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« Le bateau ivre de la mondialisation »
Un tour du village planétaire
par Arnaud Zacharie , Eric Toussaint
2000

Le 20e siècle a vu la planète Terre se muer progressivement en un ’village global’ : la notion de distance est devenue toute relative suite à l’émergence des technologies du transport (secteurs de l’automobile, de l’aviation, du trafic ferroviaire, de l’aérospatial, etc.) et de la communication (secteurs des télécommunications, de l’informatique, de la téléphonie mobile, des médias, etc. ) ; la finance internationale s’est globalisée suite aux déréglementations et aux décloisonnements des différents marchés nationaux (aujourd’hui, les marchés sont tous interconnectés par des agences de télécommunication spécialisées et le marché des changes prend la forme d’un réseau informatique de 6 600 institutions financières fonctionnant 24h/24) ; l’économie mondiale a vu se développer des firmes multinationales, dont les maisons-mères se ramifient en filiales et sous-filiales réparties aux quatre coins du monde (leur nombre est passé en vingt-cinq ans de quelques centaines à plus de 40 000) ; enfin, la chute du Mur de Berlin a transformé le monde bipolaire de la guerre froide en une sphère globale.

Ces bouleversements permettent l’émergence d’une cohésion citoyenne mondiale, basée sur l’échange permanent des diverses richesses culturelles et naturelles de la planète. Ils permettent tout autant l’établissement d’une coopération planétaire pacifique, basée sur une stabilité économique assurant la redistribution des richesses globales. D’ailleurs, entre 1960 et 1998, la richesse mondiale produite annuellement a été multipliée par 7,5 (passant de 4 000 à 30 000 milliards de dollars).

Malheureusement, et malgré cet enrichissement global, le village planétaire, en ce tournant de millénaire, s’éloigne de ces opportunités : le développement fulgurant des inégalités, l’exacerbation d’une guerre économique acharnée, la dégradation de l’environnement et l’instabilité financière se généralisent aux quatre coins du monde depuis trois décennies.

Des inégalités plurielles

Les inégalités sont d’abord globales : les 20 % les plus riches du monde se partagent 85 % du revenu mondial, alors que les 20 % les plus pauvres se contentent de 1,4 % de ce même revenu. La situation ne fait qu’empirer depuis l’émergence de la globalisation financière : entre 1987 et 1999, le nombre de personnes vivant sous le seuil de pauvreté absolue (évalué par la Banque mondiale au revenu excessivement bas de un dollar par jour) est passé de 1,2 milliard à 1,5 milliard ; 3 milliards de personnes (soit un être humain sur deux) vivent aujourd’hui avec moins de deux dollars quotidiens ! Selon le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement), le nombre de personnes dont les fortunes cumulées équivalent à 1 000 milliards de dollars est passé de 358 en 1997 à 225 en 1998, puis à 200 en 1999. A l’opposé, cette somme équivaut aux revenus cumulés des 47 % les plus pauvres du monde, soit 2,7 milliards de personnes (c’était 2,3 milliards deux ans plus tôt). Cette situation implique évidemment qu’un nombre important de personnes n’ont pas la possibilité de satisfaire des besoins élémentaires (un être humain sur trois n’a pas accès à l’électricité, un être humain sur cinq n’a pas accès à l’eau potable, un être humain sur six est analphabète, etc.).

Les inégalités sont ensuite ciblées. On trouve en première ligne les jeunes : près de la moitié des habitants du Tiers Monde (où vivent 80 % de la population mondiale) ont moins de vingt ans, 200 millions d’enfants de moins de cinq ans sont sous-alimentés, 250 millions d’enfants sont obligés de travailler, etc. Mais les jeunes sont aussi touchés dans les pays riches du Nord [1] : un quart des Belges vivant sous le seuil de pauvreté a moins de vingt-cinq ans (la moitié a moins de 35 ans !), le taux de pauvreté des Français de moins de trente ans a doublé entre les années 80 et 90 (de 9,3 % à 18,5 %), etc. En seconde ligne, on trouve les femmes : par exemple, aux Etats-Unis, si en 1940 les femmes ne représentaient que 40 % des pauvres du pays, aujourd’hui elles en représentent 60 %. Dans les pays du Sud, le nombre de femmes vivant sous le seuil de pauvreté a crû de 50 % au cours des trente dernières années (30 % pour les hommes). A l’échelle du monde, 70 % des pauvres sont des femmes.

