printer printer Cliquer sur l'icône verte à droite
Kenya : Pris entre la dette et l’indifférence politique
par Sushovan Dhar
31 décembre 2019

Je suis arrivé au Kenya en revenant d’Afrique du Sud le 13 avril 2019. Cette visite faisait suite à des initiatives antérieures, dont une formation sur l’audit de la dette qui s’est tenue à Nairobi, au Kenya, les 29 et 30 juillet 2018 [1], en collaboration avec le Mouvement social kényan pour l’abolition des dettes illégitimes [2] . L’idée était de renforcer les initiatives prises au cours des années précédentes et de faire progresser la campagne contre la dette illégitime dans le pays. Selon un rapport d’Oxfam [3], « les inégalités extrêmes sont hors de contrôle au Kenya. Malgré une croissance économique impressionnante depuis 2005, la pauvreté touche encore des millions de personnes. Une minorité de personnes et d’investisseurs fortunés est en train d’écrémer les rendements issus de la performance économique du pays. Les riches se taillent la part du lion des bénéfices, tandis que des millions de personnes au bas de l’échelle sont laissées pour compte. Si les inégalités restaient au même niveau pendant les cinq prochaines années, 2,9 millions de personnes supplémentaires pourraient tomber dans l’extrême pauvreté. »

La Dette du Kenya

De même, la frénésie d’emprunts du Kenya a accru l’accumulation de nouvelles dettes, compromettant la capacité du pays à rembourser, ce qui pourrait le conduire à une crise de la dette. La dette publique totale dépasse les 5 000 milliards de shillings kényans (50 milliards de $US), soit 60 % du PIB, et le pays a déjà dépassé les principaux ratios service de la dette sur les recettes. Les données publiées par des économistes de l’Institut des affaires économiques du Kenya montrent qu’en 2017, 2018 et 2019, le ratio du service de la dette par rapport aux recettes s’élevait à respectivement 35,8 %, 30,5 % et 33,4 % contre un seuil limite fixé à 30 % [4].

Les dernières inquiétudes résultent de l’agressivité des prêts chinois, à l’image de beaucoup d’autres parties du continent africain. Récemment, une fuite d’une copie du contrat entre le Kenya et la Chine pour la construction du méga-projet ferroviaire « Mombasa-Nairobi Standard Gauge » a révélé que le pays pourrait perdre le port de Mombasa au profit du gouvernement chinois, si la National Railway Corporation manque à ses engagements de 227 milliards KSh (2,27 milliards de $US) envers l’Exim Bank of China [5]. La Chine est le premier prêteur du Kenya, et détient 72 % de sa dette extérieure. Le pays devrait dépenser la somme faramineuse de 800 milliards KSh (8 milliards de $US) en 2019 pour le service de sa dette, devenant ainsi le troisième pays le plus endetté derrière l’Angola et l’Éthiopie [6].

De plus, la majeure partie de la population est aux prises avec toutes sortes de dettes privées illégitimes, à savoir les prêts étudiants, les microcrédits, les dettes paysannes, etc. J’ai discuté avec David Otieno de la Ligue des paysans du Kenya (Kenya Peasants League - KPL) de la question de la crise de la dette du gouvernement du comté de Nairobi. Elle peine à mettre en œuvre divers projets et à payer les salaires en raison d’une énorme dette accumulée auprès des organes statutaires. David a recueilli des données et a soulevé cette question dans un certain nombre de débats publics.

Université d’été d’agroécologie paysanne

Ma visite a coïncidé avec l’Université d’été d’agroécologie paysanne (du 15 au 17 avril 2019) organisée par la Kenya Peasants League (membre de La Via Campesina) au village de Mariwa dans le comté de Migori, situé à environ 350 kilomètres de Nairobi près du lac Victoria et de la frontière tanzanienne.

Ce programme a été autofinancé par les membres de KPL et s’est déroulé dans des conditions très modestes dans la campagne kényane. Ce fut une excellente occasion de discuter de questions pertinentes et de parler, d’interagir et de discuter avec les participants de différentes régions du pays sur des questions agricoles brûlantes, y compris la dette. Après un voyage de huit heures, je suis arrivé sur les lieux avec David, Susan Owiti et leur fille Mélanie, le 14 avril. J’ai été chaleureusement accueilli. Dès le lendemain, le programme a commencé.

