Presse internationale

Un torrent d’hypocrisie

21 juillet 2006 par George Monbiot


Un homme se sert de l’argent du gaz et du pétrole pour aider les pauvres. L’autre l’utilise pour acheter des armes. Devinez lequel des deux on va diffamer...

La civilisation a un nouvel ennemi. C’est un ancien cultivateur de coca appelé Evo Morales, l’actuel le président de la Bolivie. Hier il se trouvait devant le Parlement européen pour expliquer pourquoi il a envoyé les troupes reprendre le contrôle des gisements de gaz et de pétrole de son pays. Les ressources de la Bolivie, dit-il, ont été « pillées par les compagnies étrangères » [1], et il les récupère au bénéfice de son peuple. La semaine dernière il déclarait à Vienne, lors du sommet des dirigeants sud-américains et européens que les compagnies extractrices des combustibles fossiles du pays ne seraient pas indemnisées.

Vous devinez sans doute la suite. Tony Blair l’a exhorté à faire usage de son pouvoir en homme responsable [2] (c’est comme si Mark Oaten [3] sermonnait le pape à propos de continence sexuelle). Condoleeza Rice l’a accusé de démagogie [4]. The Economist a annoncé que la Bolivie « régressait » [5]. Le Times, dans un éditorial merveilleusement hautain, qualifiait Morales « d’irascible, xénophobe et capricieux », et cataloguait sa saisie des champs gaziers comme « un geste aussi puéril que tape-à-l’œil ». [6]

Peu importe que la privatisation du gaz et du pétrole boliviens, dans les années 1990, ait été pratiquement illégale - puisque réalisée sans le consentement du Congrès [7]. Peu importe que, jusqu’à présent, les richesses naturelles de la Bolivie n’aient fait qu’appauvrir sa population [8]. Peu importe que Morales, avant de devenir président, eût promis de reprendre le contrôle des ressources naturelles boliviennes et que sa politique soit massivement soutenue par les Boliviens. Cela ne saurait tarder : bientôt Donald Rumsfeld l’appellera le nouvel Hitler et Bush tiendra un autre discours sur la liberté et la démocratie menacées par... la liberté et la démocratie.

On râle... tout en faisant mine de s’inquiéter pour le peuple bolivien. Le Financial Times se fait du mauvais sang pour « la mauvaise gestion et la corruption » potentielles [9]. The Economist met en garde : « pendant que le gouvernement peut s’enrichir, son peuple va probablement encore s’appauvrir » [10]. The Times se lamente sur le fait que Morales « a renvoyé le développement de la Bolivie 10 ans en arrière... les groupes les plus vulnérables s’apercevront que la bouée de sauvetage économique sera bientôt hors de leur portée » [11]. Sornettes que tout cela.

Quatre jours avant que Morales ne récupère les gisements de gaz, le 1er mai, une expropriation bien plus considérable avait lieu dans un pays bien plus pauvre : la République du Tchad. Quand le gouvernement tchadien a repris le contrôle sur ses revenus pétroliers, non seulement il a fait en sorte qu’une bouée de sauvetage destinée aux pauvres leur soit réellement enlevée, mais il a également anéanti les prétentions de la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
d’utiliser le pétrole comme programme d’aide sociale. Et tous les valeureux critiques d’Evo Morales, comment ont-ils réagi ? Ils n’ont pas réagi. Toute cette bande d’hypocrites a fait mine de regarder ailleurs.

En 2000, la Banque mondiale décidait de financer le gigantesque projet pétrolier tchadien, non sans avoir arraché au gouvernement d’Idriss Deby - détenteur de terribles records en matière de droits humains - la promesse d’utiliser les profits au bénéfice de la population du pays. L’administration Deby adopta une loi affectant 85 % des recettes pétrolières directes à l’éducation, à la santé et au développement, tout en plaçant 10 % « en fonds fiduciaire pour les générations futures » [12]. Ce qui, aux dires de la Banque, constituait « un système sans précédent de sauvegarde garantissant que des recettes seraient utilisées pour financer le développement au Tchad » [13].

