Une journée au coeur du lobbying financier à Bruxelles (ou comment l’expansion des marchés financiers s’organise)

19 novembre par Aline Fares


« Retirez plus de votre argent. » C’est en ces termes que le journal L’Echo nous invite à « Finance Avenue, le plus grand salon de l’argent », qui se tiendra ce 17 novembre à Bruxelles. Une autre version de l’injonction à ne pas laisser son argent « dormir » à la banque mais à le faire « travailler » (sic) en le plaçant sur les marchés financiers. Mais d’où viennent ces injonctions au juste, et comment parviennent-elles à tenir une si bonne place malgré la crise de 2008 ? Comment parviennent-elles à ne pas passer pour ce qu’elles sont : des délires collectifs mortifères ? La minorité qui en profite le plus est probablement celle qui en parle le mieux et, en écoutant ceux qui servent leurs intérêts - le secteur bancaire et financier et ses lobbies - on comprend d’où le vent vient... Cela aussi se passe à Bruxelles, dans les rues et bâtiments du quartier européen.

Il n’est pas inutile de temps à autres d’aller humer de près l’ambiance qui règne dans l’univers des financiers et de prendre le pouls de ce monde sûr de sa puissance et de sa fortune - une façon aussi de mesurer l’ampleur des dégâts qui nous attendent encore, si nous laissons faire.

Financer la croissance !

La grande messe annuelle de la Fédération bancaire européenne (EBF), l’European banking summit, se tenait cette année dans le grand auditorium de la Banque Nationale de Belgique (BNB) à Bruxelles. La conférence avait pour thème le financement de la croissance - un thème très à propos, vous en conviendrez, alors que l’évidence est devant nous : poursuivre la logique extractiviste de la croissance est le meilleur moyen d’accélérer l’extinction du monde vivant, l’humanité inclue, dans beaucoup de souffrances.

L’EBF ne s’en cache pas : sa mission est bel et bien d’influencer les politiques publiques et les législations européennes. C’est un lobby Lobby
Lobbies
Un lobby est une structure organisée pour représenter et défendre les intérêts d’un groupe donné en exerçant des pressions ou influences sur des personnes ou institutions détentrices de pouvoir. Le lobbying consiste ainsi en des interventions destinées à influencer directement ou indirectement l’élaboration, l’application ou l’interprétation de mesures législatives, normes, règlements et plus généralement, toute intervention ou décision des pouvoirs publics. Ainsi, le rôle d’un lobby est d’infléchir une norme, d’en créer une nouvelle ou de supprimer des dispositions existantes.
, et l’un des plus influents de Bruxelles, qui s’évertue à partager « une vision à l’attention des législateurs européens, des banques et des marchés dans un monde qui change » [1].

En cette journée ensoleillée du 27 septembre 2018, l’EBF avait programmé une succession de prises de paroles : des keynotes pour les grands pontes comme Jeroen Dijsselbloem [2], ancien directeur de l’Eurogroupe, Emma Navarro, vice-présidente de la Banque européenne d’investissement, ou John Berrigan, Directeur général adjoint de la DG FISMA [3], des fireside chats, sortes de discussions bien cadrées, des speech pour les intervenant∙e∙s un peu moins prestigieu∙ses∙x et des panels pour faire soi-disant « débat ».

Un savant mélange entre représentant∙e∙s des autorités publiques et des intérêts privés y était orchestré et il était difficile de distinguer les un∙e∙s des autres tant le discours était similaire. Gonflé d’une fierté conquérante à peine contenue du côté des banquiers, lissé, policé et pétri de complaisance du côté des institutions publiques : Dijsselbloem qui s’excuse d’utiliser le terme de « méga-banque » qui risquait peut-être de vexer ses hôtes, Berrigan qui répète combien le développement des marchés financiers Marchés financiers
Marché financier
Marché des capitaux à long terme. Il comprend un marché primaire, celui des émissions et un marché secondaire, celui de la revente. À côté des marchés réglementés, on trouve les marchés de gré à gré qui ne sont pas tenus de satisfaire à des conditions minimales.
est bon pour la croissance et l’emploi, Navarro qui nous rappelle qu’il est nécessaire de s’affranchir des barrières réglementaires pour créer un environnement confortable pour les investisseurs.

