Victor Nzuzi : Le Congo enchaîné par la dette

23 janvier par Victor Nzuzi , Chiara Filoni


Entretien avec Victor Nzuzi membre de Nouvelle alternative pour le développement, du CADTM RDC et de la Via Campesina. Propos recueillis par Chiara Filoni.

Voir également l’interview vidéo et illustrée ici  : RDC : Entre faux allégements de dettes, exploitation et pillage des ressources

En 2001 la République Démocratique du Congo est rentrée dans l’initiative Pays pauvres très endettés PPTE
Pays pauvres très endettés
(En anglais : HIPC).
L’initiative PPTE, mise en place en 1996 et renforcée en septembre 1999, est destinée à alléger la dette des pays très pauvres et très endettés, avec le modeste objectif de la rendre juste soutenable.

Elle se déroule en 4 étapes particulièrement exigeantes et complexes.
Tout d’abord, le pays qui sollicite une aide au titre de cette initiative doit mener docilement, en général pendant 3 ans, des politiques économiques approuvées par le FMI et la Banque mondiale, sous forme de programmes d’ajustement. Il continue alors à recevoir l’aide classique de tous les bailleurs de fonds concernés. Pendant ce temps, il doit adopter un document de stratégie de réduction de la pauvreté (DSRP), parfois juste sous une forme intérimaire, et avoir obtenu des résultats dans l’application de cette stratégie pendant au moins un an.

À la fin de ces 3 années, arrive le point de décision : le FMI analyse le caractère soutenable ou non de l’endettement du pays candidat. Si la valeur nette du ratio stock de la dette extérieure / exportations est supérieure à 150 % après application des mécanismes traditionnels d’allègement de la dette, le pays peut être déclaré éligible. Cependant, les pays à niveau d’exportations élevé (ratio exportations/PIB supérieur à 30 %) sont pénalisés par le choix de ce critère, et on privilégie alors leurs recettes budgétaires plutôt que leurs exportations. Donc si leur endettement est manifestement très élevé malgré un bon recouvrement de l’impôt (recettes budgétaires supérieures à 15 % du PIB, afin d’éviter tout laxisme dans ce domaine), l’objectif retenu est un ratio valeur nette du stock de la dette / recettes budgétaires supérieur à 250 %.
Troisième temps, si le pays est déclaré admissible, il bénéficie de premiers allègements de la part des États créanciers et des banques privées, et doit poursuivre avec les politiques agréées par le FMI et la Banque mondiale. La durée de cette période est déterminée par la mise en œuvre satisfaisante des réformes clés convenues au point de décision, dans un souci de maintien de la stabilité macroéconomique.

A l’issue, arrive le point d’achèvement. Le reste de allègement est alors fourni, pour permettre au pays de revenir à des critères de soutenabilité (exposés ci-dessus) jugés satisfaisants.
Le coût de cette initiative est estimé à 54 milliards de dollars, soit environ 2,6% de la dette extérieure du Tiers Monde.
Les PPTE sont au nombre de 42 seulement, dont 34 en Afrique subsaharienne, auxquels il convient d’ajouter le Honduras, le Nicaragua, la Bolivie, la Guyana, le Laos, le Vietnam et Myanmar.
Au 30 septembre 2003, 27 pays ont atteint le point de décision, et seulement 8 sont parvenus au point d’achèvement : l’Ouganda, la Bolivie, le Mozambique, la Tanzanie, le Burkina Faso, la Mauritanie, le Mali et le Bénin.
(PPTE) et en 2005 dans l’Initiative d’allégement de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
multilatérale (IADM) [1] conçues par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
et le FMI FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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dans le but d’alléger le remboursement de la dette qui empêchait le développement de son économie [2]. En 2010 le pays a atteint le soi-disant « point d’achèvement » au prix de mesures néolibérales oppressantes qui piétinent les droits de la population congolaise déjà éprouvée par des décennies de colonisation, d’ajustements structurel, de dictatures..


CF : Est-ce que la réalisation du point d’achèvement de l’initiative PPTE et IADM en RDC a abouti à un allégement de la dette dans ton pays et par a conséquent véritablement contribué à améliorer la situation de la population ?

