque. Le mouvement altermondialiste parle généralement d’ « un
autre monde possible ». Nous sommes d’accord avec cette expression. Cependant nous lui
préférons le pluriel afin d’insister sur le fait que dans le monde que nous voulons, il y aura en
fait plusieurs mondes, puisque chaque peuple restera maître de son destin. Ce n’est pas d’un
nouvel impérialisme ni d’un nouvel ethnocentrisme dont nous avons besoin. Même si
certaines propositions alternatives peuvent trouver des applications un peu partout dans le
monde, il est peu probable que tous les peuples choisissent unanimement la même voie.
Pour certains, la définition de ces autres mondes que nous devons construire paraît tellement
évidente qu’il n’est pas nécessaire d’y revenir. Et pourtant, quand on cherche à définir cet
idéal, individuellement, en analysant le discours alter ou encore en scrutant les programmes
de différents partis politiques, on se rend compte que c’est une question complexe. Les
réponses peuvent être multiples, contradictoires, et souvent sujettes à des interprétations
divergentes. Un monde sans pauvreté ? Un monde avec moins de pauvres ? Un monde
propre ? Un monde moins injuste ? … Autant de questions qui en appellent d’autres :
comment définir la pauvreté ? Et la justice ?...
Pour d’autres, même si ce n’est pas inutile, ce n’est pas le moment de se poser cette question
car, vu « la situation désastreuse » du monde actuel, il faudrait avant tout agir et ne pas perdre de temps dans des débats théoriques. Selon cette position, on aura tout le temps de réfléchir à
la définition de cet idéal lorsque l’urgence aura disparu, lorsque certains fléaux seront en voie
de disparition, ou encore lorsque la logique dominante sera renversée et que les rênes du
pouvoir seront en d’autres mains, moins avides.
Pourtant, adopter une vision claire de ce que nous voulons construire, ou encore de ce que
nous croyons possible ou non, est fondamental, à plus d’un titre. D’une part, cette vision aura
une influence directe sur la manière dont on propose de régler certains problèmes, de poser
des revendications, ou encore d’envisager une mesure concrète comme une victoire ou une
défaite. D’autre part, en n’étant pas capable de formuler clairement nos aspirations, on prête le
flanc à des critiques faciles, voire justifiées.
Par exemple, si l’on pense qu’un monde sans pauvreté n’est pas possible, il est logique que
l’on se fixe comme objectif de réduire la pauvreté et non de l’éradiquer. De la même manière,
la pensée malthusienne |1|, encore profondément ancrée dans le discours dominant actuel, en
donnant à la famine un rôle régulateur et social, discrédite, voire considère comme non
souhaitable, toute action qui viserait à supprimer ce fléau. Autre exemple : la pensée qui
domine aujourd’hui avance comme postulat qu’il existe un chômage naturel. La revendication
d’un travail pour tous, pourtant reconnu comme un droit universel par la Déclaration
Universelle des droits humains (DUDH) de 1948, devient alors également absurde. Les
positions malthusiennes ou néoclassiques sont des idées préconçues qu’il faut démonter car
elles sont sans fondement (scientifique). Elles sont aussi immorales et illégitimes.
Se poser la question, individuellement et collectivement, de ce que sont ou pourraient être ces
autres mondes possibles est donc non seulement important, mais urgent et indispensable. Mais
avant de dire ce que représente pour nous l’Alternative, il est nécessaire de dire ce que
l’Alternative n’est pas.
Ne pas prétendre au paradis terrestre
Il faut avant tout rejeter l’idée de construire un quelconque paradis terrestre, un monde où
tous les malheurs auraient disparu. Un monde où plus personne ne serait égoïste, envieux,
mesquin, jaloux, perpétuellement insatisfait, voleur, menteur, profiteur, cynique, de mauvaise
foi, de mauvaise volonté, etc. Un monde où tous les individus seraient profondément heureux,
fraternels, sains de corps et d’esprit, honnêtes, humbles, respectueux de la nature et des autres,
altruistes, empathiques, etc. Un monde sans conflits, où toutes les décisions, locales,
nationales et internationales se prendraient au consensus. Un monde unifié sans défaut
aucun…
Ce monde n’existe pas et n’existera pas. Se fixer un tel objectif serait donc non seulement
irréaliste, mais également très peu mobilisateur. Proposer un paradis terrestre en découragerait
plus d’un, et à juste titre. Soulignons ici qu’aucune organisation altermondialiste n’a jusqu’à
ce jour proposé un tel objectif. Fort heureusement.