Enfin, les inégalités sont géographiques : avec seulement 20 % de la population mondiale, le Nord consomme 60 % de l’énergie, 75 % des métaux, 85 % du bois, 75 % des automobiles ; 49 % du gaz carbonique émis dans l’atmosphère proviennent du Nord (ce qui inquiète de plus en plus les climatologues), etc. A l’opposé, douze pays concentrent 80 % des pauvres de la planète (Inde, Chine, Brésil, Nigeria, Indonésie, Philippines, Éthiopie, Pakistan, Mexique, Kenya, Pérou et Népal). Mais on retrouve partout, au Nord comme au Sud, de fortes inégalités intra-régionales : les 10 % de Brésiliens les plus riches possèdent 47,8 % du revenu national (pour 0,8 % aux 10 % les plus pauvres), les 10 % de Kényans les plus riches concentrent 47,9 % du revenu national (pour 1,2 % aux 10 % les plus pauvres), près de 20 % des habitants de l’Union européenne et des Etats-Unis vivent sous le seuil de pauvreté (chômeurs, SDF et ’working poors’ - un travailleur américain sur quatre vit sous le seuil de pauvreté, 59 % des Français vivant sous le seuil de pauvreté sont des salariés, etc.), le chômage a été multiplié par deux au Japon depuis le krach de 1997, etc.

La Société du Mont-Pèlerin

En 1947, une poignée d’intellectuels se réunissent au Mont-Pèlerin (Suisse). Leur point commun est idéologique et politique : ils s’élèvent contre l’Etat social, qui détruit selon eux la liberté de l’individu et la vitalité des compétences. Ils créent la Société du Mont-Pèlerin et préparent, au cours de réunions régulières, les fondements théoriques d’un capitalisme libéré de toute règle : le ’néolibéralisme’. On y retrouve aussi bien des Européens (opposés au ’Welfare State’) que des Américains (opposés au ’New Deal’) - citons en vrac Friedman, Von Hayeck, Von Mises, Allais, Popper, etc. Leur logique est simple : la prospérité généralisée entraîne des revendications salariales qui, une fois accordées, créent un processus inflationniste (hausse cumulative de l’ensemble des prix) pouvant mener à la destruction de l’économie de marché. Suivant cette logique, leur priorité absolue devient la stabilité des prix : une telle orthodoxie financière implique un contrôle strict de la masse monétaire, une discipline budgétaire, la suppression de dépenses sociales ’parasitaires’ et l’encouragement à l’épargne privée par une réduction des impôts sur les revenus élevés et les profits privés. Le but final est l’instauration d’une croissance forte et continue. Selon cette théorie, les inégalités sont positives, car elles augmentent la demande de travail et poussent les salaires à la baisse. En outre, les inégalités de revenus poussent les plus faibles à grimper dans la hiérarchie sociale et à se dépasser, ce qui sert en définitive l’intérêt général.