VN : Non il y a pas eu de véritable amélioration des conditions de vie des citoyen-ne-s car une partie la dette reste toujours à rembourser et les conditions d’annulation de la partie restante ont pour ainsi dire pris toute notre économie en otage. Sous prétexte de l’annulation de la dette en 2010, les bailleurs de fonds ont imposé la libéralisation de toute l’économie au détriment de la population ;vous comprenez maintenant pourquoi je parle de « prise d’otage de l’économie congolaise » ! Sous prétexte de l’annulation d’une dette largement illégitime, notre État a été contraint d’accepter toute une série de conditions dont celle de porter le lourd label de « pays pauvre très endetté » (chose qui serait difficilement concevable pour un État européen). Et oui, j’ai bien dit « illégitime » ! Prenez par exemple la construction des barrages hydro-électriques de INGA Shaba, INGA I et II et de leurs lignes à haute tension à des fins de distribution ; ces projets constituent à eux seuls près de la moitié de la dette congolaise.

Néanmoins les données statistiques actuelles nous rapportent que moins de 9 % de la population congolaise à aujourd’hui accès à l’électricité.

Moins de 9 % de la population congolaise a aujourd’hui accès à l’électricité

Face à ce constat, qualifieriez-vous cette dette de « légitime » ? 
Pourquoi voudriez-vous que nous, le peuple congolais, payions une dette qui ne nous a pas servie ?

Sur un total de 14 milliards de $ de dette à peu près 11 milliards ont été annulés sous l’Initiative PPTE. Comme pour tout pays ayant « bénéficié de cette faveur » du FMI et de la Banque mondiale (BM) celle-ci est octroyée selon des conditions très spécifiques. L’exemple de la France et de son projet de conversion de dettes en investissement est emblématique : chaque année l’État congolais a l’obligation de redéfinir les termes de son emprunt avec l’État français. Ce dernier détient la décision final de l’imputation de l’argent emprunté.

L’annulation de la dette s’est donc faite au détriment de la population dont les conditions de vie ne se sont clairement pas améliorées : l’éducation, la santé, les routes, tout est dans un état catastrophique. De plus, le secteur minier à haut potentiel de rentrées financières, tout comme d’autres secteurs, a été libéralisé. Aujourd’hui on est dans une situation de soumission et je dirais même de colonisation plutôt que d’indépendance : c’est même écrit dans les Documents de stratégie de croissance et de réduction de la pauvreté (DSCRP) [3] : tout gouvernement à venir doit se soumettre à ces stratégies même si en campagne électorale son programme était différent.


CF : Rentrons alors en peu plus dans les détails de ce Document de Stratégie de Croissance et de Réduction de la Pauvreté. Il y a des objectifs bien précis dans ce document et parmi ceux-ci on retrouve la croissance économique (c’est par ailleurs déjà dans le nom même du programme). Quels sont donc les grands projets du gouvernement congolais pour atteindre cette croissance économique ? Après INGA I et II, un autre barrage va être construit, INGA III, un Plan National d’Investissement agricole est également prévu...

VN  : Oui INGA c’est un projet considérable au Congo central. Il faut rappeler que le site a un potentiel de près de 45000 mégawatt : il s’agit de la moitié du potentiel électrique du Congo ! Sur ce site se trouvent donc INGA I et II qui ont déjà fortement endetté le pays. Le nouveau programme, INGA III, prévoit de construire sur le même site un nouveau barrage 4800 mégawatt qui exploitera le fleuve Congo pour alimenter les industries en Afrique du Sud et la RDC. Mais INGA III est juste le premier d’une série de projets hydroélectriques connus collectivement sous le nom de Grand Inga qui alimenterait également les industries en Afrique du Nord, au Nigeria (pour l’Afrique de l ’Ouest), en Somalie, en Éthiopie (pour atteindre l’Est du continent) et qui arriverait jusqu’au Moyen Orient. C’est ce qu’on appelle les autoroutes de l’énergie (Ier autoroute vers l’Afrique du Sud, deuxième en Afrique du Nord via le Sarah, la troisième vers le Nigeria et la quatrième vers le Moyen Orient).

