Crise, dette et immigration. Partie 2

Une politique migratoire mortifère de l’Union européenne faite de murs, de larmes et de sang

29 avril 2015 par Jérôme Duval , Fátima Martín

Cet article est le second d’une série de trois sur l’immigration en Espagne et dans l’Union Européenne (UE). Ces articles proviennent d’une étude approfondie sur l’austérité en Espagne à paraître prochainement.

L’Espagne, limite sud de l’Europe forteresse, génère une série de contradictions sur le plan migratoire. Aux seules frontières terrestres qui séparent le Maroc des enclaves espagnoles de Ceuta et Mélilla s’érige une honteuse barrière entre les deux continents avec la plus importante différence de revenu par tête de la planète : l’Afrique et l’Europe.

Ainsi, alors que les Espagnols, comme d’autres européens de la périphérie, émigrent vers les pays riches d’une Union européenne (UE) qui menace de les expulser s’ils n’obtiennent pas d’emploi, l’Espagne contrôle ses côtes, place des lames mortifères sur les clôtures de Ceuta et Mélilla, tire sur les embarcations assassinant les migrants ou les expulse illico, commettant de sérieuses violations de droits humains, selon 14 ONGs.1

Selon l’agence des Nations Unies pour les réfugiés (ACNUR), au moins 3 419 migrants, ont perdu la vie en tentant de traverser la Méditerranée en 2014. Une bonne partie d’entre eux sur nos côtes. Un exemple de l’horreur s’est produit le 6 février 2014, quand des membres de la Garde Civile espagnole ont tiré des balles en caoutchouc, des balles à blanc et ont lancé du gaz lacrymogène sur des migrants et demandeurs d’asile alors qu’ils tentaient de traverser la frontière entre le Maroc et Ceuta. Ils ont ainsi tué 15 personnes nageant au large de la plage de El Tarajal. Les “23 personnes qui atteignirent la plage furent obligées de traverser la frontière et retourner au Maroc sans aucunes procédure légale.” selon Amnesty International.

Comme annoncé par le ministre de l’intérieur du moment, le Gouvernement a modifié la Loi de l’immigration par sa scandaleuse Loi de Sécurité Citoyenne (« Seguridad Ciudadana »), aussi appelée « loi bâillon » (« Ley Mordaza »), qui, entres autres multiples atteintes aux droits et libertés, légalise les expulsions immédiates : retours instantanés de personnes qui traversent de manière irrégulière la frontière sans pour autant reconnaître leur droit à solliciter l’asile, droit pourtant inscrit dans la Constitution et dans la législation de l’UE. De cette manière, cela tend à légitimer les expulsions illégales malgré le fait que le Haut Commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés (Acnur) ait demandé une plus grande implication des autorités avec les demandes d’asile vu que 60 pour cent des immigrés qui entrent à Ceuta et Mélilla sont des réfugiés politiques.

En plus d’être extrêmement violentes, illégales et peu efficaces, ces politiques coûtent chers. De 2005 à 2014, le Ministère de l’intérieur a dépensé près de 72 millions d’euros pour la “sécurité” des barrières de Ceuta y Mélilla (24,6 millions d’euros pour le périmètre de la frontière de Ceuta et 47,3 millions pour celui de Mélilla). Même durant la crise, le budget s’est maintenu avec 2,5 millions d’euros en 2011, 3,2 millions en 2012 et 3,3 millions d’euros en 2013. L’installation de lames que le président José Luís Rodríguez Zapatero avait ordonné en 2005 et l’élévation de la palissade de trois à six mètres a coûté quelques 30 millions d’euros.