Malgré le jargon et l’absence des sous-titres qui auraient été nécessaires pour comprendre les nombreux sous-entendus dont étaient tissés les discours, quiconque aurait passé cette porte et se serait attardé∙e dans la salle aurait été en mesure de comprendre ce qui se jouait dans cette conférence où chacun∙e se reconnaît et où le patron de la Fédération bancaire européenne donne du « dear John » à l’adjoint au Commissaire européen en charge des réglementations financières. Il s’agissait pour l’EBF, ses membres et ses alliés, d’obtenir, en public, l’assurance que les pouvoirs publics ne viendraient pas gêner leurs projets d’expansion, et mieux, qu’ils viendraient les soutenir et en seraient les premiers partenaires et facilitateurs [4].


Quelle vision l’EBF défend-t-elle ?

C’est d’abord une vision colonisatrice et conquérante faite de croissance, de courbes et de graphiques montants, de marges, de profits et de dividendes toujours plus élevés. Les entreprises qui défendaient ici leurs intérêts sont des multinationales, propriétés de leurs actionnaires et outils de leurs dirigeants, dont les actions Action
Actions
Valeur mobilière émise par une société par actions. Ce titre représente une fraction du capital social. Il donne au titulaire (l’actionnaire) le droit notamment de recevoir une part des bénéfices distribués (le dividende) et de participer aux assemblées générales.
sont cotées sur les marchés financiers. On le sait, leur principal objectif est le profit, à très court terme, et pour cela, il faut grandir toujours plus et étendre les marchés, entendez : convertir tout ce qui pourra l’être - jusqu’aux terres agricoles, aux pensions, services publics, logements, infrastructures, hôpitaux, universités... - en opportunité d’investissement, en rendement, en titre financier, négociable sur les marchés.

Les grandes banques sont aujourd’hui des acteurs majeurs des marchés financiers, [...] où s’échangent parts de propriétés d’entreprises, dettes publiques, crédits hypothécaires, dettes étudiantes, droits à polluer etc.

Les grandes banques sont aujourd’hui des acteurs majeurs des marchés financiers, cette grande foire mondiale où fonds d’investissements, sociétés d’assurances, fonds de pensions et autres spéculateurs s’échangent parts de propriétés d’entreprises, dettes publiques, crédits hypothécaires, dettes étudiantes, droits à polluer et bien d’autres « innovations financières ». Les grandes banques font les marchés : elles créent des produits, se posent en intermédiaires incontournables, émettent des analyses et prévisions financières, conseillent des grandes entreprises et des états pour « faciliter » leur entrée sur les marchés financiers. Pour les grandes banques, les activités sur les marchés financiers constituent une source de revenus colossale même si très volatile. La façon dont la Fédération bancaire européenne promeut l’Union des marchés des capitaux est révélatrice à cet égard.

Ce projet de la Commission européenne, en route depuis 2014, vise notamment à favoriser le financement des infrastructures publiques et des PME par les marchés financiers, en rendant la réglementation européenne plus accueillante pour les gros investisseurs (ce qui correspond à moins de protection pour la population, voir notamment les accords de libre-échange comme le TTIP et le CETA) et en captant l’épargne des particuliers à travers les fonds d’investissements (par exemple les SICAV SICAV Une SICAV est une Société d’Investissement à Capital Variable, c’est-à-dire la gestion collective par une banque de fonds collectés auprès de clients. Ce système est similaire à celui des Fonds Communs de Placement ou des Mutual Funds anglo-saxons et il participe à la concentration financière, source de bulles spéculatives et de crises financières (effet moutonnier). ), les sociétés d’assurance (par exemple les produits d’assurance-vie ou de branche 23) et les fonds de pension Fonds de pension Fonds d’investissement, appelé aussi fonds de retraite, qui a pour vocation de gérer un régime de retraite par capitalisation. Un fonds de pension est alimenté par l’épargne des salariés d’une ou plusieurs entreprises, épargne souvent complétée par l’entreprise ; il a pour mission de verser des pensions aux salariés adhérents du fonds. Les fonds de pension gèrent des capitaux très importants, qui sont généralement investis sur les marchés boursiers et financiers. .