Pour ce qui est d’INGA III, le projet sera géré par des entreprises privées et coûtera, dit-on, au moins 8 milliards de dollars. Or on sait déjà que les coûts seront beaucoup plus élevés et qu’ils atteindront facilement les 14 milliards de dollars [4]. Pour pouvoir réaliser ce projet ambitieux, les entreprises privées n’auront d’autre choix que de s’endetter… et l’État congolais devra s’en porter garant. Cela voudra dire que si ces entreprises n’arrivent pas à payer c’est le peuple congolais qui payera la facture. De plus, la répartition de l’électricité produite est prévue de la manière suivante : 2500 mégawatt vers l’Afrique du Sud, 1500 mégawatt desserviront les entreprises minières du Katanga et seulement moins de 1000 mégawatt seront distribués et vendus à la population congolaise via la SNEL (Société Nationale d’Électricité). Le document du projet stipule également qu’en cas de déficit énergétique (par exemple un étiage prolongé du fleuve Congo dû aux changements climatiques), la RDC ne recevrait que 600 mégawatt.

Cette inquiétude devient une réelle possibilité quand on observe la situation actuelle : le lac Tchad s’est par exemple déjà tari. La solution qui a été imaginée prévoit de prélever de l’eau de l’affluent majeur du fleuve Congo, la rivière Oubangui pour l’amener au lac Tchad. Un déficit d’eau du fleuve Congo n’est donc pas une possibilité lointaine et nous risquons de construire une grande infrastructure qui ne servira pas à grand-chose si la matière première pour la faire tourner ne se trouve pas en suffisance !
Donc on peut dire encore une fois que ce barrage ne servira véritablement pas à la population congolaise !

A cela on rajoute une autre difficulté : le système de corruption. Le budget du Congo aujourd’hui est de 4 milliards de $ alors que selon certaines analyses, au vue de la grandeur du pays et de ses nombreux défis, ce même budget devrait au minimum être porté à 20 milliards de $. La corruption omniprésente - que la justice n’arrive pas à sanctionner- empêche donc l’atteinte de cet objectif et est la raison principale des recettes toujours insuffisantes du pays. De plus, la collaboration dans ce projet de barrage avec un Président impliqué dans des hautes affaires de corruption comme celui de l’Afrique du Sud n’aidera pas à résoudre ce dilemme.

De plus, d’autres barrages sont en train de se construire dans d’autres pays d’Afrique, en Éthiopie, au Mozambique et au Malawi ou ont déjà été construits comme au Congo Brazzaville avec le barrage Imboulu. Il y a évidemment plein d’alternatives possibles : des micro-barrages, l’énergie solaire etc.

Pour finir le traité d’INGA III avec l’Afrique du Sud stipule que le non-respect des engagements en termes de fourniture d’électricité (2500 mégawatt) justifierait le déploiement de moyens militaires par l’Afrique du Sud en RDC et ce en guise de dédommagement !


CF : Ce qui apparaît donc clairement c’est que ces projets ne vont ni apporter de la croissance ni résoudre les problèmes d’approvisionnement en l’électricité. Est-ce qu’il aura également des conséquences sur l’endettement du pays ?

VN  : C’est clair. Les 8 milliards de dollars nécessaires pour démarrer le projet ne se trouvent pas dans les caisses de l’État. Pour cette raison, l’Agence pour le Développement et la Promotion du Grand Inga qui dépend de la Présidence de la République ( !) a cherché des investisseurs privés pour ce projet. Résultat de courses : c’est la compagnie chinoise « Three gorges corporation » et pour l’Europe l’entreprise espagnole BTP avec à sa tête l’entreprise ACS. Cette dernière a beaucoup de problèmes dans la gestion de ces finances [5]. Et cela c’est une raison de plus pour s’inquiéter puisque le Congo se porte garant de ces entreprises en difficulté.

Alors que nous sommes conscient-e-s des politiques de sauvetages bancaires faites avec de l’argent public par les gouvernements européens et américains pour contrer la crise bancaire, nous risquons de nous retrouver dans la même situation.

S’il s’agissait vraiment de développement pour notre pays pourquoi ne ferions-nous qu’extraire nos matières premières ?

