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« Afrique : abolir la dette pour libérer le développement »
L’Afrique et les « chocs extérieurs »
par Arnaud Zacharie , Eric Toussaint
2001

L’Afrique, berceau de l’Humanité, a participé à toutes les étapes de l’évolution humaine. Caractérisé par l’existence de richesses culturelles et naturelles multiples et incommensurables, le continent africain subit depuis cinq siècles l’intervention aussi intéressée que violente de l’Occident.

C’est à partir du 16e siècle que le premier choc survient, avec le développement du commerce triangulaire et la traite des Noirs. Les bateaux européens accostent en Afrique pour s’y approvisionner en esclaves. Les esclaves Noirs sont ensuite envoyés vers les Amériques en vue de former une main d’œuvre servile pour les plantations et ils y sont échangés contre du rhum ou de la mélasse qui reviennent en Europe. En trois siècles, des dizaines de millions d’Africains seront déracinés et exploités. Nombre d’entre eux périront dans des conditions atroces, parfois avant même d’arriver en Amérique.
Au 19e siècle, l’abolition de l’esclavage est progressivement officialisée en Occident. Mais une nouvelle forme d’attrait pour l’Afrique prend naissance en Europe : celui des richesses naturelles. A partir de 1870, les puissances européennes colonisent le continent afin d’y exploiter le bois, la gomme, l’or, le diamant, le sucre, le café, le caoutchouc, le cuivre ou encore l’ivoire. L’opération est présentée comme humanitaire : l’Europe désire sauver l’Afrique de la menace arabe et « civiliser » le continent.
La Conférence de Berlin officialise en 1885 le découpage de l’Afrique en Etats assimilés aux métropoles européennes.

Après la Première Guerre mondiale, les colonies allemandes sont redistribuées entre les Alliés. Ceux-ci étendent l’exploitation des richesses nécessaires à l’industrialisation européenne, telles les richesses minières. Au cours de la Seconde Guerre mondiale, l’Afrique colonisée est ensuite largement utilisée par les Alliés pour vaincre l’Allemagne nazie.

A la sortie de la guerre, les espoirs sont grands parmi les Africains de voir l’élan de la victoire contre le nazisme aboutir à leur libération. Mais les métropoles européennes, trop attachées à l’exploitation bon marché des matières premières africaines, ne l’entendent pas de la même oreille. Les années 50 vont ainsi voir les mouvements d’émancipation africains lourdement réprimés par les colonisateurs, appuyés par leurs firmes multinationales respectives.

Des massacres jalonneront le long chemin qui mène à l’indépendance des pays africains des années 1950 aux années 1980. Une fois l’indépendance acquise, l’objectif de ces puissances sera de garder le contrôle des anciennes colonies. En période de guerre froide, l’intérêt des Etats-Unis pour l’Afrique se fait grandissant.

Assassinats du président Olympio au Togo (1962), du premier ministre Lumumba au Congo-Léopoldville (1961), de Mehdi Ben Barka au Maroc (1965), de Ngouabi au Congo-Brazzaville (1977) ou de Sankara au Burkina Faso (1987), la liste est longue des dirigeants africains assassinés froidement parce qu’ils allaient à l’encontre des intérêts des anciennes métropoles coloniales, des Etats-Unis et des multinationales. A ces assassinats, il faut ajouter les sécessions ou les coups d’Etat appuyés par l’ex-métropole : sécession du Katanga en 1960, renversement de Ben Bella en Algérie en 1965, sécession du Biafra en 1967.

La réaction a généralement été brutale et a abouti à la mise en place de dictatures armées et protégées par l’Occident, celle de Eyadéma au Togo, de Mobutu au Zaïre, de Bongo au Gabon, de Sassou N’Guesso au Congo-Brazzaville ou de Compaoré au Burkina. Il y aura aussi des régimes autoritaires autoproclamés socialistes ou marxistes-léninistes (la Guinée-Conakry du dictateur Sékou Touré, le Bénin marxiste-léniniste de Matthieu Kérékou, l’Ethiopie du colonel Mengistu) qui n’offriront eux non plus aucune alternative viable pour l’Afrique.

Ce sont toutes ces dictatures qui vont endetter l’Afrique dans les années 70 et 80, détournant souvent largement les prêts bancaires et acceptant les projets onéreux et disproportionnés des pays du Nord et de la Banque mondiale. Les « éléphants blancs » qui en découleront, ne profiteront jamais aux populations locales, seront écologiquement dévastateurs et feront le lit d’une corruption massive.
Mais surtout, ils développeront un endettement croissant qui se révélera progressivement insoutenable au cours des années 80, suite à une succession de « chocs extérieurs » d’ordre économique (chute du cours des matières premières exportées, hausse des taux d’intérêt internationaux sur décision américaine, fluctuations monétaires et arrêt des prêts bancaires).

