printer printer Cliquer sur l'icône verte à droite
L’Argentine après le “default” : reconstruire l’Etat
par Raúl Zibechi
7 mai 2005

« Ne leur achetons pas même un bidon d’huile. Il n’y a pas de meilleure action qu’un boycott national du peuple. » Telle fut la réaction du président argentin Nestor Kirchner, le jeudi 10 mars, à l’augmentation de 3% du prix des combustibles décidée par la multinationale Shell. Le même jour, des groupes de consommateurs et des organisations piqueteras [organisations de chômeurs, ndlr] descendaient dans les rues et bloquaient les stations services de Shell. Quelques jours plus tard, le boycott s’étendait à Esso, qui avait aussi augmenté ses prix. Selon des données des propres entreprises, au cours du mois de mars, leurs ventes chutèrent de moitié [1].

Ce ne fut pas le seul conflit que dut affronter le gouvernement argentin au cours du mois de mars. Le boycott des entreprises pétrolières et les soubresauts provoqués par l’échange des titres de la dette extérieure furent à l’origine d’un dur échange verbal entre le directeur du Fonds monétaire international (FMI), Rodrigo Rato, et le président Kirchner. Pour compléter le panorama, le gouvernement argentin s’affronta âprement à l’Eglise catholique - sur le thème de l’avortement -, une affaire dans laquelle intervint également le Vatican. Malgré tout, la popularité de Kirchner se maintient au-dessus des 60%, et il continue à bénéficier du soutien d’un large éventail politico-social, qui va du patronat national à une partie des groupes piqueteros.

L’économie du « post-default  [2] »

Après la débâcle de 2001 et 2002, l’économie argentine a connu deux années de croissance spectaculaire : 8,8% en 2003 et 9% l’an passé. Malgré cela, cette croissance remarquable est à peine suffisante pour se rapprocher des niveaux du produit interne brut (PIB) per capita de 1998 [3]. Les moteurs de cette croissance sont au nombre de deux : les exportations qui en 2004 augmentèrent de 17% et la consommation des ménages qui crut de 8%. La recomposition de l’économie, bien qu’étant partielle et fragile, a permis au gouvernement Kirchner de maintenir un solide consensus national et d’affronter avec succès la négociation avec les créanciers de l’Argentine.

En 2001, la dette argentine représentait 57% du PIB, un poids équivalent à celui de la dette brésilienne, actuellement, dans son économie. Quand le default fut déclaré, à la fin de décembre 2001, la dette s’élevait à 141 milliards de dollars, chiffre qui continua à monter par l’accumulation d’intérêts jusqu’à atteindre 181 milliards de dollars. Ce montant, à la mi-2004, représentait 113% du PIB. Absolument impayable. Pour sortir du bourbier, le ministre de l’Économie, Robert Lavagna, imagina un échange de bons de la dette argentine, avec une remise de dette de 55 % aux créanciers, une bonne partie d’entre eux étant de petits épargnants européens, américains et japonais, en plus des Argentins. Les mois de janvier et février furent choisis par le gouvernement pour procéder à l’échange, auquel devait participer un pourcentage suffisant de créanciers pour pouvoir sortir du default. A la fin février, Kirchner et Lavagna informèrent, avec une grande satisfaction, que 76% des détenteurs de titres de la dette argentine avaient participé à l’échange [4]. Un succès sans précédent.

L’Argentine a réussi l’échange le plus avantageux de dettes en default. Non seulement elle a obtenu la plus grosse remise (de dette), mais les délais de paiement furent allongés, le taux d’intérêt fut réduit et un tiers de la dette pesifiée (passée de dollars en pesos [5]). Si l’on compare ce qu’a fait l’Argentine avec d’autres pays qui sont entrés en default ces dernières années, la différence est grande. Le montant négocié est supérieur à la dette de la Russie (qui est entrée en cessation de paiement en août 1998), à celle de l’Equateur (septembre 1999), à celle de l’Ukraine (septembre 1998) et à celle du Pakistan (novembre 1999). Alors que la Russie obtint une remise de 35% et l’Equateur de 32%, celle de l’Argentine s’élève à 55%. Tandis que la Russie a rallongé les délais de paiement de seulement cinq ans, l’Argentine l’a fait de 22 ans. Ce fut aussi le seul pays capable de réduire les taux d’intérêts. Bien que l’Argentine n’ait obtenu que 76% d’adhésion des créanciers à l’échange de bons de la dette contre 98% pour la Russie, elle a malgré cela réussi à sortir du default. [6] À juste titre, les pontifes du FMI craignent que le cas argentin engendre un précédent qui puisse être utilisé par d’autres pays endettés pour assainir leurs comptes. Plus encore, après que la justice italienne a donné raison à l’Argentine face aux plaintes des épargnants, en responsabilisant les banques pour ne pas avoir informé correctement leurs clients sur les risques qu’ils courraient en achetant des bons argentins.