Durant les ’Trente Glorieuses’ d’après-guerre, la théorie du néolibéralisme reste dans l’ombre de l’Etat social capitaliste, qui connaît alors son âge d’or. Mais lorsque ce système entre en crise au début des années 70, le néolibéralisme se présente comme l’alternative idéale : c’est au Chili qu’il est d’abord appliqué, après que le général Pinochet (appuyé par les Etats-Unis) ait réussi un sanglant coup d’Etat en 1973 (répression, privatisation du secteur public, réforme fiscale en faveur des revenus élevés, chômage massif, etc.). Puis suivent les Etats-Unis de Reagan (son conseiller économique n’est autre que Friedman), l’Angleterre de Thatcher (le nombre de pauvres triplera sous son mandat) et progressivement l’ensemble du monde. Or, si le modèle néolibéral a en effet vaincu l’inflation et permis l’accumulation de profits gigantesques, la croissance globale du PIB n’a en réalité jamais décollé (la récession touche actuellement 40 % des pays du globe). C’est que, d’une part, la demande solvable fond à mesure que la pauvreté progresse et que, d’autre part, la déréglementation a été telle que les investissements spéculatifs sont devenus plus profitables que les investissements productifs. Ainsi, comme le dénonçait Andrew Stoler (directeur adjoint de l’Organisation Mondiale du Commerce) au lendemain des événements de Seattle, ’le commerce international représente 80 fois moins que le volume des transactions financières’ (in Libération, 27/12/99). Par conséquent, les taux d’investissement n’ont cessé de chuter, tandis que des sommes publiques considérables ont été englouties pour tenter d’enrayer les crises financières à répétition. Le tout sur fond d’inégalités sans cesse croissantes. Aujourd’hui, suite à cet échec, de nombreux économistes s’élèvent contre cet ’extrémisme anti-inflationniste’ [2], à commencer par Amartya Sen (Prix Nobel d’économie 1998), qui prône un équilibre entre deux ’biens’ (une inflation contenue et un taux d’emploi élevé), plutôt qu’un ’bien’ contre un ’mal’ (in ’L’économie est une science morale’, 1999).

Dette et dépendance

A la fin des années 60, les banques du Nord subissent un afflux d’eurodollars (les dollars apatrides), suivis à partir de 1973 des pétrodollars (les dollars issus du pétrole). Cet afflux les pousse à multiplier les prêts en direction du Sud, ceci à des taux d’intérêt très bas, voire négatifs. Elles sont en cela épaulées par la Banque mondiale [3] et les gouvernements du Nord. Lorsqu’en 1979, Paul Volcker (président de la ’Federal Reserve’ [4]) décide de lancer une politique anti-inflationniste aux USA, il augmente de manière drastique les taux d’intérêt. Cette décision unilatérale des USA va plonger les pays du Tiers Monde dans une spirale infernale : les taux faibles (voire négatifs) explosent soudainement (en effet, les prêts contractés durant les années 70 prévoyaient l’indexation des taux en fonction du ’Libor’ [5] et du ’Prime Rate’ [6]). Du coup, le Tiers Monde voit sa dette gonfler mécaniquement et doit emprunter pour rembourser. En outre, les prix des matières premières baissent, ce qui diminue les revenus d’exportation du Sud. Or, ces revenus constituent la source des devises fortes nécessaires au remboursement de la dette. Lorsque simultanément, les banques stoppent tout crédit (craignant ne jamais revoir l’argent prêté), le Tiers Monde devient insolvable : c’est la crise de la dette de 1982.