La crise de la dette des années 80 permettra au FMI et à la Banque mondiale de faire appliquer dans toute l’Afrique, en échange de nouveaux prêts permettant le remboursement de la dette, des plans d’ajustement structurel. En clair, la politique économique de l’Afrique est désormais dictée par les experts de Washington. Elle implique une austérité budgétaire drastique (licenciements massifs dans la fonction publique, démantèlement de l’éducation, de la santé et de l’agriculture, etc.), des privatisations massives (d’où licenciements massifs et bradage des forces productives locales) et une connexion à un marché mondial qui lui est défavorable.

Aujourd’hui, après deux décennies d’ajustement, l’Afrique est socialement meurtrie : l’espérance de vie baisse dans plusieurs pays, le revenu réel par habitant fond dans des dizaines de pays, tandis que la population souffrant de malnutrition augmente. La dette de l’Afrique a plus que triplé depuis 1980, alors qu’elle a été remboursée plus de trois fois durant la même période. Des dizaines de milliards de dollars fuient chaque année le continent pour les pays riches, suite au remboursement de la dette, au rapatriement des bénéfices des multinationales du Nord et à l’évasion des capitaux organisée par les capitalistes africains .

« Afrique : abolir la dette pour libérer le développement » analyse cette évolution à partir de cinq angles d’approche, en cherchant à dégager des alternatives concrètes à cette situation.

Une approche historique aborde la place de l’Afrique dans l’histoire de l’Humanité et rend compte de la violence des colonisations et du combat mené contre les mouvements de décolonisation, afin de les contrôler.

Une approche économique analyse ensuite l’évolution économique post-coloniale de l’Afrique et les mécanismes de son endettement. Elle décrit les politiques d’ajustement structurel, leur impact, et démonte les effets d’annonces engendrés par l’initiative pour l’allégement de la dette des pays pauvres très endettés (PPTE), dont la majorité sont africains. Enfin, elle analyse la situation économique et financière du continent et dégage des alternatives de financement du développement.

Ensuite, une approche socioculturelle analyse l’impact des programmes du FMI, de la Banque mondiale et des pays du Nord sur l’éducation (avec les exemples de l’Ecole de la Dette au Sénégal et au Congo) et la femme (en rapport avec les accords de coopération européenne).

Une approche juridique aborde ensuite la problématique de la dette « odieuse » qui, selon le droit international, est illégitime, ainsi que les mécanismes de détournements de fonds et les alternatives juridiques sur la question du rapatriement au profit des populations africaines des biens mal acquis par les dictatures.

Enfin, une approche citoyenne recense quelques exemples d’initiatives citoyennes panafricaines et internationales, visant l’établissement de stratégies communes pour aboutir en Afrique à l’annulation de la dette, à l’arrêt des plans d’ajustement et à des alternatives de développement basées sur les besoins et la volonté démocratique des populations africaines. Les exemples choisis sont la Déclaration de Lusaka, signée par des organisations de toute l’Afrique, et l’Appel d’Amsterdam, signé par des centaines d’organisations des quatre coins du monde et appelant à la rencontre de Dakar 2000. Cette initiative (décembre 2000), partant de analyse de l’endettement africain et de l’impact des plans d’ajustement structurel sur cinq secteurs (éducation, terre, services de base, femmes et syndicats), vise la définition d’alternatives de développement panafricaines et de stratégies communes pour assurer leur application.

« Afrique : abolir la dette pour libérer le développement » est l’aboutissement de trois années de travail collectif d’une équipe pluridisciplinaire et internationale réunie par le CADTM (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde). Tous ceux et celles qui ont contribué au présent ouvrage sont impliqués concrètement dans l’action politique et sociale de leurs pays respectifs, ainsi que sur le plan international. Pour eux, l’analyse est inséparable de la pratique.

Pour changer le monde dans une perspective libératrice, il faut le comprendre. Mais à quoi servirait un excellent diagnostic, s’il ne débouchait pas sur une intervention concrète permettant d’améliorer fondamentalement la situation ? Ce livre constitue une modeste contribution à la recherche d’alternatives pour l’Afrique. Il ne sera utile que si des citoyens et citoyennes s’en saisissent de manière critique pour accompagner leur pratique.


Arnaud Zacharie

Secrétaire général du CNCD-11.11.11

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation,Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.