Maintenant, la dette qui représentait 113% du PIB ne représente plus « que » 72% du PIB. Mais, dans les deux prochaines années, l’Argentine devra payer 41 milliards de dollars, ce qui l’oblige à demander de nouveaux prêts au FMI et à dépendre de la bonne volonté des marchés. Malgré tout, la situation est plus gérable, bien qu’elle impose une politique économique d’excédents fiscaux primaires [7] élevés et une croissance permanente de la production.

Récupération économique, faiblesse politique

Après la sortie du default, le gouvernement affronte trois grands défis : les tarifs, gelés depuis trois ans, des entreprises publiques qui furent privatisées ; la réduction de la pauvreté et l’augmentation de l’emploi formel, et le risque d’une augmentation incontrôlée des prix.

Les prix sont plus ou moins stables depuis trois ans, en partie par la pression sociale et par la baisse de la consommation enregistrée en 2001 et 2002. Mais la croissance de l’économie et le saut en avant de la consommation font pression sur les prix vers le haut, qui risquent de faire passer l’inflation annuelle au-dessus des 10%. Aujourd’hui, ce ne sont pas seulement les grandes entreprises de services, privatisées dans les années 90, qui poussent à l’augmentation des prix, mais un large spectre d’entreprises de tout type qui approvisionnent le marché intérieur. La population est très sensible, après l’hyper inflation de la fin des années 80 [8], et toute mesure que prendra le gouvernement pour contenir les prix recevra un appui massif. De là les sympathies qu’engendra le boycott des entreprises pétrolières, qui fut complété par des accords entre le gouvernement et des chefs d’entreprises pour geler voire baisser les prix des aliments de base.

L’évolution de l’emploi et de la pauvreté connaît des bons et des mauvais côtés. En 2003, la pauvreté urbaine atteignait 54% des personnes et l’indigence 27%. Fin 2004, en pleine récupération économique, la pauvreté baissa à 40% et l’indigence à 15% [9]. Ces chiffres continuent à être énormes, surtout si l’on tient compte du fait que n’y sont pas comptabilisés les quasi deux millions de chômeurs qui reçoivent des « subsides » [10]. Le chômage baissa de 20% en 2002 à 12% en 2004, mais dans le conurbano de Buenos Aires [la grande banlieue de Buenos Aires, ndlr], où vivent 11 millions de personnes et qui est la zone la plus conflictuelle du pays, les chômeurs représentent 15% de la population. Mais le panorama est plus complexe et il n’est pas sûr que la pauvreté continue à baisser. Dans les deux premiers mois de 2005, l’augmentation des prix (2,4%) créa presque 200 mille nouveaux pauvres. Selon une étude de la société de consultants Equis, si l’inflation continue au rythme actuel, à la fin de l’année, il y aurait 2,4 millions de pauvres supplémentaires, ce qui représenterait une véritable catastrophe pour le gouvernement et pour la gouvernabilité argentine [11].

Les problèmes ne se limitent pas à cela. La moitié des travailleurs argentins travaillent « au noir » : emploi irrégulier sans droits sociaux et avec une rémunération moitié moindre que celle d’un travailleur formel. Tandis que le travail « au noir » oscillait autour de 25% au cours des années 90, dans l‘année critique 2001, il grimpait déjà à 38,8 %. Mais, maintenant, en pleine récupération économique, il continue à augmenter pour atteindre 48,9 % du total de l’ensemble des salariés [12]. C’est un fait politique, non économique : cela montre que la croissance de l’économie tend à reproduire la pauvreté, et non à la réduire, et que les pauvres peuvent intégrer seulement le marché du travail dans des conditions de subordination et de surexploitation. Autre donnée allant dans le même sens : en 2004, la brèche entre riches et pauvres s’est à nouveau élargie. 15 % des Argentins gagnent à peine 60 centimes de dollar par jour et 13 % ont des revenus de 1,20 dollars par jour. Les 10 % les plus riches reçoivent 33 fois plus que les 10 % les plus pauvres, tandis qu’en 2001 la différence était de 29 fois. L’année passée, la participation à la richesse nationale de 40 % des foyers les plus pauvres se réduisit de 18,2 à 17,5% [13].