Le projet n’aurait pu être lancé sans la Banque mondiale. Sa participation avait été exigée par Exxon, principal partenaire du projet, afin de fournir une caution contre les risques politiques [14]. Les différentes filiales de la Banque mondiale ont réuni au total 333 millions de dollars [15] et la Banque européenne d’investissement, quant à elle, a décaissé 120 millions de dollars [16]. Les compagnies pétrolières ( Exxon, Petronas, Chevron...) ont lancé le forage de quelque 300 puits dans le sud du pays, entamé la construction d’un oléoduc vers un terminal au Cameroun, et la production démarrait en 2003.

Les écologistes avaient prédit que l’oléoduc ravagerait les forêts tropicales du Cameroun et entraînerait le déplacement de populations indigènes qui y vivaient ; que le sociétés pétrolières consommeraient une grande partie de l’eau, si rare au Tchad, et que l’afflux de travailleurs pétroliers irait de pair avec la propagation du sida [17]. Ils alléguaient aussi que subventionner des multinationales pétrolières au nom du bien-être social était une réinterprétation radicale du mandat de la Banque. Dès 1997, le Fonds de Défense de l’Environnement mettait en garde contre le gouvernement tchadien qui n’allait pas respecter ses promesses d’utiliser les bénéfices pour réduire la pauvreté [18]. En 1999, des chercheurs à la faculté de droit de Harvard étudièrent la loi adoptée par le Parlement tchadien et prédirent que les autorités « n’avaient pas vraiment l’intention de consentir à ce qu’elle affecte les pratiques locales » [19].

En 2000, les compagnies pétrolières avancèrent au gouvernement tchadien un « bonus » de 4,5 millions de dollars qui fut immédiatement détourné en achat d’armement [20]. Enfin, début 2006, le gouvernement annulait tout simplement la loi de 1998. Il redéfinit le budget dédié au développement pour y inclure la sécurité, fit main basse sur le fonds destiné aux générations futures et détourna 30% des revenus totaux en « dépenses courantes », ce qui, au Tchad, signifie « achat d’armes » [21]. La BM, embarrassée par la réalisation de toutes les prédictions et critiques, gela les fonds déposés à Londres et suspendit le reste de ses prêts. Le gouvernement tchadien répondit en menaçant de fermer purement et simplement les puits de pétrole. Les compagnies se précipitèrent chez papa (le gouvernement états-unien) [22] et le 27 avril la Banque céda. Son nouveau protocole d’accord avec le Tchad légitime Deby à garder pratiquement tout ce qu’il a déjà pris [23].

Les tentatives de la BM pour sauver la face pourraient prêter à sourire. L’an dernier elle disait que ce projet était « un effort pionnier de collaboration... visant à démontrer que des projets pétroliers de grande envergure peuvent considérablement améliorer les perspectives de développement durable dans le long terme » [24]. En d’autres mots, c’était le modèle à suivre pour tous les pays producteurs de pétrole. A présent elle nous raconte que le projet tchadien n’était « pas tellement un modèle pour tous les pays producteurs de pétrole mais plutôt une solution unique pour un défi unique » [25]. Mais tous ces revirements ne peuvent masquer le fait que la reprise de contrôle du gouvernement est une catastrophe tant pour la Banque que pour les populations appauvries qu’elle prétendait aider. Depuis le début du projet, le Tchad est passé du 167e au 173e rang sur l’échelle du développement humain du PNUD PNUD
Programme des Nations unies pour le développement
Créé en 1965 et basé à New York, le PNUD est le principal organe d’assistance technique de l’ONU. Il aide - sans restriction politique - les pays en développement à se doter de services administratifs et techniques de base, forme des cadres, cherche à répondre à certains besoins essentiels des populations, prend l’initiative de programmes de coopération régionale, et coordonne, en principe, les activités sur place de l’ensemble des programmes opérationnels des Nations unies. Le PNUD s’appuie généralement sur un savoir-faire et des techniques occidentales, mais parmi son contingent d’experts, un tiers est originaire du Tiers-Monde. Le PNUD publie annuellement un Rapport sur le développement humain qui classe notamment les pays selon l’Indicateur de développement humain (IDH).
Site :
et l’espérance de vie y est tombée de 44,7 ans à 43,6 ans [26]. En revanche, si Morales fait ce qu’il a promis de faire et utilise l’excédent de recettes des gisements de gaz boliviens de la manière dont Hugo Chavez s’est servi de l’argent du pétrole vénézuélien, le résultat a toutes les chances d’entraîner une amélioration importante du bien-être de son peuple.