Une fois arrivés en Espagne, les sans-papiers sont la plupart du temps enfermés dans des CIEs (Centres d’Internement pour Étrangers - Centros de Internamiento de Extranjeros - équivalents aux « Centres de rétention administrative » en France) avant d’être déportés par avion. Les huit CIEs d’Espagne, où neuf mille personnes restèrent enfermées en 2013, sont d’authentiques prisons précaires où la presse n’a pas accès. Les personnes sans permis de séjour, faute administrative équivalente à une amende de circulation routière sont soumises à une situation de violation systématique de droits humains fondamentaux. Nous observons une tendance à la hausse des périodes de détention dans différents pays : de 40 à 60 jours en Espagne, de 32 à 45 jours en France (et jusqu’à 6 mois pour les personnes accusées de terrorisme), de 2 à 18 mois en Italie, de 3 à 18 mois en Grèce... Les cas de morts dans ces centres de la honte sont déjà trop nombreux. Rien que pour le CIE de Barcelone on enregistre les morts de Mohamed Abagui, de 22 ans, en 2010 ; Idrissa Diallo, de 21 ans, en 2012 ; et Alik Manukian, de 42 ans, en 2013. Dans le CIE de Aluche de Madrid, la mort, le 19 de décembre 2011, de la congolaise Samba Martine, séropositive et identifiée avec un numéro 3106, aurait pu être évité si on lui avait diagnostiqué la cryptococcose dont elle souffrait. Les détenus dans les CIEs, en plus d’être privés de liberté pour le simple fait de ne pas avoir de papiers, ne disposent toujours pas d’attention médical adéquate.

Des compagnies comme Air Europa ou Swift Air sont en train d’expérimenter une expansion de leur négoce en substituant les touristes par des déportés, grâce à un accord avec l’Espagne de près de 12 millions d’euros d’argent public, tel que nous le rapporte le syndicat de pilotes SEPLA. Ainsi, en 2013, 148 vols ont été effectués à bord desquels ont été déporté 3 111 immigrés, la plupart vers le Maroc via Ceuta. Parmi eux, 115 ont été réalisé par de petits avions de Swift Air (déportant 2 017 personnes vers le Maroc) et 33 par des vols plus conséquents d’Air Europa (18 organisés par FRONTEX et 15 par la police des frontières espagnole - Comisaría General de Extranjería y Fronteras) qui ont déporté 1 093 personnes.

Au total, entre 2010 et 2014, l’agence européenne FRONTEX a apporté plus de 8,3 millions d’euros pour financer 31 vols de déportation d’immigrés, mais la grande majorité des autres courent à la charge du budget de l’État. Ces vols se transforment parfois en drames. Ce fut le cas de Osamuyi Aikpitanyi, un citoyen nigérien de 23 ans, qui est mort le 9 juin 2007 durant sa déportation à bord d’un vol commercial. Des actes de désobéissance peuvent aussi avoir lieu, comme en février 2015, lorsque le commandant de la compagnie marocaine Air Maroc a refusé d’embarquer à bord de son avion un immigré, menotté et escorté par deux agents de la Police nationale, qui allait être déporté sur un vol commercial en direction de la Guinea Bissau avec une escale à Casablanca. Le Guinéen a été ramené au CIE de Aluche et mis en liberté au bout de quelques jours.
Au lieu de criminaliser ceux qui fuient la guerre, la violence ou la misère, nous devrions davantage penser à ce qui unit les migrants qui entrent et les Espagnols qui sortent du territoire plutôt qu’à ce qui les sépare. Comme nous verrons dans l’article suivant, les Espagnols émigrent assez massivement à cause de la crise, de telle sorte qu’il y a plus de personnes qui s’en vont que d’autres qui viennent s’installer.


Article original paru en espagnol sur le site d’information El Salmón Contracorriente.

Traduction : Jérôme Duval


Crise, dette et immigration. Partie 1
Crise, dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
et immigration. Partie 2
Crise, dette et immigration. Partie 3


Fátima Fafatale et Jérôme Duval sont membres de la Plateforme pour un Audit Citoyen de la Dette en Espagne.

Auteur.e

Jérôme Duval

est membre du CADTM, Comité pour l’abolition des dettes illégitimes et de la PACD, la Plateforme d’audit citoyen de la dette en Espagne. Il est l’auteur avec Fátima Martín du livre Construcción europea al servicio de los mercados financieros, Icaria editorial 2016 et est également coauteur de l’ouvrage La Dette ou la Vie, (Aden-CADTM, 2011), livre collectif coordonné par Damien Millet et Eric Toussaint qui a reçu le Prix du livre politique à Liège en 2011.


Auteur.e

Fátima Martín

est journaliste, membre du CADTM et de la PACD, la Plateforme d’Audit Citoyen de la Dette en Espagne (http://auditoriaciudadana.net/). Elle est l’auteure, avec Jérôme Duval, du livre Construcción europea al servicio de los mercados financieros, Icaria editorial 2016. Elle développe le journal en ligne FemeninoRural.com.


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