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Le CADTM invité par l’association Krokodil en Serbie
par Olivier Bonfond , Jérémie Cravatte
2 mars 2018

Le CADTM a été invité à Belgrade par l’association Krokodil dans le cadre de sa résidence d’auteur.e pour tout le mois de février. Il s’agit de donner la possibilité à des personnes de différents horizons de rester dans la ville pour se dédier principalement à la recherche et l’écriture de leurs propres projets. L’association organise également un grand festival annuel reconnu qui mélange théâtre, littérature, musique, conférences, etc [1]. Nous avions également été invité.e.s en octobre 2017 par le CPE (Centre pour des politiques d’émancipation) afin d’intervenir sur le thème « Pourquoi et comment abolir les dettes illégitimes en Europe ? » [2].

Au cours de ce mois, nous avons principalement travaillé sur une nouvelle édition du best seller du CADTM, à savoir « 80 questions/réponses sur la dette, le FMI et la Banque mondiale » (le titre original de cette nouvelle édition reste une surprise), ainsi que sur un dossier relatif à la dette en Belgique.

Le CADTM est une organisation militante qui vise à renforcer les mouvements sociaux, entre autres en produisant des analyses à la fois rigoureuses et pédagogiques. Mais si ce travail ne se combine pas avec des actions sur le terrain, il perd le plus gros de sa force. C’est donc logiquement que nous avons profité de ce passage en Serbie pour rencontrer des organisations sociales, des militant.e.s, des travailleuses et travailleurs précaires, des professeur.e.s d’universités (ainsi que l’ex-gouverneur de la Banque centrale), pour mieux comprendre la réalité de la région et afin de tisser des liens.

Nous en profitons donc pour vous partager les quelques informations qui nous paraissent intéressantes et utiles.

Une dette publique qui a plus que doublé depuis 2008

La dette publique serbe était extrêmement élevée à la fin des années 1990. Le pays, alors en pleine guerre civile, subissait une récession et les sanctions économiques de la « communauté internationale » contre le régime de Milošević. Dans ce contexte, le pays a accumulé des arriérés sur le remboursement de sa dette et, donc, des pénalités sous forme d’intérêts de retard.

Les créanciers ont organisé une réduction importante de la dette

Comme pour de nombreux autres pays après la chute du Mur de Berlin et du bloc prétendument communiste – mais dans une proportion particulièrement élevée pour la Serbie – les créanciers (représentés par le Club de Paris* et le Club de Londres*) ont organisé une réduction importante de la dette (plus ou moins deux tiers de son stock). Ceci à condition, bien sûr, que le pays suive les voies toutes tracées de l’économie capitaliste. En plus de cette diminution du stock, la sortie de la guerre a été suivie d’une croissance du PIB, faisant ainsi diminuer d’autant plus le ratio dette/PIB.


Source : Ministère des finances de Serbie [3]

Ensuite, et comme on le voit sur le graphique, la dette publique (externe et interne) était peu élevée (plus ou moins 30% du PIB) avant la crise provoquée par les banques en 2008. La dette a alors plus que doublé en cinq ans, passant de 30% à environ 70% du PIB. Aujourd’hui elle s’élève à 25 milliards d’euros, dont près de 15 milliards de dette externe due – principalement – à des pays étrangers (4,5 milliards), aux marchés financiers (4,3 milliards) à la Banque mondiale (2,5 milliards), à la Banque européenne d’investissements (1,7 milliards), à la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (0,6 milliards) et au Fonds monétaire international (0,5 milliards) [4]. Depuis la sortie de la guerre, ces institutions ont utilisé leurs prêts comme une arme pour influencer la politique économique du pays [5].

Un secteur bancaire transformé

Durant la période des Républiques de Yougoslavie, toutes les banques étaient publiques, il n’y avait pas de secteur bancaire privé. Les systèmes de paiement étaient séparés des banques, ce qui signifie que les dépôts n’étaient pas en danger si celles-ci faisaient faillite (comme cela l’est au contraire aujourd’hui).

Toutes les banques étaient publiques, il n’y avait pas de secteur bancaire privé

Mais ce qui est surtout intéressant, c’est le système de public service accounting qui était alors à l’œuvre : l’épargne était centralisée dans un seul système de paiement qui facilitait grandement les transactions et celle-ci était redirigée vers des investissements publics.

La façon dont ce modèle a été géré durant les années 1990 sous le régime de Milošević a malheureusement été catastrophique, avec une dévaluation du dinar historique (en contexte de guerre et de pressions internationales rappelons-le). Cette dernière phase n’enlève rien aux leçons que nous devrions tirer de la mission de service public menée durant plusieurs décennies par le secteur bancaire dans cette région de l’Europe et l’efficacité qu’il en résultait. Cette mission a bien sûr été détruite avec les contre-réformes libérales et, aujourd’hui, le secteur bancaire serbe est majoritairement privé et étranger.