S’il s’agissait vraiment de développement pour notre pays pourquoi ne ferions-nous qu’extraire nos matières premières (cuivre, éthane, cobalt, coltan, fer, cassitérite, manganèse) sans pour autant installer des usines de transformation qui fabriqueraient de produits finis (consoles, ordinateur, chemin de fer) ? Pourquoi devrions-nous alimenter des usines en Afrique du Sud et en Europe ? Qu’est-ce qu’il se cache derrière tout cela ? Le dépouillement du Congo et de toutes ses matières premières ! Comment voulez-vous qu’on soit libre dans une telle situation, c’est comme si on vous coupait tous vos membres et puis on nous disait, « Allez-y, vous êtes libre de marcher ! ». Comment voulez-vous qu’on se développe ?

Le projet du Grand Inga enfonce encore plus le Congo dans une situation d’esclavage et de dépendance exactement comme à l’époque de la colonisation quand on venait chercher le caoutchouc pour produire les pneus en Europe. Maintenant ça suffit avec le pillage de toutes nos ressources et ça suffit avec ces programmes de la Banque mondiale !


CF : "Tu as mentionné le programme de conversion de dettes en investissement de l’Etat français, les Contrats de désendettement et de développement (C2D). Peux-tu nous en dire plus ?

VZ : Pour moi il s’agit tout simplement de la suite de l’initiative PPTE. Les C2D (Contrats de désendettement et de développement) prévoient qu’au lieu de rembourser la dette qui est due à la France, cette dernière - avec l’accord du gouvernement et de la société civile du pays concerné par la conversion- investit cette somme dans le secteur sociale du pays- ce qui est écrit dans les documents officiels.

Il y a un problème de fond par contre. Imaginons que je suis endetté mais j’ai aussi un enfant malade et que mon créancier me dise : aujourd’hui je te fais grâce de l’argent que tu me dois pour que tu puisses aller à l’hôpital soigner ton enfant. Et pourtant le matin même je disais à mon créancier que je n’étais pas capable de rembourser ma dette !

La France tient le Congo enchaîné par la dette et le C2D mais malheureusement le public ne le comprend pas. C’est la France qui nous dit dans quel secteur on doit investir et c’est souvent des secteurs qui lui rapportent des bénéfices.


CF : Revenons encore une fois sur ce document de Stratégie de Croissance et de Réduction de la Pauvreté (DSCRP). Qu’est-ce que c’est le Plan national d’investissement agricole (PNIA) et en quoi cela aiderait le développement de ton pays, pour autant que cela puisse l’aider ?

VN : Le Plan national d’investissement agricole est un plan qui a été conçu par les bailleurs de fond pour intervenir dans le secteur de l’agriculture de la RDC. La question qu’ils se sont posés est : « Combien faut-il pour développer l’agriculture et les zones rurales au Congo ? ». Réponse : 5,5 milliards de dollar. Encore une fois le Congo ne dispose que de 800 millions de dollars pour ce secteur.

Par conséquence tout le reste doit venir de l’extérieur. Il y a un dicton chez moi qui dit : « la main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit ». Mais il y a toujours de conditions quand on emprunte de l’argent : dans ce cas-ci c’était la révision de la loi foncière et semencière. Il faut savoir que le droit de propriété intellectuelle de l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
(OMC) favorise les semences des industries agroalimentaires alors qu’il y a une conscientisation de plus en plus évidente de la population aux problématiques alimentaires et au danger des pesticides, engrais et tout produit chimique phytotechnique.

La révision de loi foncière dictée par la Banque mondiale prévoit que
1. Chaque paysan-ne doit disposer d’un certificat d’enregistrement pour sa terre qui sert comme garantie pour pouvoir avoir accès au crédit
2. On accorde aux investisseurs internationaux les même conditions que les nationaux pour l’acquisition des terres agricoles.

Ce projet est évidemment très liés aux exigences occidentales : si la récolte ne va pas bien (et avec le changement climatique et la nouvelle crise de prix de matières premières qui s’approche cela reste malheureusement bien une possibilité) les paysan-ne-s ne pourront pas rembourser leurs dettes et seront privé-e-s de leurs terres.