Lors de l’Assemblée générale du FMI (Fonds Monétaire International [7]) et de la Banque mondiale (Toronto, septembre 1982), les grands argentiers du monde s’inquiètent d’une possible asphyxie du système financier international et des risques de faillites en chaîne des banques engagées dans le Sud. Cette crise débouche sur une série de prêts destinés à permettre au Sud le remboursement de ses dettes. Mais cette fois, les prêts accordés sont ’liés’ à des conditions politico-économiques strictes : ne reçoivent les prêts que les États acceptant d’adopter les plans d’ajustement structurel concoctés par le FMI et la Banque mondiale. Ces plans découlent largement des thèses néolibérales et se développent partout dans le Tiers Monde. En clair, le FMI et la Banque mondiale interviennent directement dans la politique économique du pays qui emprunte pour s’assurer que le Nord soit bien remboursé. Les recettes d’ajustement sont exclusivement macroéconomiques et visent, d’une part, la réduction des déficits et, d’autre part, la récolte de devises fortes pour le paiement de la dette (la dette extérieure du Tiers Monde est libellée en devises fortes et essentiellement en dollar) : les privatisations massives, la suppression des subsides aux produits et aux services de première nécessité, la diminution importante des budgets d’éducation et de santé, l’établissement d’une TVA unique élevée et l’ouverture aux capitaux internationaux visent la réduction des déficits des États ; le remplacement des cultures vivrières par des monocultures d’exportation et la dévaluation des monnaies visent la croissance des revenus d’exportation et la récolte de devises fortes. A l’arrivée, les populations locales voient les prix des biens de base augmenter subitement (TVA et suppression des subsides) et les dépenses publiques destinées aux budgets sociaux et aux dépenses salariales fondre comme neige au soleil (d’où analphabétisme, épidémies, malnutrition, licenciements dans la fonction publique, etc.).

En outre, les capitaux internationaux se révèlent hautement spéculatifs (crises financières en Amérique latine - 1994 et 1999 -, en Asie - 1997-, en Russie - 1998-), tandis que les taux d’intérêt élevés paralysent l’investissement local. Enfin, l’exportation massive de matières premières imposée partout dans le Tiers Monde entraîne un trop plein d’offre sur les marchés mondiaux, et donc une chute progressive de leur prix. Le Sud se voit ainsi contraint de vendre ses matières premières à des prix toujours décroissants, puis de racheter les produits en provenance du Nord à des prix relativement plus élevés. En définitive, les populations voient leurs revenus baisser, les prix augmenter et les aides publiques disparaître, alors que le déficit se maintient, que l’État se désintègre et que la dette continue de croître mécaniquement.

Aujourd’hui, une part importante des budgets du Tiers Monde est consacrée au service de la dette, ce qui empêche tout développement réel et durable. Malgré ces sacrifices, le Sud se retrouve quatre fois plus endetté qu’en 1982, alors qu’il a déjà remboursé trois fois et demi la somme qu’il devait à l’époque. Le pire est que les citoyens du Sud n’ont jamais profité des capitaux prêtés : une bonne partie a été détournée par des régimes dictatoriaux appuyés par un Nord en pleine guerre froide (Mobutu au Zaïre, Suharto en Indonésie, Pinochet au Chili, etc.) ou dilapidée dans des projets pharaoniques, destructeurs de l’environnement et souvent inachevés (Transamazonienne au Brésil, barrage d’Inga au Zaïre, barrage de Kedung Ombo en Indonésie, etc.). C’est ce qui a poussé le prix Nobel Adolfo Perez Esquivel à affirmer que ’les peuples du Tiers Monde doivent rembourser une dette dont ils n’ont jamais profité et dont les bénéfices ne leur sont jamais parvenus’.

Intérêts particuliers contre intérêt général

Durant les années 80, le modèle néolibéral connaît ses heures de gloire : face à un centralisme bureaucratique soviétique à bout de souffle, il permet le renforcement du capital financier et incarne faussement la liberté de l’individu. Mais lorsque le bloc de l’Est s’effondre, le néolibéralisme se retrouve face à lui-même et ses incohérences se révèlent au grand jour : sa maxime historique (celle que l’on prête à l’économiste du 18e siècle Adam Smith), selon laquelle la somme des intérêts particuliers aboutit à l’intérêt général, se révèle fallacieuse et anti-productive.