Mais si un paradis terrestre n’est pas possible, cela ne justifie en rien de se fixer des objectifs
minimalistes comme le font la majorité des responsables politiques de la planète.
Ne pas se contenter d’un objectif minimaliste tel que les OMD
En 2000, au terme d’une série impressionnante de Sommets mondiaux visant à concrétiser les
droits humains et le progrès social |2.|, les États membres de l’ONU se sont engagés à réaliser
d’ici 2015 huit grands objectifs |3.| :
1. Réduire de moitié l’extrême pauvreté et la faim
2. Assurer l’éducation primaire pour tous
3. Promouvoir l’égalité des sexes et l’autonomisation des femmes
4. Réduire de 2/3 le taux de mortalité des enfants de moins de 5 ans
5. Réduire de ¾ le taux de mortalité maternelle
6. Stopper la propagation du sida, du paludisme et d’autres grandes maladies
7. Assurer un environnement durable
8. Mettre en place un partenariat mondial pour le développement
A l’heure actuelle, pour quasiment tous les gouvernements, les institutions internationales
telles que l’ONU ou la Banque mondiale, tout comme pour la majorité des organisations
altermondialistes, les Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD) constituent un
dénominateur commun en terme d’objectifs à atteindre à moyen terme. Il s’agit de réaliser
« un pas dans la bonne direction ».
A première vue, en s’attaquant à de grands enjeux du développement, ces objectifs peuvent
sembler à la fois réalistes et ambitieux. Ils sont d’ailleurs adoptés comme référence par une
majorité d’acteurs du développement et font l’objet d’un suivi continu pour mesurer les
progrès réalisés. Cependant, lorsqu’on s’y attarde quelque peu, on se rend compte que les
limites, les faiblesses et les contradictions de ces objectifs sont nombreuses. Voici quelques unes
des critiques que nous pouvons formuler à l’égard des OMD
1. Réduire de moitié l’extrême pauvreté et la faim à l’horizon 2015 nous
paraît être un objectif non seulement minimaliste, mais tout
simplement immoral : personne ne devrait pouvoir se satisfaire d’une
situation où, une fois l’objectif atteint, des centaines de millions de
personnes continueraient à vivre dans des conditions infrahumaines.
Comme Victor Nzuzi, paysan congolais |4|, le répète souvent : « Que fait-on
avec l’autre moitié ? On les met au frigo ? Certains êtres humains
seraient-ils moins égaux que d’autres ? … » Comme le souligne le
rapport mondial sur le Développement humain 2006 : « Les Objectifs
du Millénaire pour le Développement devraient être considérés comme
un seuil minimum à atteindre et non comme un plafond. Même si ces
objectifs sont réalisés, le déficit mondial sera toujours immense. » Ne
l’oublions pas, derrière les chiffres et les statistiques, aussi positifs
soient-ils, des millions de vies humaines sont en jeu.