Ces données révèlent que le modèle néolibéral continue à se reproduire malgré les intentions du gouvernement et malgré le non-paiement de la dette extérieure durant trois ans. Cela explique en partie la réaction de Kirchner d’appeler au boycott, chose inhabituelle de la part d’un président. La Casa Rosada [le palais présidentiel, ndlr] sent que si elle n’arrive pas à faire céder les grandes entreprises (tant sur le thème des prix qu’à propos des plaintes que beaucoup d’entreprises privatisées ont déposées contre l’Etat argentin à la Banque mondiale), les avancées dans le combat contre la pauvreté peuvent partir en fumée. Mais les grandes entreprises veulent revenir aux fabuleux profits qu’elles amassèrent dans les années 90 et, pour y arriver, elles poussent les prix vers le haut. Le ministre Lavagna, qui craint que ne se déchaîne une hyper inflation, a assuré aux syndicalistes que les salaires ne pouvaient être augmentés et est en train de négocier des accords avec des secteurs productifs (viande bovine, volailles, produits laitiers, farines, huiles et boissons) pour qu’ils s’engagent à ne pas augmenter les prix [14].

Un scénario changeant

La seconde explication de l’attitude de Kirchner appelant au boycott a à voir aussi avec la politique intérieure. Les élections législatives auront lieu en octobre et Kirchner entend à ce que ce soit un plébiscite de sa gestion. Le président n’a pas le contrôle du Parti justicialiste [15] (PJ, péroniste) et ne dispose pas non plus d’un appareil politique propre. Les récentes élections dans la province du nord de Santiago del Estero, où le gouvernement avait parié fort sur un candidat qui a été repoussé par l’électorat, ont fait sonner l’alarme à la Casa Rosada.

L’absence d’un parti propre oblige Kirchner à s’allier avec des secteurs du péronisme, ou bien à agir comme un outsider, l’obligeant à un contact direct avec la population. Le territoire clé des élections argentines, c’est la province de Buenos Aires, qui rassemble 40% de l’électorat et est la clé du pouvoir institutionnel. Mais Buenos Aires est la terre de l’ex-président Eduardo Duhalde [16], avec qui Kirchner maintient une alliance tendue, pour des raisons personnelles et politiques.

L’analyste conservateur Rosendo Fraga, de l’Institut Nueva Mayoria, voit une contradiction entre la politique macro et la politique micro en Argentine. Dans la première - la scène politique générale-, Kirchner semble imbattable : « Il est parvenu à une accumulation de pouvoir sans précédent », soutient-il [17]. Non seulement il a une meilleure image - tout comme son épouse, Cristina - que tout autre homme politique argentin, mais il n’a pas d’opposition de poids au sein des élites du pouvoir économique. Cependant il peut perdre les élections s’il n’arrive pas à consolider des alliances avec le péronisme, secteur auquel il appartient mais avec lequel il maintient de grandes différences.

Au cours de l’année 2004, Kirchner a fortement misé sur la construction d’un nouveau parti politique. Sous la devise de la « transversalité » [18], il prétendait regrouper des secteurs du péronisme qui lui étaient proches avec des dissidents d’autres partis et des figures émergentes des mouvements sociaux sympathisants de l’actuel gouvernement. Mais cette tendance n’est pas parvenue à se consolider. Une particularité du cas argentin est que la profonde révolte de 2001 ne s’est pas traduite dans un changement du système des partis. Dans ce scénario, le Parti justicialiste est redevenu crucial pour définir l’avenir de Kirchner.

Pour le moment, les tentatives de reconduire ce puissant parti discrédité par le clientélisme mafieux qu’il pratique ont échoué. La manière de résoudre cette situation est un accord entre Duhalde et Kirchner : le premier définira les candidats provinciaux sur les listes du PJ, et le deuxième, les nationaux. « Ensemble mais séparés », conclut l’analyste Horacio Verbitsky [19].

Tandis que la scène politique se meut lentement vers des accords qui garantissent la gouvernabilité après les élections d’octobre et qui ouvrent le chemin à la réélection de Kirchner en 2007, le mouvement social semble vivre un processus de recomposition lente mais profonde. Les traditionnelles manifestations populaires de commémoration du 29e anniversaire du coup d’Etat, le 24 mars, ont montré quelques changements significatifs. D’un côté, ce furent les plus massives en trois décennies mais il y eut trois marches différentes, montrant la division qui traverse les mouvements. Malgré la fragmentation, les mouvements ne cessent de croître et de se fortifier, ce qui indique que le dynamisme social est loin d’être perdu.