D’abord, la concurrence nécessaire au dynamisme de l’économie de marché est de plus en plus altérée par les incessantes fusions et acquisitions (orchestrées à coups d’OPA et d’OPE amicales ou hostiles). Celles-ci impliquent que de nombreux secteurs sont désormais contrôlés par quelques firmes. Le néolibéralisme se révèle ainsi progressivement oligopolistique et la concurrence se limite à quelques mastodontes dans nombre de secteurs (la situation monopolistique de Microsoft, sanctionnée par les autorités anti-trust américaines, est évidemment l’exemple le plus criant de ce phénomène, mais de nombreux secteurs sont touchés, comme l’agrochimie, l’aérospatial, les télécommunications, le secteur pharmaceutique, le secteur automobile, etc.).

Cette concentration n’est d’ailleurs pas exclusivement industrielle : elle est aussi financière. En effet, on assiste à l’émergence du concept de ’gouvernement d’entreprise’ (’corporate governance’), permis par la concentration de l’actionnariat : les fonds de pension [8] et autres holdings financiers ont accumulé un tel poids financier qu’ils deviennent actionnaires principaux de multinationales et leur dictent le rendement à atteindre. Ainsi, alors qu’auparavant les comptes des firmes déterminaient le montant des dividendes à verser aux actionnaires, ce sont désormais les dividendes qui prévalent : les actionnaires imposent 15 % de rendement et si la firme n’atteint pas le taux attendu, elle se voit contrainte de rogner sur les salaires et/ou de licencier massivement [9]. Désormais, on ne licencie donc plus uniquement lorsque les affaires vont mal [10]. La concentration économique et financière va de pair avec le maintien d’un modèle productiviste qui néglige complètement l’environnement afin d’aboutir à l’accumulation de profits gigantesques. Elle implique également une pression à la baisse tant sur les salaires que sur les revenus des petits producteurs. Or, les salariés et les petits producteurs constituent la majorité des consommateurs. L’engrenage infernal de la recherche de hauts rendements financiers combiné à la pression sur les revenus de la majorité de la population débouche sur la consommation de mauvaise qualité et/ou sur la sous consommation à l’échelle planétaire.

On arrive aux limites du masochisme en imaginant un futur pensionné finançant son futur licenciement en cotisant dans un fonds ! Cette logique est renforcée par le caractère ’moutonnier’ des opérateurs financiers sur les marchés mondiaux : depuis l’émergence de la globalisation, les titres financiers se négocient par quotas. Or, on constate que les investisseurs institutionnels (les fonds de pension, Hedge funds, SICAV et autres compagnies d’assurance) ont atteint un tel poids financier qu’ils se limitent à gonfler artificiellement les bourses des pays du Sud (dits ’émergents’), avant de retirer brutalement leurs capitaux, d’engranger les bénéfices spéculatifs et de plonger ces économies plus bas qu’elles n’étaient avant leur arrivée. Face aux dégâts sociaux provoqués par de telles crises financières, il semble difficile d’affirmer que l’intérêt particulier du gestionnaire de fonds coïncide avec l’intérêt général.

En clair, le modèle néolibéral, en ramenant la liberté de l’individu à des critères exclusivement financiers, mine l’intérêt général [11]. Ceci à un tel point qu’on en vient à relire Adam Smith et à découvrir l’entièreté de sa pensée, tronquée jusque là : il écrivait en effet que ’L’homme devrait se considérer non pas comme séparé et détaché de tout, mais comme un citoyen du monde, un membre de la vaste communauté de la nature (…) ; dans l’intérêt de cette grande communauté, il devrait à tout instant être prêt à sacrifier son propre petit intérêt’ (in Adam Smith, ’The Theory of Moral Sentiments’). Même certains membres de la Société du Mont-Pèlerin font aujourd’hui marche arrière. C’est le cas de Maurice Allais (Prix Nobel d’économie 1988) qui, dans son dernier ouvrage (’La crise mondiale aujourd’hui’, 1999), ne mâche pas ses mots : ’On ne peut prendre le risque de déstabiliser l’économie mondiale sous le seul prétexte de maintenir les gains éventuels des spéculateurs. (…) L’organisation actuelle des marchés boursiers (…) est fondamentalement nuisible pour l’ensemble de l’économie ; elle est éminemment déstabilisatrice ; elle favorise une volatilité excessive des marchés ; elle se prête à toutes les manipulations ; elle est génératrice de fraude et inutilement coûteuse. (…) Il paraît difficile de qualifier d’investisseurs des opérateurs dont la seule motivation est de spéculer sur le comportement grégaire de l’ensemble des spéculateurs. Il ne s’agit pas ici de décisions économiques d’investissements, mais de pures opérations de spéculation, où seuls les initiés peuvent effectivement gagner’. Face à ce constat, les solutions d’Allais sont radicales : dissoudre les Hedge funds ; abandonner le système de changes flottants pour un système de taux de changes fixes mais révisables ; abandonner le dollar comme monnaie internationale de compte, d’échange et de réserve ; abandonner le système de cotation continue et revenir au fixing (une cotation quotidienne) ; interdire la spéculation aux banques sur les changes, les actions, obligations et produits dérivés ; s’assurer que tout financement d’investissement à un terme donné soit couvert par des emprunts au moins de même terme ; interdire la spéculation sur les indices et les produits dérivés ; etc.