2. En intégrant la dimension temporelle dans l’analyse, la vision sur ces
OMD change complètement : si on prend en compte les engagements
politiques antérieurs, les OMD ne constituent plus une avancée mais
bien un recul réel. En effet, éradiquer la pauvreté, et non la diminuer, a
bien fait partie de l’agenda mondial par le passé. En 1974, les Etats
membres de l’ONU s’étaient engagés à éradiquer la pauvreté dans le
monde d’ici 2000. Le Survey de 1974 se terminant par : « Dans dix
ans, sur cette terre, aucun homme, aucune femme, aucun enfant n’ira
au lit le ventre vide ». Les grands de ce monde seraient-ils devenus
plus réalistes sur les capacités du système capitaliste à combattre ces
grands fléaux ? Quoi qu’il en soit, le fait est que les OMD représentent
bien un petit pas, mais à reculons …
3. Il faut avoir conscience que la définition de la pauvreté est elle-même
limitée : il s’agit de toutes les personnes disposant de moins d’un dollar
par jour en parité de pouvoir d’achat |5.| (ppa). Ce qui donne par exemple
pour l’Inde un seuil de pauvreté fixé à 25 cents par jour ! Il faut
dénoncer le cynisme et l’irréalisme de tels seuils de pauvreté. Quel que
soit l’endroit de la planète où l’on se trouve, 2$, ni même 3$ par jour ne
permettent de satisfaire l’ensemble de ses besoins humains
fondamentaux. Et pourtant, si la moitié des personnes vivant avec
moins de 1$ par jour (en ppa) parviennent à « augmenter leur niveau
de vie » à 1,1 dollar par jour, les têtes pensantes et les ventres bien
remplis de la Banque mondiale et des autres organisations soutenant
les OMD auront atteint leur objectif ! La situation de ces personnes ne
se sera pas pour autant substantiellement améliorée. De plus, il est
important de rappeler que la pauvreté est un phénomène
multidimensionnel et ne peut se résumer à un critère purement
financier. L’éducation, la santé, le logement sont d’autres éléments
qu’il faut prendre en compte pour obtenir une mesure réaliste de la
pauvreté. Or deux indices, l’indice de développement humain (IDH) et
l’indice de pauvreté humaine (IPH), qui prennent en compte d’autres
dimensions de la pauvreté, existent et sont même utilisés par les
organisations de l’ONU. Pourquoi n’ont-ils pas été choisis pour suivre
l’évolution de la pauvreté ?
4. Si les huit objectifs mentionnent plusieurs droits essentiels (santé,
éducation, alimentation, eau potable), d’autres droits, issus de
différents Pactes internationaux, ne sont pas inclus : droit au travail,
droit à la sécurité sociale, droit à l’enseignement secondaire et
supérieur, etc. Pour les défenseurs des OMD, les droits humains
fondamentaux ne seraient-ils donc plus universels ?
5. En s’intéressant de plus près aux OMD, et notamment aux cibles (sousobjectifs)
et indicateurs choisis pour évaluer les progrès, on prend
davantage conscience de la faiblesse de ces OMD et de la vision politique qui les sous-tend |6.| D’abord il faut souligner que les indicateurs
ont été choisis entre autres par des « experts » de la Banque mondiale,
du FMI, et du Comité d’aide au développement de l’OCDE |7. |.L’implication
d’institutions connues pour leurs positions résolument néolibérales est
sans doute censée donner un gage de sérieux aux OMD. Pour nous, elle
est plutôt un mauvais présage. Elle nous rappelle d’emblée dans quel
cadre s’inscrivent ces OMD : celui de la mondialisation néolibérale et de
l’ordre établi. Ce sentiment se confirme à la lecture de l’ensemble du
document. Bien que les auteurs aient pris la précaution d’assurer qu’il
ne s’agit là que de propositions d’indicateurs, que les équipes
nationales chargées de rédiger les rapports de suivi doivent amender
en fonction du contexte local, certaines propositions donnent le ton.
