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Entretien avec Damien Millet
Dette : « Un cadeau qui n’en est pas un »
par Claire Béguin
3 octobre 2005

L’annonce à Washington de l’effacement d’une partie de la créance du tiers-monde est insuffisante et pernicieuse.

Damien Millet, président du Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde (CADTM) France et professeur de mathématiques aux classes préparatoires du lycée Pothier à Orléans (Loiret), répond aux questions de l’Humanité.

Quelles sont vos réactions face à la confirmation par le G7, ce week-end à Washington, de l’effacement partiel de la dette des dix-huit pays pauvres très endettés (PPTE)  [1] ?

Damien Millet. D’abord cet effacement est très limité. Il porte sur un nombre réduit de pays, soit dix-huit sur les 165 concernés par la dette. Quarante milliards de dollars doivent être annulés alors qu’au total la dette extérieure publique représente 1 600 milliards de dollars. De plus, la part bilatérale, d’État à État, n’est pas du tout touchée par l’annulation. La dette n’est pas non plus effacée auprès de la Banque interaméricaine.

Comment les pays riches se servent-ils de la dette comme un moyen d’imposer leurs orientations économiques et politiques aux pays en voie de développement ?

Damien Millet. En 1996, le FMI et la Banque mondiale ont mis en place l’initiative PPTE. Renforcée par le G7 de Cologne en 1999, elle visait à imposer à quarante-deux pays une politique ultralibérale, par des privatisations massives, l’ouverture des marchés, la libéralisation de l’économie et la réduction des budgets concernant la santé et l’éducation, ainsi que la suppression des subventions sur les produits de base. En échange de « réformes » libérales, on promettait à ces pays d’annuler une petite part de leur dette.

Cependant la croissance promise par le FMI et la Banque mondiale, à la clé de ces réformes, n’a pas été au rendez-vous. Voyant qu’ils ne parviendraient pas à atteindre leurs prévisions, les institutions financières internationales ont décidé en juin de jeter l’éponge et d’annuler une partie de la dette. L’annonce de ce week-end est donc une preuve manifeste de l’échec de l’initiative PPTE. Ce que ces institutions présentent comme un cadeau n’en est pas un, car en contrepartie les populations payent chèrement les réformes libérales.

Avez-vous un exemple concret ?

Damien Millet. Le Rwanda. Ce pays n’est plus maître de son économie, il est complètement sous contrôle. Une part importante de sa souveraineté est perdue, car les décisions ne sont plus prises à Kigali, mais à Whasington, Paris, Londres ou Bruxelles. Si un gouvernement rwandais souhaitait, par hypothèse, augmenter les salaires de ses fonctionnaires de 10 %, il se heurterait aussitôt au veto du FMI. Les gouvernements élus démocratiquement ne sont ainsi plus en mesure d’appliquer les réformes promises lors de leurs campagnes.

Le problème de la dette n’est donc pas du tout réglé.

Damien Millet. L’annonce faite ce week-end ne règle pas la question, car les pays pauvres auront toujours besoin d’emprunter. Elle laisse croire au contraire qu’on s’est occupé du problème. Mais ce sont en fait le FMI et la Banque mondiale qui, à travers les solutions préconisées depuis vingt-cinq ans pour lutter contre le sous-développement, ont en fait aggravé la situation.

Existe-t-il des alternatives ?

Damien Millet. Nous souhaitons une annulation totale de la dette sans aucune condition. Il faut abandonner les logiques d’ajustements structurels. Les leviers de décisions doivent être rendus aux populations locales. Si les démocraties sont en berne, c’est à cause de la dette qui entraîne une importante corruption. Si on annule la dette, alors la démocratie sera possible. Il faut répartir plus équitablement les richesses sur la planète, grâce à une taxation adéquate, un impôt exceptionnel, par exemple, sur les grandes fortunes ou la suppression des paradis fiscaux. Nous sommes 6 milliards à subir la logique de la dette. Ils sont beaucoup moins à en profiter. Si nous nous mobilisons sérieusement alors nous pourrons leur imposer nos revendications.

Propos recueillis par Claire Béguin


Source : L’Humanité (www.humanite.presse.fr), 28 septembre 2005.

Notes :

[1Bénin, Bolivie, Burkina, Éthiopie, Ghana, Guyana, Honduras, Madagascar, Mali, Mauritanie, Mozambique, Nicaragua, Niger, Rwanda, Sénégal, Tanzanie, Ouganda et Zambie.

Claire Béguin