Dans le même ordre d’idée, l’économiste libéral Paul Krugman, professeur au Massachusets Institute of Technology, s’inquiète qu’au cours des années 1997 et 1998, sept pays - des économies qui réalisent près du quart de la production mondiale et regroupent sept cent millions d’habitants - ont connu une récession économique présentant des ressemblances troublantes avec la Grande Dépression. Aujourd’hui comme hier, la crise a surgi alors que l’horizon était serein, que la plupart des experts tablaient sur la poursuite de la prospérité, alors même que, pendant ce temps, la récession gagnait du terrain. Aujourd’hui comme hier, le remède économique conventionnel s’est montré inefficace, voire contre-productif. (…) Comment une poignée de créances douteuses dans l’immobilier et une dévaluation précipitée en Thaïlande - un petit pays dont la majorité des gens ne savait rien - ont-elles ébranlé de proche en proche les pays voisins, de l’Indonésie à la Corée du Sud ? Pourquoi un incident de paiement de la dette en Russie - ce pays qui, hier, était une superpuissance militaire et n’est plus aujourd’hui qu’un nain économique - a-t-il entraîné un désastre économique au Brésil et conduit, durant quelques semaines terribles, au ’gel’ du marché financier américain ?’ Se remémorant les conséquences du krach de 1929, il s’interroge : ’Et si, malgré tout, cela arrivait ?’, avant de conclure que ’quiconque possède le sens de l’histoire devrait avoir froid dans le dos, à la seule pensée qu’une chose semblable puisse se produire dans le monde actuel.’ (in ’Pourquoi les crises reviennent toujours’, 2000).

Escales au sein du village planétaire

C’est le tour de ce ’village planétaire’ que cet ouvrage vous propose. Un tour d’une mondialisation prise dans son sens le plus large, c’est-à-dire sous ses aspects historique, géopolitique, culturel, économique et financier. Des escales auront lieu dans chaque partie du monde : le ’bateau ivre’ partira de l’Amérique du Sud, traversera l’Atlantique Sud pour arriver en Afrique, rejoindra l’Asie par l’Océan indien, puis remontera vers l’ex-bloc de l’Est, avant de terminer son itinéraire au sein de la Triade (Amérique du Nord, Europe et Japon). Dans chacune de ces zones géographiques, une escale plus approfondie sera opérée dans un pays particulier : un historique [12] et des repères géopolitiques et culturels permettront au lecteur de constater que d’une part, les pays du monde entier connaissent tous des causes communes à leurs problèmes et que d’autre part, tous ces pays possèdent des singularités qui façonnent leurs identités et créent leurs richesses. Ainsi, ’Le bateau ivre de la mondialisation’ prend la forme d’une analyse multipolaire : chaque partie du livre comporte un point de vue ’local’, grâce à la collaboration d’intellectuels qui, aux quatre coins du monde, sont engagés dans des combats citoyens [13]. Ces points de vue replaceront systématiquement la réalité actuelle dans son contexte historique et culturel (le monde passant du colonialisme à la guerre froide, puis au néolibéralisme). Chacune de ces collaborations sera accompagnée de repères lexiques, permettant au lecteur non initié une compréhension claire des idées émises [14].