Premièrement, alors que les indicateurs ont été choisis pour leur soi-disant pertinence, certains
sont totalement inappropriés ou incomplets. Un des exemples les plus frappants est celui des
indicateurs relatifs au VIH/SIDA. Pour mesurer les progrès pour la cible 7 « avoir stoppé la
propagation du VIH/SIDA et commencé à inverser la tendance actuelle », certaines données
ne sont recueillies que pour une frange restreinte de la population. Ainsi, le taux de prévalence
de l’utilisation du préservatif sur le taux de prévalence des contraceptifs n’est calculé que
chez les femmes de 15 à 49 ans vivant en union maritale. Cet indicateur est, nous dit-on,
résolument insuffisant, puisqu’en considérant uniquement que les femmes vivant dans des
unions maritales ou consensuelles, il ne permet pas de mesurer l’utilisation du préservatif
chez des populations où le risque de transmission est plus élevé. Il est alors complété par deux
indicateurs, mesurant l’utilisation du préservatif lors du dernier rapport sexuel à haut risque et
le pourcentage des personnes ayant une bonne connaissance générale du VIH/sida. Ces deux
indicateurs ne sont mesurés que chez les 15-24 ans, alors qu’il nous est dit que près de la
moitié des nouveaux cas d’infection ont lieu chez les personnes de 24 ans ou moins. Ce qui
laisse de côté l’autre moitié ! Pour nous rendre encore davantage perplexes, les « experts » ont
choisi de compléter les données par le taux de scolarisation des orphelins par rapport aux non
orphelins âgés de 10 à 14 ans : cet indicateur n’est pas dénué d’intérêt dans l’absolu, mais il
n’indique rien de la transmission du VIH/sida. Au contraire, d’autres indicateurs nous auraient
semblé davantage légitimes sur le VIH/sida. Il ne s’agit pas seulement de stopper la
propagation, il s’agit aussi de savoir quel sort est réservé aux personnes malades. Le taux de
mortalité lié au VIH/sida, l’espérance de vie des personnes infectées, les taux de prévalence
nationaux et régionaux, le nombre d’infections annuelles, ou encore le pourcentage de
personnes infectées bénéficiant d’un traitement aux anti-rétroviraux auraient sans doute eu
leur place dans la liste des indicateurs, mais les experts en ont décidé autrement. Une fois de
plus, la vie de certaines personnes semble ne pas peser lourd dans la balance.
Deuxièmement sur cette question du sida comme sur d’autres, les indicateurs choisis tendent à
montrer qu’avec les OMD, on ne s’attaque pas aux réelles causes des problèmes. Ainsi
comme l’explique Alison Katz |8.|, la propagation du sida est expliquée surtout en terme de
comportement sexuel individuel, et l’affaiblissement des systèmes immunitaires dû à la pauvreté n’est pas pris en compte. Or le comportement individuel ne peut à lui seul expliquer
les énormes différences de prévalence entre l’Afrique subsaharienne et l’Europe par exemple.
De même sur la question du paludisme, (objectif 6, cible 8) l’utilisation d’une moustiquaire
imprégnée pour les enfants est le seul facteur préventif considéré (indicateur 22) alors que la
persistance du paludisme est surtout liée à des systèmes d’assainissement déficients. Le
paludisme a été éradiqué en Europe, non pas grâce à l’utilisation des moustiquaires mais bien
grâce à l’amélioration des conditions sanitaires. Dans un autre domaine, celui de
l’environnement (objectif 7 : assurer un environnement durable), un des indicateurs témoigne
également des conceptions à courte vue des OMD : pour mesurer l’intégration des principes
du développement durable dans les politiques nationales, on s’intéresse à la proportion des
aires protégées pour préserver la biodiversité. D’abord, comme il est souligné dans le
document, « le fait de déclarer qu’une aire est protégée ne garantit en rien que des mesures de
protection soient effectivement appliquées ». D’autre part, cela suggère comment les experts
de l’ONU voient la préservation de l’environnement : une nature « folklorique », des aires
marginales protégées où l’activité humaine n’aurait pas droit de cité pendant qu’elle peut
continuer à polluer ailleurs. Certes, ce n’est pas le seul indicateur pris en compte, mais il est
assez révélateur de la vision du système onusien et des solutions qu’il propose.
Enfin, les objectifs et cibles dans leur formulation comme dans la manière dont ils doivent
être évalués par les indicateurs, montrent à quel point l’idéologie néolibérale est prégnante
dans la rhétorique des OMD. Le néolibéralisme qui s’est imposé un peu partout dans le
monde depuis 25 ans est régulièrement dénoncé, à juste titre, pour avoir aggravé les
inégalités, la pauvreté, la faim etc. On aurait pu espérer d’un tel aveu d’incompétence une
inflexion politique et un rejet des politiques qui ont mené à cette situation. Il n’en est rien.
