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Quelle économie pour construire une autre Europe ?
par Virginie de Romanet
3 mars 2016

Tel était le titre d’un des forums du « Plan B pour une autre Europe » tenu à Madrid les 19, 20 et 21 février 2016. Les intervenant/e/s étaient Jesús Rodríguez économiste et député Podemos d’Andalousie, Amaia Pérez Orozco, docteure en Economie institutionnelle et Développement, Carlos Sánchez Mato, conseiller municipal en charge de l’Economie et des Finances à Madrid et Costas Lapavitsas, professeur d’Economie à la SOAS (School of Oriental and African Studies/Londres) et ex-député de Syriza. Le panel était modéré par Iolanda Fresnillo de la Plateforme d’audit citoyen de la dette (PACD) à Barcelone.

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En introduction, Iolanda Fresnillo a rappelé que la dette représente un élément clé de transfert de la richesse et qu’il faut de ce fait rompre avec la dépendance vis-à-vis des marchés financiers pour construire un autre modèle non seulement financier mais également économique. Il est nécessaire pour cela de se débarrasser de la peur et mettre en avant le non paiement de la dette, mesure qui devra s’accompagner d’autres dont un processus de redistribution pour la mise en place d’un nouveau modèle productif, agricole et énergétique.

Jesús Rodríguez a ensuite souligné que les gens n’ont généralement pas dans leur imaginaire un horizon socialiste et que toute transition devrait adopter un plan d’urgence sociale pour résoudre les problèmes immédiats des classes populaires à côté de mesures pour la mise en place de l’horizon futur.


La mise en place d’un nouveau modèle en 4 axes

La dette qui mobilise des ressources économiques considérables pour les budgets publics est le premier point mis en avant. La récupération de ces ressources permettrait un effet de levier important. A côté de la dette, il y a aussi la fuite de capitaux à laquelle il faut s’attaquer, l’épargne d’un pays ne doit pas être au service du système bancaire et il faut de ce fait un secteur bancaire public. Un deuxième axe important est celui de la question de la propriété des secteurs stratégiques de l’économie. Ceux ci ne peuvent pas être laissés entre les mains des grands monopoles privés et d’autant moins avec les dépenses à consacrer à la transition énergétique se montant à 3 milliards d’euros par an. Un troisième axe est l’augmentation des dépenses dans l’aide aux personnes et aux petites et moyennes entreprises. Il s’agit de réformer le marché de l’emploi en améliorant les capacités de négociation des travailleurs et demandeurs d’emploi. Le dernier axe qu’il identifie est celui de la nécessité d’une discussion sur la question de l’Euro. Si l’Espagne n’a pas de problème d’inflation, elle est à l’instar d’autres pays affectée par le carcan monétaire. Si sortie de l’Euro il y a, celle-ci ne doit pas être envisagée comme un repli national mais bien dans le cadre d’alliances commerciales bien plus positives avec d’autres pays aux caractéristiques similaires.


Penser l’économie dans une perspective écoféministe

Amalia Pérez Onozco commence par mentionner que l’économie est le fondement de la vie et nécessite de questionner à quelle vie on aspire, ce qui implique des ruptures avec les notions actuelles d’emploi, de richesse, de bien-être et de production en tant que totems du système. Celles-ci doivent s’inscrire dans un processus écoféministe de décroissance dans laquelle il s’agit de dé-précariser l’existence par des mécanismes collectifs ; l’Etat doit avoir la responsabilité de soutenir la vie des ménages. Cela ne se fera pas sans conflit en particulier au niveau des relations entre les sexes.


