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« Nouvelle Révolution Verte »
par Rémi Vilain
19 août 2016

« Résoudre l’extrême pauvreté et la faim dans le monde ». Voilà deux cibles qui ne cessent d’apparaître à l’agenda des institutions internationales « bienfaisantes et bien-pensantes » depuis plusieurs décennies. Si ces objectifs sont effectivement d’actualité – 800 millions de personnes souffrent de la faim dans le monde dont les 2/3 sont des paysans [1] et plus de deux milliards, selon la FAO, ne mangent pas suffisamment pour avoir une vie active - il convient de se pencher sur les moyens appliqués pour les atteindre.

L’Afrique subsaharienne (SSA) est aujourd’hui particulièrement visée par ces problématiques. D’abord, 23,2 % de sa population souffrent de malnutrition et 42,7% vivent avec moins de 1,90 USD par jour [2]. Ensuite, plus de 60 % de la population subsaharienne résident en milieu rural [3] tandis que 90 % de la production agricole de cette région proviennent de l’agriculture vivrière et familiale [4]. Surtout, la Banque mondiale (BM) a désigné la SSA comme cible principale pour appliquer un modèle agricole qui répondrait selon elle aux problèmes alimentaires rencontrés par cette région.

La Banque mondiale et la nouvelle révolution verte (NRV)

Dans son « Rapport 2008 sur le développement dans le monde », la BM fait de l’agriculture le principal pilier de la réduction de la pauvreté et de la faim en SSA et entend y mener sa nouvelle « révolution verte » [5]. Cette version « 2.0 » de la « révolution » agricole des années 1960 en Asie et en Amérique latine s’apparente en réalité bien plus à l’intronisation d’un modèle productiviste et extractiviste destiné à enrichir les multinationales et assurer un contrôle des puissances occidentales qu’à une perspective émancipatrice pour les populations locales. Ce modèle, c’est celui de l’agrobusiness auquel s’ajoute le package destructeur usuel : OGM, intrants chimiques et pesticides.

Appuyées par le G8 (Nouvelle Alliance pour la Sécurité Alimentaire), les agences de développements du Nord (USAID, DFID, AFD, etc.) et leurs relais institutionnels internationaux et africains (ONU, BAfD, NEPAD, UA), diverses fondations philanthrocapitalistes (Gates et AGRA, Rockefeller, Yara) et les leaders mondiaux de l’industrie agro-alimentaire (Unilever, McDonald’s, Coca-Cola, Cargill, etc.) et agro-pétrochimique (Monsanto, Syngenta, Pioneer, Bayer, etc.), la NRV déploie ses tentacules pour imposer l’agrobusiness. Par la création et le financement de pseudo-centres de recherches agricoles sur la biosécurité (AfricaBio, etc.), et d’organisations paysannes (FANRPAN, etc.), la NRV fait pression sur les gouvernements à deux niveaux fondamentaux dans plus d’une quinzaine de pays [6]. Le premier est la transformation des lois foncières. La SSA étant majoritairement dépourvue de registres cadastraux, la titrisation des terres est primordiale pour les investisseurs désireux de s’accaparer de vastes étendues de terres arables appartenant aux paysans et pour y développer de gigantesques monocultures. La seconde est la transformation des lois semencières pour établir un catalogue de semences (toutes OGM) autorisées à la production et à la commercialisation tout en interdisant par là même les semences paysannes dites « informelles » à l’extérieur et à l’intérieur de ces pays [7].

Une “nouvelle révolution verte” qui transforme la paysannerie en ouvriers agricoles aux mains d’intérêts financiers privés

Ces manœuvres qui ne sont pas sans rappeler celles menées par la PAC en Europe vont de pair bien entendu avec un démantèlement de l’agriculture paysanne. En effet, si la BM reconnaît que l’agriculture à petite échelle « peut donner à des centaines de millions de ruraux pauvres de nouveaux moyens d’échapper à la pauvreté […]  », elle entend bien mener une « révolution au niveau de la productivité » en développant « des exploitations agricoles commerciales à forte intensité de main d’oeuvre […] [par l’intermédiaire] des partenariats public-privé (PPP) pour promouvoir la compétitivité du secteur des agro-industries et favoriser une plus grande inclusion des petits fermiers et des ouvriers agricoles » [8]. Autrement dit, ce modèle agro-industriel sous-tend une disparition des paysanNEs au profit d’une agriculture contractuelle qui permet de les inclure dans la « chaîne de valeur de l’agriculture » (« Value-chain agriculture » - CVA) [9].

La « chaîne de valeur de l’agriculture » et la spirale de l’endettement

La CVA est l’autre fer de lance de la NRV. La transformation de la paysannerie en ouvriers agricoles, permet à l’agrobusiness de les intégrer, à leurs dépens, aux intérêts financiers privés des industries internationales agro-alimentaires. Ces « derniers » effectivement, puisqu’ils sont relégués au dernier maillon de cette mal nommée « chaîne de valeur ». Si l’on devine explicitement les bénéfices économiques que peuvent en tirer les intérêts privés, la réciproque à l’égard des paysans locaux est bien moins palpable.