Ainsi, la dette, dont pourtant plusieurs rapports ont montré qu’elle doit être annulée si l’on
veut atteindre les OMD |9.|, est seulement envisagée en termes de soutenabilité : le service de la
dette n’est comparé qu’aux exportations de biens et services d’un pays, qui doivent être
élevées chez tout bon élève néolibéral. Peu importe que ce service soit plus élevé que les
budgets alloués à l’éducation, à la santé, ou qu’il aspire une part considérable du budget de
l’Etat. Peu importe pourvu que le montant des exportations soit élevé. Et l’on y veille,
puisque d’autres indicateurs suggèrent que plus les produits s’exporteront librement, plus la
situation des pays en développement s’améliorera. Ainsi, tant mieux, selon l’ONU, si l’APD
sert à soutenir les capacités d’exportation des pays en développement. Bien sûr, par n’importe
quelles capacités : les pays en développement doivent essentiellement exporter des produits
agricoles, du textile et des vêtements. En tout cas c’est ce que semble indiquer l’indicateur 39
« Taux moyens de droits de douane appliqués par les pays développés aux produits agricoles,
textiles et vêtements en provenance des pays en développement ». On prend ainsi acte de la
division internationale du travail, qui doit maintenir les pays en développement dans des
productions à fort contenu de main d’oeuvre et à faible contenu technologique. Il ne faudrait
quand même pas que le partenariat pour le développement signifie l’érosion des avantages
commerciaux des pays développés !
Bref, même en acceptant la logique propre des OMD, il y a beaucoup à redire. Les indicateurs
sont généralement faibles, voire inappropriés, puisqu’ils ne tiennent pas compte de l’ensemble
des causes d’un problème spécifique.
6. En dehors des critiques sur les objectifs en tant que tels, il faut se
demander s’ils seront effectivement atteints. La réponse est claire :non. Malgré certains discours qui réaffirment chaque l’année
l’importance des OMD et la possibilité de les atteindre si l’ensemble des
parties prenantes s’y attelle réellement, les Objectifs du Millénaire pour
le Développement ne seront pas atteints en 2015. Pour s’en convaincre,
il suffit de se pencher sur différents rapports provenant des institutions
internationales.
« Au rythme actuel, l’Afrique sub-saharienne (600 millions d’hab.) respectera la
scolarisation universelle dans le primaire en 2129, la réduction de la mortalité infantile de
2/3 en 2106. Pour la faim, la pauvreté et l’accès aux sanitaires, on ne peut pas fixer de date
parce que la situation ne s’améliore mais se dégrade. » (Extrait du rapport sur le
Développement humain du PNUD 2004)
« La projection pour 2015 lance un avertissement sans équivoque. Pour parler franchement,
le monde se dirige vers une catastrophe annoncée au niveau du développement humain, dont
les coûts se compteront en décès évitables, en enfants non scolarisés et en occasions perdues
de réduire la pauvreté. » (Extrait du rapport sur le Développement humain du PNUD 2005)
« La dégradation de l’environnement compromet la base de ressources naturelles
indispensable au fonctionnement de l’économie de beaucoup de pays. Il existe peu
d’indicateurs fiables permettant de mesurer la viabilité environnementale et les données
restent très lacunaires. De ce fait, la dégradation de l’environnement n’apparaît pas souvent
dans les statistiques officielles. Cependant, les données relatives au couvert forestier
montrent que le déboisement est en progression rapide et menace la diversité biologique de
l’Afrique subsaharienne, de l’Asie du Sud-est, de l’Océanie et de l’Amérique latine. D’autres
ressources naturelles sont menacées, et les dégâts infligés aux écosystèmes marins et côtiers
s’aggravent rapidement en Amérique latine et dans les Caraïbes, en Asie du Sud-est et en
Océanie. La quantité d’eau disponible par habitant diminue pour atteindre des seuils
critiques dans beaucoup de régions du monde. La désertification et la détérioration des sols