Avec cette réforme c’est la terre et nos coutumes qui aujourd’hui sont bafoués ! Les terres chez nous sont par tradition communautaires et pas individuelles comme ils cherchent à nous l’imposer. Avec la loi forestière ont nous a pris la forêt, avec la loi minière ont nous a pris les minerais, avec la libéralisation du secteur de l’énergie on est plus souverain-e-s de nos ressources énergétiques.

Avec la loi forestière ont nous a pris la forêt, avec la loi minière ont nous a pris les minerais, avec la libéralisation du secteur de l’énergie on est plus souverain-e-s de nos ressources énergétiques.

Maintenant ils essayent de nous empêcher en plus l’accès à nos terres (la seule chose qui nous reste) !

Mais il y a d’autres projets pilotes qu’ils sont en train de nous imposer : les parcs agro-industriels. Il en existe déjà un à Kinshasa de 80000 hectares et le projet dans son entièreté prévoit d’en créer 22 au total.

L’État congolais est prêt à verser la somme de 80 millions aux investisseurs pour l’exploitation des terres, comme si ces gens n’avaient pas déjà l’argent pour le faire !

Plus grave encore, 11000 personnes seront obligées de se déplacer pour leur permettre d’exploiter les terres de cette zone. Et peut-être beaucoup plus vu qu’on prévoit d’en construire un autre au Kivu, la région la plus peuplée et riche de la RDC.

Pour finir, des pesticides (comme le glyphosate fabriqué par Monsanto et fortement nocif pour la santé humaine) ont été utilisés pour nettoyer la zone tout en pulvérisant les autres herbes et les cultures de paysan-ne-s qui habitent près du parc.

En ce qui concerne la loi semencière, le projet est celui d’utiliser uniquement des semences commerciales certifiées et en ligne avec l’OMC. Ces semences industrielles répondent aux normes de l’agro-industrie et mettent en danger la biodiversité, le patrimoine naturel du pays et les traditions semencières des paysan-ne-s. C’est exactement ce qui se passe avec les projets PDPC (Projets de développement des pôles de croissance) financé par la Banque mondiale. Dans ma région (province de Kinshasa) l’investissement tourne autour de 120 millions de dollar.

Mais avant même l’approbation de ces projets, la loi agricole congolaise s’était adaptée aux exigences internationales en matière de semences et au catalogage de ces dernières.

Le troisième axe de cette réforme est la création de la zone spéciale économique de libre échange, c’est-à-dire un paradis fiscal Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
pour les entreprises étrangères avec le prétexte – aussi vieux que la nuit des temps- de la création de l’emploi. La fameuse création d’emploi ne s’est jamais vérifiée aussi à cause de la mécanisation de l’agriculture (par ailleurs la même chose s’est passée en Europe avec la perte de milliers d’emplois dans les zones rurales). Ils nous disent qu’il faut industrialiser l’agriculture de la RDC : mais qu’est ce qu’il en sera de 70% de la population qui vit de l’agriculture ? Quelles solutions lors que ces personnes perdront leur travail et leur souveraineté alimentaire ?

Dans ma région par exemple des paysan-e-s embauché-e-s par centre de recherche agronomique (qui collabore avec la Banque mondiale) n’ont pas été payé-e-s pour leur travail pendant 6 mois et puis encore une deuxième fois pendant 7 mois. Cela va contre tous les principes internationaux au sujet de la protection du travail et de la Constitution congolaise [6]. Aucun dirigent ni de la Banque mondiale ni du centre économique a été interpellé pour cette faute et la collaboration continue. Voilà pourquoi tous les projets de la Banque mondiale restent toujours problématiques et pourquoi nous – les paysan-ne-s surtout- devons ouvrir les yeux devant ces projets qui cassent notre agriculture !


CF : Tu nous a parlé des petits barrages, d’usines de transformation ...Quelles sont donc les alternatives et surtout les résistances de la population vis-à-vis de ces politiques destructrices des droits des populations et de leur propre existence ?