En étant absorbée de la sorte, la paysannerie se retrouve totalement dépendante de la CVA et perd de facto l’accès et le contrôle de ses terres et de sa production (transformation en monoculture), de ses revenus (salariat et concurrence accrue) ainsi que son savoir-faire traditionnel et culturel. En effet, le modèle soutenu par la NRV et l’agrobusiness s’oppose complètement au(x) modèle(s) agricole(s) en place. Les petites parcelles de 2 ha sont dévorées par de vastes cultures intensives, les polycultures et les petits élevages qui assurent une diversité de revenus disparaissent au profit de monocultures, les cultures locales (mil, sorgho, etc.) sont remplacées par des cultures OGM de rente (coton, maïs, blé, etc.). Ainsi, ce modèle accomplit la prouesse, au nom de la réduction de la pauvreté et de la faim dans le monde, de favoriser les accaparements de terre, de développer la culture d’exportation, de promouvoir les agro-carburants, de travestir les habitudes alimentaires en produisant des cultures étrangères au bassin subsaharien, tout en privant les paysans à la fois de leurs sources de revenus et de leurs productions vivrières [10].

L’impact sur ces communautés est bien évidemment considérable, et profitant d’un rapport de force des plus inégaux, les industries agro-alimentaires tirent leur épingle d’un jeu où la dette représente un mécanisme clef. Emprisonnés dans la CVA, les désormais ouvriers agricoles se retrouvent en concurrence entre eux, là où il était auparavant question de la préservation d’une paix sociale permise par la diversité, et ne disposent plus d’aucune autonomie face aux cours alimentaires mondiaux, là où les surplus alimentaires étaient auparavant vendus ou échangés localement. Confrontés à des revenus insuffisants [11], démontrant une nouvelle fois si besoin est qu’il n’y a pas de liens réels entre l’augmentation de la production agricole et la réduction des inégalités de richesses et de la pauvreté dans le monde, ces petits exploitants ont recours aux crédits, perfidement proposés/imposés par leurs employeurs, et se retrouvent enfermés dans une spirale d’endettement dont on connaît le pouvoir de soumission. Ces dettes sont tout bonnement illégitimes puisque le rapport de force est très clairement en faveur du créancier, et surtout le débiteur n’en tire aucun bénéfice. Par ailleurs, en transposant la doctrine de la dette odieuse, ces dettes doivent être annulées car elles sont contractées dans l’intérêt particulier des créanciers tout en connaissant au préalable l’insoutenabilité de celles-ci pour les débiteurs.

Impacts : vers une nouvelle dette écologique

Un tel modèle agricole, qui sous-tend par essence des relations asymétriques entre la paysannerie et les autres acteurs de la CVA, a de graves impacts sur le tissu social. Par la mise en concurrence des paysans, il détruit le capital social [12] (c’est-à-dire l’organisation collective) tout en les assujettissant aux diktats de la compétitivité et de la flexibilité. Sur un plan écologique et climatique, les externalités négatives sont légions. Entre, d’une part, le recours aux cultures OGM et aux pesticides qui détruisent la biodiversité tout en contaminant les cultures voisines, l’appauvrissement et l’érosion des sols dus aux monocultures, et d’autre part l’utilisation des intrants chimiques qui de surcroît dépendent de l’industrie pétrolière, cette « nouvelle » « révolution » « verte » qui n’en a que le nom, répond avant tout à une idéologie néolibérale avide de profits. Pour clore ce rapide éventail des impacts, n’oublions pas les graves conséquences aux niveaux écologique et culturel par la disparition programmée des semences traditionnelles issues d’une transmission de savoirs de génération en génération. De plus, nous savons aujourd’hui que leur diversité variétale et leur capacité naturelle de mutation sont un gage d’adaptation et de résistances aux aléas climatiques et naturels. Rappelons par ailleurs, que les semences paysannes sont d’une utilité absolue puisque l’Afrique est le continent le plus sujet aux changements climatiques. En définitive, la NRV et la BM provoquent l’accumulation d’une nouvelle dette écologique dont ils sont déjà les débiteurs historiques.

Une agriculture vivrière vers l’agroécologie pour une transition écologique et sociale

S’il ne serait pas exact de dresser sur un plan écologique et climatique une image idyllique de l’agriculture vivrière et familiale (culture sur brûlis, défrichage, vision à moyen et long terme, etc.), il convient néanmoins d’en dresser les bénéfices. Elle est avant tout une polyculture familiale à petite échelle (inférieure à 2 ha) à la croisée de nombreux critères ne répondant pas à un simple objectif financier. Face aux aléas climatiques, économiques et politiques permanents, chaque parcelle répond à une « boussole intérieure » [13] lui permettant de dégager une production alimentaire et de dégager des revenus tout juste suffisants pour l’unité familiale. Par ailleurs, elle permet d’assurer la transmission des savoirs et savoir-faire traditionnels et locaux, d’abord au niveau des semences, ensuite au niveau des techniques et de l’appréhension du terrain. Enfin, les problèmes rencontrés par cette agriculture sont davantage liés à un déficit de réseau de transport, d’accès et de contrôle des terres ainsi qu’à une gestion durable des greniers.

