printer printer Cliquer sur l'icône verte à droite
Pour Patrick Saurin, du collectif d’audit citoyen de la dette, « la Grèce doit socialiser le système bancaire »
par Patrick Saurin , Sabrina Guintini
27 janvier 2016

Rencontre avec un membre du collectif d’audit citoyen de la dette, qui a participé à la commission pour la vérité sur la dette grecque.

Porte-parole du syndicat SUD Solidaires à la Banque Populaire-Caisse d’épargne, Patrick Saurin est membre du collectif d’audit citoyen de la dette et a participé à la réalisation du rapport « la vérité sur la dette grecque » commandé par la présidente du parlement, Zoé Konstantopoulou. Il était, jeudi, invité par Attac Pays d’Aix, à animer une conférence intitulée « Autopsie d’un meurtre ».

Dans cette affaire de « meurtre », qui est la victime, qui est l’assassin ?

La victime est le peuple grec. Les assassins, il y en a plusieurs, c’est un crime en bande organisée. On retrouve dans le gang de la Troika, le FMI, la BCE et la commission européenne, auxquels il faut ajouter le fonds européen de stabilité financière. Et derrière, les seconds couteaux : les états de la zone euro qui laissent faire les politiques iniques - y compris un gouvernement se proclamant socialiste et dont le président se disait ennemi de la finance... Le mot « meurtre » n’est pas trop fort : il y a eu des morts en Grèce, de nombreux suicides quand des petits porteurs ont été ruinés. Plus du tiers de la population est en situation d’extrême pauvreté, les gens n’ont plus, quasiment, de couverture sociale. Il y a de la malnutrition chez les enfants, de gros problèmes de santé, un développement de la toxicomanie et de la prostitution... Des économistes du FMI, qui ont étudié 147 crises financières après 39-45, estiment que la crise grecque fait partie des 5% des crises les plus graves.

Cette crise humanitaire est peu relayée par les médias dominants. Peut-on les considérer comme complices ?

Quasi tous les médias grecs sont tenus par des grosses fortunes et relaient les positions de l’Europe libérale. En France, on retrouve ce même discours, avec les poncifs classiques : les Grecs sont feignants, ne paient pas d’impôts... Mais ce qu’on ne dit pas, c’est qu’il y a une retenue à la source au niveau de l’impôt des salariés. Une grosse partie des gens ont des salaires et des retraites de misère. Beaucoup ne sont pas en situation de s’acheter à manger, de payer leur loyers ou les traites pour leurs emprunts. Les médias français reprennent ce discours selon lequel « il faut payer sa dette ». Je veux bien mais à condition que vous ayez reçu l’argent ! Quand on a fait l’audit de la dette grecque, on s’est aperçu que la quasi totalité des sommes mises en place à l’occasion des mémoranda en 2010, 2012 et celui prévu en 2016, est partie dans les caisses des banques. Ca n’étaient pas des plans de soutien à la Grèce ! L’argent a servi à rembourser des banques privées qui avaient prêté abondamment sans analyser le risque. On a connu ça en France en 2008. On appelle ça l’aléa moral. Les banques font des choix risqués parce qu’elles savent qu’en dernier recours, l’État, donc les contribuables, viendra les renflouer.

Comment expliquer l’échec de Syriza ?

Pour la première fois, un gouvernement démocratiquement élu affirmait sa volonté de rompre avec les politiques néo libérales imposées par les institutions européennes. Mais sa première erreur a été de ne pas suspendre le paiement de la dette en attendant les résultats de l’audit commandé par Zoé Konstantopoulou. Ils auraient dû aussi, mettre en place une socialisation du système bancaire. L’autre erreur date du référendum de juillet, quand plus de 61% de Grecs ont dit être contre le mémorandum. Au lieu d’appliquer la souveraineté populaire, Tsipras est allé négocier avec les autres ministres et est revenu avec un 3e mémorandum pire que les modèles proposés précédemment. Ce dernier ne doit pas être appliqué, ça n’est pas moi qui le dis : un document de décembre, rédigé par le rapporteur de l’ONU, Juan Pablo Bohoslavsky, affirme que les droits humains fondamentaux doivent passer avant le paiement de la dette.

L’espoir d’une gauche progressiste a été porté par les Grecs, aujourd’hui par les Espagnols ou les Portugais. Pourquoi pas nous ?

Deux initiatives pouvaient aller dans le bon sens mais ont échoué : la création du NPA, un espoir déçu car le parti s’est refermé sur son noyau le plus rigide, le plus « lutte ouvrière ». Et le Front de gauche. Par rapport à la Grèce, on s’aperçoit qu’il y a une grosse fracture, entre d’un coté, Mélenchon plutôt sur la ligne de l’unité populaire, avec les gens qui sont sortis de Syriza pour dénoncer les mémoranda et la politique européenne. Et de l’autre, le PCF qui soutient Syriza en affirmant que Tsipras n’a pas eu le choix. Au-delà du brouillage de ligne, on a des problèmes d’ego, un manque de renouvellement de personnalités, un manque de jeunes, de femmes et de candidats de la diversité. Les partis de gauche se sont sclérosés, refermés sur eux-mêmes. Il va falloir ouvrir les fenêtres.

Propos recueillis par Sabrina Guintini
Dernière modification le lundi, 11 janvier 2016 09:50


Patrick Saurin

a été pendant plus de dix ans chargé de clientèle auprès des collectivités publiques au sein des Caisses d’Épargne. Il est porte-parole de Sud Solidaires BPCE, membre du CAC et du CADTM France. Il est l’auteur du livre « Les prêts toxiques : Une affaire d’état ».
Il est membre de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce, créée le 4 avril 2015.

Sabrina Guintini

journaliste La marseillaise