Depuis la crise de 2008, le pays a connu pas moins de trois récessions (2009, 2012 et 2014).

Une crise et une gestion économique qui font augmenter la précarité

Actuellement, le salaire net moyen est de plus ou moins 50 000 dinars (soit 400 euros) par mois, mais il n’est pas rare que des personnes soient payées 150 euros. Malgré des prix moins élevés qu’en Europe occidentale, cela ne permet pas de vivre dignement en Serbie. Pour se faire une idée, un militant serbe nous a donné une image qui est en quelque sorte un indicateur alternatif à l’indice « Big Mac » [6] : « En Serbie, il faut travailler une heure pour pouvoir se payer une bière. ».

Actuellement, le salaire net moyen est de plus ou moins 50 000 dinars (soit 400 euros) par mois

Cette précarité pousse évidemment de nombreuses personnes à vouloir quitter le pays pour trouver des conditions de vie dignes. Un exode de la jeunesse est d’ailleurs en cours – entre autres vers l’Allemagne – depuis plusieurs années.

Des expulsions de logements violentes

Un problème majeur est celui des dettes hypothécaires. Comme dans d’autres pays limitrophes ou proches, les banques ont octroyé des prêts hypothécaires aux ménages avec un taux indexé sur le franc suisse. Ce taux a augmenté brutalement à partir de la crise, ce qui a fait exploser les montants que les ménages ont dû rembourser. A la différence d’autres pays ayant pris des mesures pour limiter les « dégâts » [7], les pouvoirs publics serbes n’ont apparemment rien fait. Pire, des membres de l’État en ont profité pour refiler les logements concernés à leur « amis ». Par exemple, une connaissance d’un de nos contacts s’est récemment faite expulser pour seulement 4 000 euros d’impayés et son appartement a été revendu pour une bouchée de pain dans le réseau du clientélisme.

D’autres cas relayés récemment par le Courrier des Balkans [8] illustrent cette situation

Certes, la violence [des huissiers accompagnés de gros bras], c’est mal, mais après tout, me direz-vous ces gens n’avaient pas payé leurs dettes, c’est comme ça, c’est la loi... Bien souvent, les choses ne sont pourtant pas si simples : la plupart des affaires relayées par les médias étaient entachées de malversations et d’injustices criantes. Les Jakšić avaient ainsi acheté en 2001 un appartement de 78 m2, pour obtenir finalement un logement deux fois plus petit. En 2009, la justice a invalidé le contrat de vente et condamné l’investisseur à rembourser la différence, ce qu’il n’a jamais fait, mais ceci n’a pas empêché les huissiers de défoncer la porte de l’appartement au pied-de-biche. La famille Kocić avait réglé les dettes ayant motivé son expulsion, ce qui n’a pas empêché le Tribunal de commerce de Belgrade de vendre son appartement. L’appartement de Saša Bubnjević, à Zemun, a été vendu par les autorités à un prix largement inférieur à celui du marché. Même ainsi, cette somme était dix fois plus importante que la dette de Saša Bubnjević, ce qui contrevenait au principe de proportionnalité prévu par la loi. Dans le cas de la famille Petrović, à Belgrade, quelques mois avant l’expulsion, le Tribunal avait décidé d’interrompre la procédure pour cause d’irrégularités juridiques, mais cette décision est restée au fond d’un tiroir, et n’a pas été respectée.

Avec les restes des lois socialistes, il était interdit d’expulser les personnes de leur premier logement. C’est d’ailleurs le cas dans de nombreux pays, et quoi de plus normal pour respecter les droits fondamentaux… Seulement, cette législation a été abolie en 2004.

un collectif de personnes concernées qui lutte contre les grands projets urbains néfastes, la corruption et les expulsions

Heureusement, il y a des collectifs qui travaillent et mobilisent sur cette question très importante, voire empêchent physiquement des expulsions. « Ne Da(vi)mo Beograd » (« Ne cédons pas Belgrade ») [9], par exemple, est un collectif de personnes concernées qui lutte contre les grands projets urbains néfastes, la corruption et les expulsions. Il publie des analyses de qualité sur le sujet et mobilise par milliers dans la rue. Il est en contact avec d’autres groupes qui font la même chose dans d’autres pays et est, par exemple, soutenu par la maire actuelle de Barcelone qui a lutté sur les mêmes questions. Ce collectif a déposé une liste pour les prochaines élections locales.