La dimension locale à l’avant plan de la transformation

La présentation de Carlos Sánchez Mato s’est centrée sur une perspective de propositions. Il a ainsi cité la nécessité de retirer du secteur marchand les biens essentiels qui sont autant d’éléments qui ont une forte incidence en termes de qualité de vie avec un accent particulier sur la dimension locale et en intégrant la dimension durable. Ce serait en effet une grave erreur que de s’attaquer uniquement à la financiarisation de l’économie sans questionner sa dimension productiviste. Nous ne sommes pas face à un problème monétaire mais bien à l’impossibilité de rentabiliser la cupidité privée. Cela nécessite d’agir sur les finances publiques et les secteurs stratégiques pour parvenir à une véritable démocratie qui implique l’allocation des ressources au service de tous les membres de la société. Comme l’intervenante précédente, il mentionne qu’il ne faut pas sous-estimer la dimension de résistance face au changement.


Bref panorama de la situation présente

Costas Lapavitsas clôt les interventions en mentionnant qu’il s’agit d’un débat très important qui n’aurait pas pu avoir lieu il y a encore quelques années. Plusieurs facteurs objectifs laissent penser qu’une nouvelle crise économique est en gestation. Parmi ceux-ci il mentionne le ralentissement de la croissance des BRICS [1] qui étaient depuis plusieurs années la seule entité importante du monde à connaître une croissance véritable à la différence des Etats-Unis où, si reprise il y a bien eu depuis la crise de 2007-2008, la croissance reste faible. Quant à l’Europe, la croissance y demeure atone. Quelles sont dans ce contexte les perspectives économiques et sociales pour la gauche ? Un programme de gauche qui se veut cohérent doit tirer les leçons de l’expérience de Syriza. Ça a en effet été la première fois dans l’histoire que la gauche adopte pleinement la stratégie de l’adversaire en raison d’une stratégie erronée depuis le départ qui a donné la priorité à rester dans la zone Euro sur toute autre considération avec la menace de la BCE de fermer le robinet de la seule source de liquidités immédiate. La seconde raison à l’échec de Syriza est un parti qui est devenu de moins en moins démocratique avec un sommet isolé de sa base. Enfin il identifie comme troisième raison le manque de souveraineté nationale et internationale d’un parti qui manquant d’un programme clair s’est montré opportuniste sans prendre en compte que le carcan européen ne permet pas des réformes de gauche d’envergure.


Retrouver des marges de manœuvre pour la souveraineté populaire

Il identifie ainsi 6 champs importants
1. La gestion de la dette à partir d’une position de souveraineté en décidant ce qui doit être payé et ce qui ne doit pas l’être.
2. Une politique monétaire souveraine avec un secteur financier public.
3. Une politique budgétaire souveraine indépendante des pactes européens (TSCG/Two pack/Six pack...).
4. Une politique commerciale souveraine qui permette la gestion des déficits et des surplus.
5. Une politique de l’emploi.
6. Une politique en matière de production avec des stratégies agricole et industrielle.
Il affirme que la souveraineté n’est pas le nationalisme et que la démocratie a besoin de la souveraineté populaire.


Une bonne préparation pour faire face aux problèmes

Ce constat s’accompagne d’une mise en garde : si sortie de l’Euro il y a celle-ci doit être bien préparée en amont. Il identifie ainsi 3 types de problèmes qui doivent trouver une réponse à la fois conjointement et séparément. Premièrement, il faut prévoir un temps équivalent à 2 mois pour la production des nouveaux billets et pièces. Deuxièmement, la nationalisation des banques doit avoir lieu dans l’immédiat pour faire concorder les paiements dans la même monnaie que les avoirs. Troisièmement, il faut assurer la fourniture de marchandises. Au prix actuel d’environ 30$ le baril, l’approvisionnement en pétrole ne devrait pas poser de problème, pas plus que celui en nourriture et médicaments. La dévaluation provoquée par le recours à une nouvelle monnaie ne devrait plus poser de problème sur le moyen terme, à court terme il en sera indéniablement un auquel il est nécessaire de se préparer. Cela comprend de constituer des réserves et de mettre en place un contrôle des capitaux.


Notes :

[1Brésil/Russie/Inde/Chine/Afrique du Sud

Virginie de Romanet

est membre du CADTM Belgique