Environ 25 personnes (10 femmes et 15 hommes) ont participé à cette Université d’été. Cinq d’entre eux étaient présents à notre programme de formation l’an passé. Oskar Epelde, du Pays basque, qui travaille également avec TeleSur, a également participé, documentant les luttes des agriculteurs au Kenya et ailleurs en Afrique.

Après les séances inaugurales, j’ai donné un bref aperçu du CADTM et expliqué pourquoi il était nécessaire de lutter contre la dette. La question a été saisie par les participants et ils ont commencé à faire des reportages sur les prêts issus des microcrédits, principalement des prêteurs privés comme Izwe, Letshengo, Tala, et Branch qui causent des ravages dans la société kényane. Selon les prêts, ces agences peuvent facturer des taux d’intérêts jusqu’à 200 % par an. Selon les rapports, le gel des prêts des banques commerciales aux particuliers et aux petites entreprises, conjugué à la demande de prêts rapides, a favorisé l’émergence des micro-prêteurs non réglementés [7]. Il semble qu’il y ait eu des discussions au parlement kényan pour plafonner les taux d’intérêt des micro-prêteurs dans le cadre d’une révision de la loi visant à mettre un frein aux pratiques prédatrices de prêt. Cependant, rien de significatif n’a eu lieu en l’absence de protestations informées et organisées de la part des populations. Nous avons discuté de la question et décidé de recueillir les témoignages d’au moins 100 victimes, puis de programmer un plan d’action.

Dette paysanne

Le lendemain, j’ai de nouveau pris la parole pour parler de la dette paysanne, dette qui conduit aux suicides en Inde. David Otieno du KPL a fait le point sur la situation au Kenya. Bien que la situation n’y soit pas encore aussi désastreuse - en raison d’une moindre intégration avec les marchés - les agriculteurs kényans ressentent le poids de la dette. Malgré une meilleure récolte en 2018, les agriculteurs ont moins gagné qu’en 2017, la croissance de la production ne s’est pas traduite par une meilleure rémunération pour ces gens qui ont travaillé dur. Une étude économique de 2019 attribue la baisse de ces gains à la chute des prix des produits de base par rapport à 2017 [8]. Cette année, le secteur agricole du pays, essentiellement pluvial, est confronté à une crise majeure due à une période de sécheresse prolongée.

Néanmoins, ce n’est pas la fin de la tragédie. Le projet de Règlement sur les cultures (cultures vivrières) 2018 est la recette d’un désastre parfait. Si le projet de loi est adopté dans sa forme actuelle, il sera interdit aux agriculteurs d’utiliser du fumier animal pour les cultures ou de faire pousser des cultures sur des terres potentiellement contaminées ou à proximité de celles-ci. Les agriculteurs seront également tenus de tenir des registres sur les substances utilisées dans la production agricole et ne pourront pas vendre leurs récoltes à des négociants non enregistrés. Cela fera plus de mal que de bien dans un pays où les gens meurent de faim et où ils luttent pour augmenter la production alimentaire afin de soutenir la population. Il est clair que l’État kényan veut interdire l’agriculture paysanne et industrialiser l’agriculture du pays, laissant des millions de petits agriculteurs en péril. L’agriculture représente une part importante de l’économie du Kenya, avec 31,5 % du PIB et 38 % de la main-d’œuvre formelle. Le projet de loi actuel manifeste amplement l’intérêt avide et pernicieux des grandes entreprises agroalimentaires et des grands capitaux pour l’agriculture du pays.