Heureusement, des solutions existent et chaque contribution en fera évidemment l’écho. Il ne s’agit pas de ’solution miracle universelle’, mais bien de dispositions à prendre face à un processus ayant entraîné des effets globaux, pour permettre aux Etats un développement suffisamment solide et durable que pour s’ouvrir sur le monde au rythme et selon les modalités qu’ils jugeront opportunes, en adéquation avec la culture, l’environnement et la volonté démocratique des citoyens. Un développement ne se limitant pas à l’unique critère économique, mais prenant aussi en compte le genre, l’éducation, la culture, la formation, la santé, la dignité des populations locales. Dans un monde globalisé, cette alternative passe par l’établissement d’un système démocratique planétaire. Non pas une démocratie censitaire, où le nombre de voix se détermine par le poids financier (comme c’est le cas au sein du FMI et de la Banque mondiale), mais bien un système institutionnel de démocratie planétaire réellement multipolaire.

La solidité de ce cadre institutionnel passe obligatoirement par l’implication des citoyens dans sa construction. Il est illusoire d’attendre des gouvernements qui sous-tendent le système international actuel (c’est-à-dire principalement les pays du G7) qu’ils en prennent l’initiative. Aussi, le dynamisme démocratique d’un tel cadre nécessite qu’il soit le résultat de l’entrée en scène des citoyens comme acteurs du changement. C’est pourquoi ceux-ci doivent, comme le propose la plate-forme du mouvement international ATTAC (Association pour une Taxation des Transactions financières pour l’Aide aux Citoyens), se réapproprier les espaces perdus par la démocratie au profit de la sphère financière. Dans l’immédiat, il faudra beaucoup de créativité citoyenne pour faire obstacle à l’offensive que les multinationales, le G7 et les institutions multilatérales à leur service (FMI, Banque mondiale et OMC) poursuivent contre les droits sociaux, économiques, culturels et politiques de la majorité des habitants de la planète. De ce point de vue, la bataille de Seattle contre une plus grande déréglementation du commerce a constitué une première victoire. Désormais, de nombreux mouvements citoyens affirment à juste titre qu’un autre monde est possible.

Le ’Bateau ivre de la mondialisation’ vise, au delà du débat manichéen entre opposants et chantres de la mondialisation, à s’interroger sur le véritable enjeu de la mutation actuellement en cours : de quelle façon allons-nous la gérer, selon quel(s) critère(s) et, surtout, comment allons-nous rendre accessibles à l’ensemble des citoyens du monde les potentialités positives qu’elle peut laisser espérer ?


Notes :

[1Dans cet ouvrage sont utilisés comme des synonymes : Tiers Monde, pays du Sud, Sud, Périphérie, pays en voie de développement (PVD). Ces termes sont utilisés par opposition à Triade, pays du Nord, Nord, Centre, pays riches, considérés comme des synonymes.

[2Cette situation est d’autant plus préoccupante qu’aux Etats-Unis, la menace inflationniste provient d’un effet de richesse produit par une bourse surévaluée (50 % des ménages américains investissent en bourse alors que Wall Street grimpe inlassablement) et d’une consommation financée par l’endettement (les ménages américains sont endettés à hauteur de 90 % de leurs revenus et accumulent une dette proche des 6000 milliards de dollars). Quant à l’Union européenne, Amartya Sen affirme que ’Derrière les apparences trompeuses, on peut voir en Europe un exemple d’extrémisme en matière de politique fiscale et monétaire dans la préférence accordée à des solutions politiques qui donnent une priorité presque absolue à la lutte contre l’inflation, tout en tolérant des taux de chômage extrêmement élevés, qui sont perçus comme le prix nécessaire à payer pour maintenir l’objectif prioritaire de la stabilité des prix’ (A. Sen, 1999, p. 103).