De l’autre côté, la manifestation oficialista [pro-gouvernemental, ndlr] a été amplement surpassée - en terme de nombre de participants - par celle de l’opposition, malgré le fait qu’elle disposait de l’appui des Mères de la Place de Mai et qu’y intervenait Hebe de Bonafini, l’une des personnalités les plus respectées du pays. Dans toutes les activités, la présence de piqueteros a été la plus significative. Ces deux éléments montrent un fait qui pèsera dans l’avenir immédiat : les nouveaux acteurs (les piqueteros et les femmes) continuent d’être le secteur le plus dynamique, à tel point que le mouvement syndical commence à incorporer des formes de lutte (barrages de routes, escraches [20]) propres à ces secteurs. Finalement, une nouvelle opposition sociale se constitue à partir des mouvements ; non frontale mais clairement différenciée de l’oficialismo, elle ne s’est pas laissée coopter par le gouvernement ni par l’État.


Source : IRC Programa de las Américas (www.americaspolicy.org/), avril 2005.

Traduction : Frédéric Lévêque, pour RISAL (www.risal.collectifs.net/) et le CADTM (www.cadtm.org/).

Notes :

[1Le 4 avril, presque un mois après avoir augmenté ses prix, l’entreprise ESSO a décidé de baisser celui du gasoil au même niveau qu’avant, bien qu’elle n’en fit pas de même avec l’essence. Deux jours après, Shell baissa également ses prix de l’essence, mais maintient le nouveau prix du gasoil. Les deux mesures sont le résultat du boycott de la population à ces entreprises.

[2“Default” = cessation de paiement (ndlr).

[3Clarín, 18 de marzo de 2005.

[4Clarín, 27 de febrero de 2005.

[5La « pesificación », c’est convertir une dette qui était en dollars en pesos (argentins). Après l’échange de bons de la dette, 40% de la dette fut « pesificada ». Certains disent que cela protège le pays des variations du taux de change. D’autres disent que ce n’est pas avantageux car cela lie la dette à l’inflation interne et cela encourage la spéculation comme le démontre le cas du Brésil (ndlr).

[6Página 12, 4 de marzo de 2005.

[7L’excédent budgétaire doit servir, selon la recette des institutions financières internationales au remboursement de la dette, alors qu’il pourrait être utilisé pour des investissements publics et des programmes sociaux (ndlr).

[8Par l’hyper inflation, on fait référence aux années 1988 et 1989. A cette époque, l’inflation provoqua une grave crise politique qui obligea le président Alfonsin à passer la main de manière anticipée à Carlos Menem. L’inflation, traditionnellement élevée en Argentine, avait atteint des pourcentages extraordinaires, comparables seulement avec la crise allemande de la République de Weimar dans les années 20 (ndlr).

[9Página 12, 16 de marzo de 2005.

[10Par « subsides », on parle des Planes trabajar o jefes y jefas qui sont des « contrats » de 20 heures par semaine payés 150 pesos par mois et utilisés par les collectivités publiques. Ils furent obtenus grâce à la lutte des piqueteros. Les mouvements piqueteros ont également obtenu la gestion directe d’une partie de ces plans, les bénéficiaires travaillent donc « au service » des mouvements, ce qui d’ailleurs pose quelques problèmes de « clientélisme ». Ceux qui bénéficient de ces plans ne sont pas repris dans les indices du chômage (ndlr).

[11Clarín, 5 de marzo de 2005.

[12Clarín, 20 de marzo de 2005.

[13Clarín, 11 de marzo de 2005.

[14Página 12, 24 de marzo de 2004.

[15Le Parti justicialiste est le parti péroniste dont le président Kirchner est membre et qui est traversé par de très nombreuses tendances en conflit (ndlr).

[16Eduardo Duhalde est le prédécesseur de Kirchner, membre de l’appareil péroniste, et très influent dans la région de Buenos Aires. Il a été élu président « de transition » par le Congrès en février 2002, après le soulèvement populaire de décembre 2001 (ndlr).

[17Rosendo Fraga, “Contradicción entre la macro y la micro política”, www.nuevamayoria.com

[18Kirchner appartient à une aile du Parti justicialiste (péroniste) qui cherche à s’allier avec le centre-gauche non péroniste. C’est pourquoi on parle de « projet transversal », un projet qui se différencie de celui, néolibéral, d’un autre péroniste, Menem, ou, aussi, du secteur plus traditionnel du parti (Duhalde) (ndlr).

[19Página 12, 13 de marzo de 2005.

[20Actions et manifestations de dénonciation face aux maisons des personnes responsables de répressions ou des dirigeants de multinationales, et aussi face aux entreprises qui commettent des abus.

Raúl Zibechi