Une situation politique marquée par la droite dure et le piétinement de la démocratie

L’assemblée nationale est actuellement dominée par le Parti progressiste serbe (conservateur de droite, voire d’extrême droite, membre du Parti populaire européen). Il a réussi à étendre son contrôle sur toutes les sphères de la société et à discréditer toute forme d’opposition. Par exemple, une partie importante des fonctionnaires ont été obligé.e.s de voter pour lui sous peine de perdre leur emploi. Ces pressions ont également cours au niveau des entreprises privées où des patrons donnent la consigne de votes aux employé.e.s. Comme déjà expliqué dans notre précédent article référencé ci-dessus, plusieurs techniques sont utilisées pour imposer le choix du vote : de la preuve par photo que les employé.e.s doivent ramener après leur passage dans l’isoloir au bulletin de vote pré-rempli.

Il a réussi à étendre son contrôle sur toutes les sphères de la société et à discréditer toute forme d’opposition

Lors des dernières élections, il a été constaté par une commission indépendante liée à l’Union européenne qu’il y avait 7,5 millions d’électeurs et électrices enregistré.e.s alors que la population serbe (enfants compris) est de 7 millions …

Il est révélateur d’observer que ces différentes fraudes – pourtant connues et reconnues – ne posent aucun problème à l’UE. Rappelons que la Serbie est officiellement candidate à l’entrée dans l’Union et implémente des réformes en ce sens.

Dans les autres groupes représentés à l’assemblée, un des plus importants est le Parti radical serbe (extrême droite). Le Parti progressiste est en fait le fruit d’une scission « pro-européenne » du Parti radical qui, lui, est resté sur une ligne « anti-européene ». Pour se faire une idée, ce parti est présidé par un homme qui a été jugé pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité à la Haye (et a fini par être acquitté il y a deux ans). Une partie croissante de la population est devenue membre de ce parti, et non plus seulement électrice, notamment grâce à son discours social et ses actions concrètes de soutien aux serbes dans le besoin.

Un avenir en sursis

La Serbie est connue pour avoir été pionnière dans les avancées sociales et politiques : citons par exemple le droit de vote dit universel ou, moins loin dans l’histoire, le congé dit de maternité qui a une durée totale de 12 mois [10] (c’est trois fois plus qu’en Belgique). Ces avancées sont bien sûr attaquées à grands coups de contre-réformes et, d’autre part, il y a souvent un gouffre énorme entre la loi et ce qu’il se passe dans la réalité.

La Serbie est connue pour avoir été pionnière dans les avancées sociales et politiques

Les élections locales à Belgrade auront lieu demain, et les perspectives ne sont donc pas très réjouissantes. L’amélioration ou non de la situation, au sens large, dépendra entre autres de la capacité des mouvements progressistes à ne pas laisser l’extrême droite prendre le terrain des luttes décrites ci-dessus.


Merci à Bertrand Fonteyn et à Bogdan Panajotovski pour les rencontres qu’ils nous ont permi de faire.

Merci à Chiara Filoni pour sa relecture.

Notes :

[4Source : Banque nationale de Serbie. Voir : http://www.nbs.rs/internet/english/90/dug/index.html

[5Voir par exemple les réformes prévues dans le dernier memorandum avec le FMI. http://www.imf.org/external/np/loi/2017/srb/120517.pdf et les derniers commentaires du FMI sur la Serbie : http://www.imf.org/~/media/Files/Publications/CR/2017/cr17263.ashx

[6Cela consiste à comparer les prix du Big Mac, présent dans presque le monde entier, en fonction des revenus locaux

[9Voir : www.promenadolazi.rs

[10Une première phase de 3 mois pour la mère, dont 1 mois obligatoire avant l’accouchement, suivie d’une deuxième phase de 9 mois optionnels à se partager entre la mère et/ou une autre personne (père, autre membre de la famille, proche…). De plus, une place en crèche est assurée jusqu’à ce que l’enfant atteigne l’âge d’aller à l’école.

Olivier Bonfond

est économiste et conseiller au CEPAG (Centre d’Éducation populaire André Genot). Militant altermondialiste, membre du CADTM, de la plateforme d’audit citoyen de la dette en Belgique (ACiDe) et de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015.
Il est l’auteur du livre Et si on arrêtait de payer ? 10 questions / réponses sur la dette publique belge et les alternatives à l’austérité (Aden, 2012) et Il faut tuer TINA. 200 propositions pour rompre avec le fatalisme et changer le monde (Le Cerisier, fev 2017).

Il est également coordinateur du site Bonnes nouvelles

Jérémie Cravatte

Militant du CADTM Belgique et membre d’ACiDe