VN : Les résistances existent dans mon pays ! Par exemple aujourd’hui pendant que je vous parle il y a des paysan-ne-s qui sont en train d’occuper les terres du Centre de recherche agronomique. Ce centre s’était approprié des terres des paysan-ne-s en 1934- 36 en pleine colonisation. A l’époque il s’agissait du Centre de recherche belge pour la colonisation ; aujourd’hui- avec l’indépendance il est devenu le Centre national de recherche qui loue des terres aux paysan-e-s, anciennement propriétaires de ces terres. Certain-ne-s ont été arrêtés, deux seulement relâché-e-s. Il s’agit d’occupations des terres exactement comme on l’a vu au Brésil grâce au mouvement Sem Terra. D’autres occupations de terres se font sur les terres anciennement possédées par l’entreprise belge Gilles van Lancker qui aujourd’hui s’appelle Sogemac et qui est installée chez nous depuis 1924.

Parmi ceux et celles qui résistent, on a un grand exemple, celui de Madame Marie José, une femme qui a été emprisonnée déjà 5 fois à cause de ces occupations mais qui continue la lutte malgré tout.

Des occupations de terres se font également dans les parcs naturels malgré la répression terrible et parfois mortelle. Nous avons constitué une association paysanne, un petit groupe de réflexion et appui concernant la promotion rurale et l’éducation au développement pour diffuser auprès de la population des informations concernant par exemple les droits constitutionnels des citoyen-ne-s. Les articles 57 et 58 de notre Constitution disent que les richesses naturelles doivent être redistribuées et que l’État a le devoir de garantir cette redistribution (c’est par ailleurs aussi la définition du droit au développement, telle que établie par les Nations Unis qui garantit la souveraineté des populations sur ces richesses nationales et le droit à décider de son propre développement. Ce n’est clairement pas ce qui se passe aujourd’hui pour les pays du Sud qui se limitent à appliquer les diktats des G7 G7 Groupe réunissant les pays les plus puissants de la planète : Allemagne, Canada, États-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Japon. Leurs chefs d’État se réunissent chaque année généralement fin juin, début juillet. Le G7 s’est réuni la première fois en 1975 à l’initiative du président français, Valéry Giscard d’Estaing. -G8 G8 Ce groupe correspond au G7 plus la Fédération de Russie qui, présente officieusement depuis 1995, y siège à part entière depuis juin 2002. ou de l’Union européenne).

Encore l’article 56 affirme que lorsque le gouvernement signe un accord qui va à l’encontre des intérêts de la population, le responsable de cet accord doit être remis à la justice pour haute trahison.

Voilà pourquoi c’est important que la population s’approprie de ces instruments juridiques !

En ce qui concerne la dette, non seulement une annulation totale mais aussi des réparations doivent être exigées : nous avons été pillé-e-s à partir de l’époque de Léopold II. Il s’agit d’une dette monstrueuse et aujourd’hui on est en train de refaire les mêmes erreurs. Je pense par exemple à la dette écologique Dette écologique La dette écologique est la dette contractée par les pays industrialisés envers les autres pays à cause des spoliations passées et présentes de leurs ressources naturelles, auxquelles s’ajoutent la délocalisation des dégradations et la libre disposition de la planète afin d’y déposer les déchets de l’industrialisation.

La dette écologique trouve son origine à l’époque coloniale et n’a cessé d’augmenter à travers diverses activités :


- La « dette du carbone ». C’est la dette accumulée en raison de la pollution atmosphérique disproportionnée due aux grandes émissions de gaz de certains pays industriels, avec, à la clé, la détérioration de la couche d’ozone et l’augmentation de l’effet de serre.

- La « biopiraterie ». C’est l’appropriation intellectuelle des connaissances ancestrales sur les semences et sur l’utilisation des plantes médicinales et d’autres végétaux par l’agro-industrie moderne et les laboratoires des pays industrialisés qui, comble de l’usurpation, perçoivent des royalties sur ces connaissances.

- Les « passifs environnementaux ». C’est la dette due au titre de l’exploitation sous-rémunérée des ressources naturelles, grevant de surcroît les possibilités de développement des peuples lésés : pétrole, minéraux, ressources forestières, marines et génétiques.

- L’exportation vers les pays les plus pauvres de produits dangereux fabriqués dans les pays industriels.