sont désormais des problèmes graves, en particulier en Asie et en Afrique. » |10.|(Extrait du
rapport « Projet Objectifs du Millénaire des Nations Unies 2005. Investir dans le
développement - plan pratique pour réaliser les objectifs du Millénaire pour le
développement »)
« Les Objectifs du Millénaire pour le Développement devraient être considérés comme un
seuil minimum à atteindre et non comme un plafond. Même si ces objectifs sont réalisés, le
déficit mondial sera toujours immense. Si l’on observe l’évolution générale actuelle, le plus
préoccupant est de constater que le monde est en voie d’aboutir sous le seuil fixé par les
engagements pris dans le cadre des Objectifs du Millénaire pour le Développement. » (Extrait
du rapport sur le Développement humain du PNUD 2006)
« Certes la majeure partie du monde devrait réduire de moitié l’extrême pauvreté avant cette
échéance, mais les perspectives sont des plus sombres pour les objectifs de réduction de la
mortalité infantile et maternelle, et probablement encore plus dans le cas des objectifs liés à
l’achèvement de l’enseignement primaire, à la nutrition et à l’assainissement. » (Extrait du
rapport Global Monitoring report 2008)
Voilà où nous en sommes : à moins d’un miracle, ou d’un changement de cap, les OMD ne
seront pas atteints. Comme beaucoup d’engagements et de promesses antérieures, les OMD
resteront lettre morte. Notons que ces résultats cassent un des arguments clés des « pro
OMD », puisque ceux-ci, tout en reconnaissant leurs limites et faiblesses, brandissent
l’argument du nécessaire réalisme et de la « théorie des petits pas ». On voit ce que cela
donne… des petits pas, mais à reculons. En 2015, un constat d’échec s’imposera. Les
organisations promotrices des OMD, comme la Banque mondiale, essaient d’ores et déjà de
nous préparer à cet échec. M. Robert B. Zoellick, président de la Banque mondiale, a
notamment déclaré le 11 avril 2008 : « … Chose plus préoccupante encore, nous estimons
que la présente crise alimentaire aura pour effet d’occasionner une perte de l’ordre de sept
ans dans les efforts visant à réduire la pauvreté à l’échelle mondiale. »
7. Pourquoi une telle situation, alors que les « spécialistes » estimaient à l’époque que le
caractère réaliste de ces objectifs garantirait leur faisabilité ? Pour nous, la raison est
claire. Ce ne sont pas seulement les objectifs qui sont critiquables, mais aussi et surtout les
recommandations qui sont faites pour les atteindre. Les solutions proposées sont en fait
celles-là même qui sont à la base de la dégradation des conditions de vie de millions de
personnes et qui ont provoqué des désastres écologiques sans précédent. En effet, les
concepts de « croissance économique », « ouverture du commerce », « accroissement de la
compétitivité », « spécialisation », « privatisation » et autres concepts néolibéraux sont
omniprésents dans la littérature « officielle » consacrée aux OMD et restent au coeur du
projet.
Voici ce qu’on peut lire dans le rapport « Projet Objectifs du Millénaire des Nations Unies
2005. Investir dans le développement » coordonné par Jeffrey Sachs |11.| : « Dans le processus
de croissance, les objectifs du Millénaire pour le développement jouent deux rôles : d’abord,
ils sont une fin en soi : réduire la faim, assurer l’égalité des sexes, améliorer la santé
publique et l’éducation et élargir l’accès à l’eau potable et aux moyens d’assainissement
sont, pour la société, des objectifs en soi. Deuxièmement, les OMD apportent aussi “une
contribution en capital” à la croissance économique et à la poursuite du développement. Un
travailleur en bonne santé est un travailleur plus productif, tout comme un travailleur mieux
éduqué. De bons équipements d’approvisionnement en eau et d’assainissement permettent
d’augmenter la production par habitant, par diverses filières, notamment le recul de la
maladie. Ainsi, de nombreux OMD font partie de l’accumulation du capital, définie au sens
large, tout en étant souhaitables en soi. » |12.| Cela se passe de commentaires.