En d’autres termes, il s’agit d’une part d’offrir de nouveaux débouchés aux grands détenteurs de capitaux et d’autre part de convaincre la population qu’elle sera bien mieux servie par une gestion privée (assurée par les banques, leurs sociétés d’assurance et leurs fonds d’investissements) que par une gestion publique : retraite par capitalisation Retraite par capitalisation
par répartition
Le système de retraite par répartition est basé sur la solidarité inter-générationnelle garantie par l’État : les salariés cotisent pour financer la retraite des pensionnés.
Le système de retraite par capitalisation est basé sur l’épargne individuelle : les salariés cotisent dans un fonds de pension qui investit sur les marchés internationaux et est chargé de leur verser leur retraite à la fin de leur carrière.
plutôt que par répartition, études financées par l’épargne des parents plutôt que par les budgets publics, soins de santé couverts par des assurances privées plutôt que la sécurité sociale, etc
. Ces débouchés trouvent leurs sources dans les privatisations et autres partenariats public-privé si bien que chaque recul du public requiert de convertir la population aux mérites du privé et de l’épargne individuelle et tant pis si les inégalités se creusent, tant pis si les services se dégradent, tant pis si cette épargne, la retraite et les grands rêves s’évaporent à la prochaine crise financière.


Déni de l’imminence d’une nouvelle crise financière

Il n’y avait pas de crise dans la vision qui se répandait confortablement pendant la conférence de l’EBF. Pas de mention de ce que le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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et d’autres institutions internationales répètent depuis des mois : une prochaine crise financière nous attend, elle est imminente et elle sera violente. La négation de cette réalité rend l’intention de l’EBF et de ses membres et alliés encore plus irresponsable, méprisante et dangereuse : en période de crise, ce sont les plus petits investisseurs qui perdent le plus. Or cela fait quelques années, et c’est leur programme pour les années à venir, que l’on pousse les individus vers les marchés financiers pour qu’ils et elles « capitalisent » en vue de leur retraite, pour qu’ils et elles « épargnent » en vue des études des enfants, pour qu’ils et elles « investissent » plutôt que de conserver leur épargne sur un compte peu ou pas rémunéré, pour qu’ils et elles se jettent dans les marchés financiers pour leur salut personnel, se détournant ainsi de la prospérité que pourrait nous offrir le service public et le commun. A chaque avancée de ce programme, non seulement on expose les épargnant∙e∙s à des risques inconsidérés, mais on diminue notre possibilité de reprendre la main sur ce système, nos intérêts personnels y devenant de plus en plus intimement liés. On s’oblige, par l’intermédiaire de l’État, à sauver ce système à sa prochaine et inévitable faillite, au nom des retraites et de l’épargne des populations prises au piège des marchés financiers. On le sait pourtant : les marchés financiers sont l’appareil par lequel une minorité pompe la richesse au détriment d’une majorité. Alors quand on sauve les banques de leurs crises, c’est cette minorité que nous sauvons, encore.