Ainsi, l’agriculture vivrière et familiale se rapproche à plusieurs titres de l’agroécologie et pourrait s’y apparenter en optimisant sa gestion. La santé et la fertilité des sols doivent notamment être améliorées en ayant recours à une plus grande biodiversité, tout en stoppant les intrants non organiques au profit des intrants organiques. Pareillement, une meilleure gestion des eaux doit être accomplie au niveau de sa conservation, tout en perfectionnant les systèmes d’irrigation. En parallèle, cette agriculture doit se diversifier en reproduisant des mécanismes naturels que l’on peut retrouver en agroforesterie, en permaculture, en aquaculture et/ou en intégrant l’élevage. L’efficience et les bénéfices de l’agroécologie par rapport à l’agroindustrie aussi bien sur le plan de la production que sur le plan social ont été maintes fois démontrés [14]. En outre, l’agroécologie permet simultanément une gestion durable des ressources naturelles, favorise l’organisation sociale et collective des paysans, améliore considérablement les revenus, tout en ayant un impact significatif sur l’accès, l’utilisation et le contrôle des terres par tous. En définitive, bon nombre d’ingrédients nécessaires au développement d’une transition à la fois écologique et sociale. D’autres éléments indispensables doivent s’y greffer, parmi lesquels un mouvement paysan fort et solidaire, organisé conjointement avec l’aide de la Via Campesina, contraignant les États subsahariens à entreprendre des politiques agraires durables en adéquation avec les besoins de toutes et tous.


Cet article est extrait du magazine du CADTM : Les Autres Voix de la Planète


Notes :

[1FAO (2015). L’état de l’insécurité alimentaire dans le monde en 2015. FAO. Disponible à : http://www.fao.org/3/390d48ec-d6bb-4b1a-a60e-059070715fb0/i4646f.pdf

[2Banque mondiale (2016). Ratio de la population pauvre disposant de moins de $ 1,90 par jour (2011 PPA) (% de la population). Disponible à : http://donnees.banquemondiale.org/theme/pauvrete

[3Banque mondiale (2014). Population rural (% de la population totale). Disponible à : http://donnees.banquemondiale.org/theme/agriculture-et-developpement-rural

[4Jacquemot, P. (2013). Perspectives économiques pour l’Afrique subsaharienne. Questions et scénarios. L’Économie politique, (3), 6-33. Page 16.

[5Banque mondiale. (2007). Rapport sur le développement dans le monde 2008. L’agriculture au service du développement. Disponible à : http://www-wds.worldbank.org/external/default/WDSContent-Server/WDSP/IB/2008/09/17/000333038_20080917000359/Rendered/PDF/414560FRENCH0W10Box334057B01PUBLIC1.pdf.

[6Les pays concernés : Afrique du Sud, Burkina Faso, Côte d’Ivoire, Éthiopie, Ghana, Kenya, Malawi, Mali, Mozambique, Niger, Nigéria, Ouganda, Rwanda, Sénégal, Sud-Soudan, Tanzanie, Togo, Zambie.

[7Vilain, R. (2015). La nouvelle révolution verte en Afrique subsaharienne. Vers un bouleversement des pratiques agricoles paysannes ? Partie 1 sur 2. Disponible à : http://cadtm.org/La-nouvelle-revolution-verte-en

[8Banque mondiale. (2007). Rapport sur le développement dans le monde 2008. L’agriculture au service du développement. Disponible à : http://www-wds.worldbank.org/external/default/WDSContentServer/WDSP/IB/2008/09/17/000333038_20080917000359/Rendered/PDF/414560FRENCH0W10Box334057B01PUBLIC1.pdf. Pages 1 et 9.

[9Ibid.

[10Vilain, R. (2015). La nouvelle révolution verte en Afrique subsaharienne. Vers un bouleversement des pratiques agricoles paysannes ? Partie 2 sur 2. Disponible à : http://cadtm.org/La-nouvellerevolution-verte-en,12819

[11Medernach K., Burnod P. (2013). Recompositions inattendues d’un système agraire malgache par l’agrobusiness. Etudes rurales, 2013/1 n°191, 63-76.

[12Pretty, J. N., Morison, J. I., & Hine, R. E. (2003). Reducing food poverty by increasing agricultural sustainability in developing countries. Agriculture, ecosystems & environment, 95(1), 217-234.

[13D’après un concept de Philippe de Leener (Professeur à l’Université Catholique de Louvain-la-Neuve). La boussole intérieure est un équilibre durable et soutenable à obtenir entre 6 critères : le profit, la survie, la sécurité, le capital de production, la construction de la paix sociale et le prestige.

[14Pretty, J. N., Morison, J. I., & Hine, R. E. (2003). Reducing food poverty by increasing agricultural sustainability in developing countries. Agriculture, ecosystems & environment, 95(1), 217-234. Et Pretty, J. N. & al. (2006). Resource-conserving agriculture increases yields in developing countries. Environmental science & technology, 40(4), 1114-1119

Rémi Vilain

Permanent au CADTM Belgique