Sous des apparences progressistes, les OMD s’inscrivent donc dans une vision restrictive du
changement. Il ne s’agit aucunement de remettre le néolibéralisme en question. Il ne s’agit pas
non plus de réguler le capitalisme et de le forcer à plus d’humanité.
C’est pourtant bien le système néolibéral dans son ensemble qui doit être remis en cause. Il est
et sera tout simplement impossible de réduire la pauvreté et les inégalités s’il n’y pas de
changement de la logique en cours. La seule vertu des OMD sera peut-être de servir de
révélateur quant à la nécessité d’un changement systémique.
Se fixer comme objectif l’émancipation sociale des peuples
Les OMD ne peuvent donc constituer l’Alternative que nous recherchons. Définitivement.
Quels sont alors les objectifs que nous pouvons et/ou devons nous fixer ? Il faut en tout cas
aller bien au-delà des OMD. Il faut viser, non pas la réduction mais bien l’éradication pure et
simple de certains fléaux, comme la faim, la pauvreté, les inégalités. Ce sont là des objectifs
concrets qui méritent d’être poursuivis, car comme le fait remarquer très justement Jean
Ziegler : « Aucune victime de la faim n’est une victime inévitable. Il n’existe pas pour nous,
hommes de conviction, vivants et agissants, de fatalité de la famine et de la mort. » |13.|
Sans oublier que les droits et libertés fondamentaux ne peuvent se concevoir que comme un
ensemble indivisible et interdépendant, un point de départ pourraient être constitué par
l’article 25 de la Déclaration Universelle des Droits humains |14.| de 1948 (DUDH) qui stipule
que : « Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bienêtre
et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les
soins médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires » |15.|
Bien sûr, ces droits devront être complétés par d’autres, tel que le droit à l’éducation, le droit
au travail, le droit à la sécurité sociale ainsi que le droit de participer aux affaires publiques.
Ces droits doivent être lus et interprétés de la manière la plus large possible. Il faut refuser
toute vision eurocentriste. Le lycéen d’une banlieue de Paris, comme un adolescent à
Tombouctou ou au Cachemire, …, ont droit à recevoir une éducation de qualité. Celle-ci ne
peut et ne doit évidemment pas s’envisager de la même manière et doit tenir compte de la
réalité locale, que ce soit en terme de culture, d’infrastructure, de contenu, d’outils
didactiques, de pédagogie. Rappelons que nous parlons bien d’autres mondes possibles.
Il est vrai aussi que les droits humains et cette déclaration en particulier sont souvent
critiqués, dans le sens où ils ont permis et permettent encore de justifier des invasions, des
guerres, des crimes et ingérences en tout genre, les guerres en Irak et en Afghanistan en étant
de funestes exemples. Même s’il faut bien sûr dénoncer toute instrumentalisation des droits
humains à des fins guerrières ou géopolitiques, l’usage malveillant qui est fait de cette
Déclaration hautement progressiste ne peut et ne doit pas la discréditer.
Par ailleurs, il est également nécessaire d’intégrer la dimension écologique dans les objectifs à
poursuivre. Lorsque cette Déclaration a été écrite, la question écologique, bien que
représentant déjà un problème majeur, n’a sans doute pas eu toute la place qu’elle méritait.
Enfin, il s’agit d’aller plus loin : la Déclaration Universelle des droits humains, bien qu’elle
fixe assez justement et précisément les droits à garantir, n’évoque sans doute pas assez les
différentes formes d’oppression et oublie de parler des moyens pour garantir la réalisation de
ces droits. Pour nous, il est fondamental de proposer une Alternative qui implique
l’émancipation sociale, c’est-à-dire la possibilité pour l’humanité de se libérer de toutes les
formes d’oppression, que ce soit pour les victimes, celles qui « subissent » l’oppression, ou pour le très grand nombre qui se trouve dans une situation ambivalente en étant à la fois
victime et en exerçant par ailleurs certaines formes d’oppression sur d’autres. Les formes
d’oppression en cours sont multiples, complexes et interdépendantes (oppression sociale,
oppression patriarcale, l’oppression du Tiers Monde, oppression raciale, oppression politique,
oppression culturelle, …). Les éliminer ne signifie ni plus ni moins d’envisager un
bouleversement profond des rapports entre les êtres humains et entre eux et la nature.
l’Alternative devra donc viser à éradiquer les grands fléaux qui touchent l’humanité, mais
aussi se définir dans cette perspective de lutte contre toute ces formes d’oppression.