En affirmant que « les banques sont bien plus solides depuis 2008 », une phrase surréaliste entendue pendant l’EBS, ces messieurs nous montrent combien le récit menteur d’une réussite sans faille est nécessaire au développement de leur projet

En affirmant que « les banques sont bien plus solides depuis 2008 », une phrase surréaliste entendue pendant l’European Banking Summit, ces messieurs nous montrent combien le récit menteur d’une réussite sans faille est nécessaire au développement de leur projet. Les tests réalisés récemment par l’Autorité bancaire européenne l’ont pourtant encore confirmé : des banques comme la Société Générale, dirigée par Frédéric Oudéa qui officiait pendant cette conférence en tant que Président de l’EBF, ne tiendront pas la tempête [5]. Toutes les grandes banques étant connectées entre elles via des contrats de prêts, d’assurances mutuelles et autres garanties Garanties Acte procurant à un créancier une sûreté en complément de l’engagement du débiteur. On distingue les garanties réelles (droit de rétention, nantissement, gage, hypothèque, privilège) et les garanties personnelles (cautionnement, aval, lettre d’intention, garantie autonome). , si l’une défaille, c’est tout le système qui suit. Le système bancaire et financier n’a pas changé : les banques sont toujours aussi massives et fragiles qu’à la veille de la crise.

Dans la vision des banques et de ceux qui les représentent, rien n’est lié aux existences, aux vies vécues par l’écrasante majorité des gens, si ce n’est leur vie de consommateur et d’épargnant∙e∙s [6]. Il n’y sont que des individus dont l’objectif doit devenir la construction et la préservation d’un soi-disant capital qui se limite bien souvent à une maigre épargne, pour accéder à des choses aussi essentielles que le logement, la santé ou l’éducation.

A nous de penser la suite et d’écrire une autre histoire. Ces gens en sont incapables et nous faisons une grave erreur en leur laissant décider de notre avenir. Il nous revient de penser un autre modèle de propriété et d’organisation et une autre mission pour les banques, il nous revient de penser qui paiera la prochaine crise et d’aller chercher là où la richesse a été déplacée et accumulée. Il nous revient de penser où les investissements doivent être réalisés et par qui et d’où les capitaux doivent se retirer. Il nous revient de nous opposer à chaque nouvelle étape de financiarisation de nos vies. Cela demandera de se rencontrer et de dépasser nos propres horizons court-termistes, et cela en vaut bien la peine.


Première publication le 14 novembre sur le site du journal POUR.press
Voir également la page d’Aline Fares « Chroniques d’une ex-banquière »



Notes

[1Traduction du sous-titre du rapport de l’EBF sur le financement de la croissance (en anglais). Le rapport est disponible dans son intégralité sur le site https://www.ebf.eu/wp-content/uploads/2018/09/Financing-the-Europe-of-tomorrow-a-vision-for-policymakers-banks-and-markets-in-a-changing-world-September-2018.pdf

[2Dijsselbloem n’a plu de mandat public depuis le début de l’année 2018. Il était toutefois invité en tant qu’ex-Président de l’Eurogroupe. Il est aujourd’hui membre du World Economic Forum, une plateforme au sein de laquelle siègent des représentants de toutes les grandes multinationales - une sorte de super-lobby international...

[3La DG FISMA (Directorate General for Financial Stability, Financial Services and Capital Markets Union), est en charge de la rédaction des propositions de lois qui « régulent » le secteur financier. L’Union européenne a aujourd’hui la charge de plus de trois quarts des régulations financières en Europe (les autres réglementations étant laissées à l’initiative des États membres).

[4Si vous n’avez rien d’autre à faire, visitez les pages du site de l’EBF et admirez les citations empruntées à des hauts fonctionnaires européens comme ici : https://www.ebf.eu/priorities/financing-growth/sustainable-finance/ : elles trônent là comme une confirmation que l’oeuvre des banques européennes est bel et bien adoubée par les pouvoirs publics.

[5Voir le troisième paragraphe de cet article des Echos sur la fragilité de la Société Générale : https://www.lesechos.fr/finance-marches/banque-assurances/0600084151219-stress-tests-trois-banques-a-surveiller-2218808.php

[6Une partie importante de la population n’a pas d’épargne et n’est donc même pas concernée par ceci. Rien qu’en Belgique, pays réputé pour son épargne importante mais répartie de manière très inégale, 30% de la population n’a pas d’épargne (source : étude ING).

Aline Fares

Conférencière, auteure et militante.
Voir également sa page « Chroniques d’une ex-banquière »