Projet d’exploration pétrolière financé par la SFI

Au cours d’une autre séance intéressante sur les défis auxquels sont confrontés les pêcheurs et communautés pastorales, Isaiah Biwott du comté de Baringo a souligné les impacts de l’exploration du pétrole et du gaz par Tullow Oil et Delonex sur les moyens de subsistance et l’environnement locaux dans le comté de Turkana, à la frontière entre l’Ethiopie, le Sud-Soudan et l’Ouganda. Ce projet est financé par la SFI (Société financière internationale, filiale de la Banque mondiale qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde). Tullow Oil est basé à Londres et est actif dans 16 pays africains. Les communautés locales protestent déjà contre ce projet. Ils ont également signé une pétition et autorisé le Justice and Corporate Accountability Project (JCAP) [9] et l’International Senior Lawyers Project (ISLP) [10] à diriger et à déposer une pétition auprès du bureau du médiateur de la Société financière internationale (SFI) afin que les entreprises soient contraintes de respecter les droits des communautés et d’entamer un dialogue structuré pour aborder certaines questions cruciales.

Des veuves dépossédées de leurs terres

Au Kenya, lorsqu’un mari ou un père de famille décède, sa veuve et ses enfants sont souvent incapables d’hériter de la terre et des biens. La première table ronde s’est concentrée sur l’accaparement des terres ciblant les veuves avec des études de cas des comtés de Kakamega, Migori et Baringo. Jusqu’en 2010, l’administration des terres était fondée sur d’anciennes lois (enracinées dans les lois indiennes) telles que la Loi sur les terres enregistrées CAP 300 (Registered Land Act CAP 300 - RLA). Ces lois, fortement empruntées à l’administration coloniale du Kenya, donnaient aux hommes le pouvoir de posséder des terres, limitant ainsi les possibilités de propriété foncière des femmes. En outre, elles ne font aucune référence aux personnes invalides et ne prévoient aucune mesure de protection de leurs terres. Elles offrent un certain niveau de protection des intérêts des enfants mais ne précisent pas clairement les rôles en ce qui concerne le pouvoir des dépositaires des terres qui leur appartiennent. La loi foncière de 2012, la loi sur la Commission foncière nationale de 2012, puis la loi sur la Commission foncière nationale du Kenya de 2012 et, plus tard en 2016, la loi sur les terres communautaires de 2016 visaient à corriger certains de ces déséquilibres [11]. Toutefois, les lois coutumières oppressives sont en vogue, ce qui rend très difficile pour les veuves de conserver leurs terres après la mort de leur mari. Ceci en dépit du fait que les femmes sont fortement impliquées dans l’agriculture et l’élevage.

Le troisième jour, le 17 avril, a été consacré à des visites sur le terrain de différentes fermes paysannes pratiquant avec succès l’agriculture traditionnelle. La Journée internationale de la lutte paysanne a été célébrée dans l’une des fermes avec l’engagement d’organiser les paysans et de lutter pour leurs droits.

Photo : Oskar Epelde

Je suis retourné à Nairobi le lendemain, le 18 avril, avec Isaiah Biwott qui m’accompagnait. Cela nous a presque pris la journée entière en bus, au cours de laquelle nous avons discuté d’un certain nombre de questions, y compris les plans pour nos activités futures sur la dette. Il coordonnera la campagne contre le microcrédit. Nous avons également pu voir l’énorme travail de construction du SGR qui est en cours d’extension jusqu’à Naivasha. Le plan initial était de l’étendre jusqu’à la ville portuaire sur les rives du lac Victoria, à Kisumu, puis de l’étendre jusqu’à Kampala, en Ouganda. Cependant, le projet a connu des temps difficiles car le Kenya n’a pas réussi à obtenir une nouvelle série de prêts chinois d’un montant de 368 milliards de KSh (3,7 milliards de $US). Le gouvernement prévoit maintenant de moderniser l’ancien chemin de fer à voie métrique de Naivasha à Malaba, à la frontière ougandaise. Le coût de cette restauration est estimé à 40 milliards KSh (400 millions de $US) alors que la construction de la ligne SGR entre Naivasha et Malaba via Kisumu coûterait 400 milliards KSh (4 milliards $US). Il y a très peu de logique valable pour que le gouvernement dépense une somme aussi astronomique de près de 500 milliards de Ksh (5 milliards de $US) alors que les lignes ferroviaires existantes pourraient être restaurées et aussi modernisées pour un coût bien moindre. La réponse de mon ami, c’est que l’argent s’est envolé !

Je suis retourné en Inde le lendemain après avoir passé la nuit à Nairobi.


Sushovan Dhar

CADTM Inde