Compte tenu de
ces « critiques », et malgré les faiblesses de ce point de départ, nous restons
convaincus qu’un consensus mondial est possible, pour l’ensemble des citoyens et
organisations du monde, quelles que soient leurs priorités (paix, annulation de la dette, égalité
des genres, souveraineté alimentaire, …) et/ou leurs stratégies et ligne politique :
|1| Thomas Malthus a publié « Essai sur le principe de population » en 1798
|2.| En 1993 à Vienne, Conférence sur les droits de l’Homme ; en 1994 au Caire, Conférence sur la population et le
développement ; en 1995 à Copenhague, Sommet mondial pour le développement social ; en 1996 à Pékin,
Conférence mondiale sur les femmes ; en 1996 à Istanbul, Sommet des villes ; en 1996 à Rome, Sommet
mondial de l’alimentation. En 1995, l’OCDE définit des objectifs de développement, appelés « programme de
développement pour le 21ème siècle », qui allaient constituer, avec les conclusions des Sommets successifs, la
base de la Déclaration du Millénaire.
|3.| Pour plus d’infos : http://www.un.org/french/millennium...
|4| Coordinateur du NAD (Nouvelles Alternatives pour le Développement), RDC. Organisation membre du réseau
CADTM International.
|5.| La parité de pouvoir d’achat (PPA) (on parle de valeurs mesurées en parité de pouvoir d’achat) est une méthode
utilisée en économie pour établir une comparaison entre pays du pouvoir d’achat des devises nationales
|6.| Les 8 grands objectifs, les cibles qui y sont associées et les indicateurs pour mesurer l’état d’avancement vis-àvis
de ces objectifs sont longuement exposés dans un document riche en enseignements : « Indicateurs pour le
suivi des progrès dans la réalisation des Objectifs du Millénaire pour le développement : Définition, raison
d’être, concepts, sources »
|7. | Organisation pour la coopération et le développement économique, qui regroupe les pays les plus industrialisés
du monde
|8.| Voir le résumé de son article « l’approche néolibérale du sida : un échec colossal », dans ONU, droits pour
tous ou loi du plus fort : Regards militants sur les Nations unies, Genève : CETIM, 2005, p. 139-140.
|9.| Cette affirmation est par exemple présente dans le rapport de Jeffrey Sachs, qui est pourtant d’inspiration
largement néolibérale.
|10.| http://www.unmillenniumproject.org/...
french-complete-highres.pdf
|11.| Jeffrey Sachs est un économiste américain. Il est connu pour ses travaux comme consultant économique auprès
des gouvernements d’Amérique latine, d’Europe de l’Est, d’ex-Yougoslavie, d’ex-Union soviétique, d’Asie, et
d’Afrique.
|12.| http://www.unmillenniumproject.org/...
french-complete-highres.pdf
|13.| La faim dans le monde expliquée à mon fils, Edition du Seuil, 1999
|14.| Officiellement intitulée Déclaration Universelle des droits de l’homme, nous préférons lui donner le nom de
Déclaration Universelle des droits humains, afin d’éliminer toute discrimination en terme de genre.
|15.| L’ensemble de l’article est le suivant : « 1. Toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa
santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, les soins
médicaux ainsi que pour les services sociaux nécessaires ; elle a droit à la sécurité en cas de chômage, de
maladie, d’invalidité, de veuvage, de vieillesse ou dans les autres cas de perte de ses moyens de subsistance par
suite de circonstances indépendantes de sa volonté. 2. La maternité et l’enfance ont droit à une aide et à une
assistance spéciales. Tous les enfants, qu’ils soient nés dans le mariage ou hors mariage, jouissent de la même
protection sociale. »