Ainsi donc, d’un côté vous avez un homme qui a tenu ses promesses en reprenant le contrôle sur l’argent de l’industrie pétrolière dans le but de l’utiliser pour aider les pauvres. De l’autre côté, vous avez un homme qui a trahi ses promesses en reprenant le contrôle sur l’argent de l’industrie pétrolière, dans le but d’acheter des armes. Le premier de ces hommes est vilipendé comme un irresponsable puéril et capricieux. Quant au second, on le laisse poursuivre tranquillement. Pourquoi ? Parce que les actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
de Deby ne gênent pas les compagnies pétrolières, contrairement à celles de Morales. Quand Blair, Rice, le Times et tous les autres défenseurs du pouvoir non démocratique disent « le peuple », il veulent dire en fait « les grosses entreprises ». La raison pour laquelle ils haïssent Morales c’est que quand lui dit « le peuple », il veut dire le peuple.



Source : Zmag

Traduction : Marie Meert.

Notes

[1Eg Dan Glaister, 6th May 2006. “How Morales took on the oil giants - and won his people back”. The Guardian.

[2Tony Blair, 12 mai 2006. Transcription de remarques à des journalistes à Vienne. http://www.number-10.gov.uk/output/Page9446.asp

[3Député britannique récemment démissionnaire en raison d’un scandale impliquant des prostitués

[4Cité par Javier Blas et Richard Lapper, 3 mai 2006. « Watchdog warns of ’dangerous’ trend on energy”. Financial Times.

[5Pas d’auteur, 6 mai 2006. “Now it’s the people’s gas”. The Economist, US edition.

[6Editorial, 3 mai 2006. “Outdated petulance”. The Times.

[7William Powers, 6 mai 2006. “All Smoke, No Fire in Bolivia”. The New York Times.

[8Eduardo Galeano, 1963. “The Open Veins of Latin America : five centuries of the pillage of a continent”. Monthly Review Press.

[9David Lehmann, 15th May 2006. “Why we should bother about Chávez and his politics”. Financial Times.

[10Pas d’auteur, 6 mai 2006, ibid.

[11Editorial, 3 mai 2006, ibid.

[12Banque mondiale, 6 juin 2000. “World Bank Group Approves Support for Chad-Cameroon Petroleum Development and Pipeline Project”. Communiqué de presse : http://www.exxonmobil.com/Chad/Library/News/Chad_NW_060600.asp

[14Banque mondiale, sans date. “A Way Out”

[16Center for Environment and Development, Cameroun, Les Amis de la Terre France, juin 2001. « Promesses bafouées Exploitation pétrolière et oléoduc Tchad-Cameroun Qui payera la facture ? ». http://www.amisdelaterre.org/article.php3?id_article=161

[17ibid.

[18Korinna Horta, Environmental Defense Fund, 1st March 1997. Questions Concerning The World Bank and Chad/Cameroon Oil and Pipeline Project — Makings of a New Ogoniland ? Corporate Welfare Disguised as Aid to the Poor. http://www.environmentaldefense.org/article.cfm?contentID=1019

[19Cité par Center for Environment and Development et al, ibid.

[20Emad Mekay, 2 janvier 2006. “Chad Dilutes Oil-For-Development Pledge”. IPS News.
http://www.ipsnews.net/news.asp?idnews=31645

[21ibid.

[22Raymond Thibodeaux, 30 avril 2006. “Anger rises in oil-rich Chad as funds don’t aid the poor”. The Boston Globe

[23Tom Maliti, 27 avril 2006. “Chad, World Bank reach deal on oil dispute”. Associated Press. http://www.mercurynews.com/mld/mercurynews/news/world/14443759.htm

[24International Finance Corporation, the World Bank, 2005, ibid.

[26Cité par Korinna Horta, 11février 2006. « Caught in the oil trap”. New Scientist.
Voir http://hdr.undp.org/reports/global/2005/pdf/HDR05_HDI.pdf