[3La Banque mondiale est née en 1944 avec la signature des Accords de Bretton Woods, stipulant une coopération monétaire entre 44 pays signataires. La mission de la Banque mondiale était d’aider à la reconstruction des pays européens, puis de financer des projets d’investissement dans le Tiers Monde. Lorsque le 15 août 1971, le président américain Nixon décide de mettre fin aux Accords de Bretton Woods, la Banque mondiale continue son action et augmente même ses prêts de manière exponentielle. Dès 1968 et l’arrivée à sa direction de l’ex-ministre de la Défense américain McNamara, la Banque mondiale multiplie en cinq ans ses prêts par dix, puis encore par dix entre 1973 et 1978. Dans les années 80, la Banque mondiale devient progressivement l’alliée du FMI dans la mise en œuvre des programmes d’ajustement structurels appliqués dans le Tiers Monde.

[4La Federal Reserve est la banque centrale des Etats-Unis.

[5Le Libor est le marché des taux d’intérêts interbancaires de la City de Londres.

[6Le Prime Rate est le marché des taux d’intérêts américains.

[7Le FMI est né le même jour que la Banque mondiale avec la signature des Accords de Bretton Woods. Le rôle du FMI était de défendre le nouveau système de changes fixes. A la fin de Bretton Woods (1971), le FMI est maintenu et se révèle petit à petit le gendarme et le pompier du capitalisme mondialisé : gendarme lorsqu’il impose ses programmes d’ajustement structurels ; pompier lorsqu’il intervient financièrement pour renflouer des États touchés par une crise financière. Son mode de décision est celui d’une répartition des droits de vote en fonction du montant de la cotisation des États membres. Cette situation implique que cinq pays possèdent près de 40 % des droits de vote (USA : 17,35 % ; Japon : 6,22 % ; Allemagne : 6,08 % ; Royaume-Uni : 5,02 % ; France : 5,02 %). Il faut 85 % des voix pour modifier la Charte du FMI (les USA possèdent donc une minorité de blocage).

[8Les fonds de pension collectent une part du salaire mensuel des salariés et spéculent sur les marchés financiers pour faire fructifier ce capital collecté. Le but de ces fonds est double : primo, assurer aux salariés qui cotisent une retraite à la fin de leur carrière, le montant de la retraite versée étant déterminé par contrat entre le fonds et le salarié ; secundo, dégager des bénéfices supplémentaires pour leur propre compte.

[9C’est ce qui explique qu’un peu partout au Nord, la part des richesses est passée en vingt ans de 70 % pour les salaires et 30 % pour les profits à 60/40.

[10Une autre méthode employée par les firmes est le rachat de leurs propres actions, afin de modifier le dénominateur à appliquer pour la division des dividendes.

[11D’où l’incompatibilité existant entre philosophie libérale et politique économique néolibérale : si la première prône la liberté de l’individu, la seconde ne permet que la liberté d’une minorité de privilégiés, au dépens des quatre cinquièmes de l’Humanité.

[12Toutes les données historiques de cet ouvrage courent jusqu’à juin 2000, date de bouclage de sa rédaction.

[13Ces interventions sont tirées de la Rencontre internationale du CADTM (mars 1999).

[14Un lexique détaillé se trouve en outre à la fin de cet ouvrage.

Arnaud Zacharie

Secrétaire général du CNCD-11.11.11

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation,Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015. Suite à sa dissolution annoncée le 12 novembre 2015 par le nouveau président du parlement grec, l’ex-Commission poursuit ses travaux et s’est dotée d’un statut légal d’association sans but lucratif.