Dette écologique et dette extérieure sont indissociables. L’obligation de payer la dette extérieure et ses intérêts impose aux pays débiteurs de réaliser un excédent monétaire. Cet excédent provient pour une part d’une amélioration effective de la productivité et, pour une autre part, de l’appauvrissement des populations de ces pays et de l’abus de la nature. La détérioration des termes de l’échange accentue le processus : les pays les plus endettés exportent de plus en plus pour obtenir les mêmes maigres recettes tout en aggravant mécaniquement la pression sur les ressources naturelles.
puisque l’exploitation de l’or, du mercure par les puissances occidentales ont causé des dégâts énormes. Prenons l’exemple des émissions radioactives provoquées par l’extraction du coltan : les femmes ont souvent des enfants avec des malformations. Mais aussi à la dette social : à nouveau c’est les femmes qui en payent le prix le plus cher, souvent prises en otage à l’hôpital pendant 8 mois parce qu’elles n’ont pas pu payer la facture. Est-ce qu’on trouve cela normal ?

Je pense encore aux accords de libre-échange qu’ils nous imposent : le programme alimentaire mondiale demande aux agriculteurs-trices africain-e-s d’exporter 10-20% de leur production alors qu’au même temps de produits européens comme la viande arrivent chez nous à de prix plus bas nous empêchant de vendre notre viande.

Toutes ces mesures sont à bannir puisque cela fait la mort de congolais-es et c’est fait au nom d’une dette pour la quelle c’est plus urgent que jamais de réagir !


CF : Merci beaucoup Victor et courage à toi et aux militant-e-s qui sont autour de toi !

VN : Merci ! La lutte continue !


Merci à Najla Mulhondi pour sa relecture !



Notes

[1Cette dernière concerne exclusivement les créances due à l’IDA, le FMI et le Fonds africain de développement

[2Pour plus d’info lire Le FMI et la Banque mondiale annoncent un allégement de dette en faveur de la République du Congo, Communiqué de presse du FMI n°10/20, disponible sur : https://www.imf.org/fr/News/Articles/2015/09/14/01/49/pr1020

[3Il s’agit de documents opérationnels élaborés par les gouvernements du Sud et les institutions de Bretton Woods.

En RDC le premier de ces DSCRP a été introduits en 2006 pour accompagner l’Initiative PPTE. En général les DSCRP désignent les objectifs et les orientations des politiques macroéconomiques pour le pays sous tutelle de la BM et du FMI dans le but de se conformer aux Objectifs du millénaire pour le développement (OMD). En fait, ces documents poursuivent et approfondissent la politique d’ajustement structurel en cherchant à obtenir une légitimation de celle-ci par l’assentiment des acteurs sociaux.

[4Pour plus d’info sur le projet lire le rapport par Tim Jones : Endetté et à l’aveuglette : Analyse économique du projet d’Inga 3 en RDC, juin 2017, International rivers. Disponible en ligne : https://www.internationalrivers.org/fr/resources/endett%C3%A9-et-%C3%A0-l%E2%80%99aveuglette-analyse-%C3%A9conomique-du-projet-d%E2%80%99inga-3-en-rdc-16497

[5Pour plus d’informations lire http://www.lefigaro.fr/societes/2012/04/25/20005-20120425ARTFIG00606-les-groupes-de-btp-espagnols-se-recentrent-sur-leur-metier.php. Il faut également savoir que ACS participe à travers certains de ces actionnaires au projet Castor en Espagne, un dépôt offshore de gaz dans la Méditerranée voulu par le gouvernement PSOE et qui a causé de nombreux tremblements dans les régions près du fleuve Sénia (entre la Catalogne et Valencia). Le projet Castor a finalement failli et la dette qui en découle est payée par les citoyen-ne-s espagnole-s par le biais de leur facture de gaz. Le montant total de cette dette dépasse les 4 milliards d’euros à rembourser pendant 30 ans.

[6L’article 36 de la Constitution congolaise affirme : « L’Etat garanti le droit au travail, la protection contre le chômage et une rémunération équitable et satisfaisante assurant au travailleur ainsi qu’à sa famille une existence conforme à la dignité humaine [..]” Journal officiel de la République démocratique du Congo, Kinshasa- 18 février 2006, Cabinet du Président de la République

Victor Nzuzi

NAD UNIKIN Kinshasa RDCongo

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Chiara Filoni

Permanente au CADTM Belgique