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La recette Draghi : soutien illimité au grand capital financier
par Cristina Quintavalla
3 avril 2020

Le « Verbe » de Draghi fait fureur dans les médias mainstream : il faut que les États dépensent sans limites et sans contraintes pour relever l’économie, menacée de dépression.

Marchés, banques, entreprises, classe politique, tous se confondent en remerciements.

On pourrait, de prime abord, croire à une volte-face par rapport à ce que l’homme a défendu durant son mandat de président de la BCE, à savoir la nécessité de freiner l’augmentation de la dette publique : les gouvernements étaient invités à « prendre des mesures immédiates et courageuses pour garantir la pérennité des finances publiques », à placer « sous contrôle strict la dette (…) et les dépenses des autorités régionales et locales », en lançant au surplus « une réforme constitutionnelle qui rende les règles budgétaires plus contraignantes » (lettre de Draghi et Trichet, août 2011).

Or, en s’en tenant strictement aux faits, on voit que la recette dictée par Draghi était, littéralement : adopter des « mesures de correction du budget (…) principalement par des coupes dans les dépenses ». Quelles coupes ? Et effectuées aux dépens de qui ? Eh bien, il s’agissait « d’intervenir davantage dans le système de retraites, en rendant plus contraignants les critères d’éligibilité aux pensions d’ancienneté », « de réduire de façon significative le coût des emplois publics, (…) si nécessaire en baissant les salaires », d’effectuer des « coupes horizontales dans les dépenses discrétionnaires », « de (…) réformer davantage le mécanisme collectif de négociation salariale, de mettre en œuvre des formes de flexibilité des contrats ».
Mais voici la cerise sur le gâteau : il était nécessaire d’adopter « une stratégie de réforme globale, profonde et crédible, incluant la libéralisation totale des services publics locaux et des services professionnels. Cela devrait être appliqué en particulier à l’offre de services locaux, via des privatisations de grande ampleur » (op.cit., p.2).

La mort de personnes atteintes par le coronavirus, que ce soit dans des hôpitaux manquant de personnel médical et sanitaire, de matériel, de financements pour la recherche et même de réactifs pour réaliser les tests, ou chez elles, parce qu’elles n’ont pu recevoir une assistance appropriée, est la conséquence d’une réduction des dépenses de santé, qui, à l’échelle de toute l’Italie, ont baissé chaque année d’au moins un milliard. La réduction du financement et l’affaiblissement du Service national de santé (SSN) ont servi à faire payer plus cher les prestations de santé aux citoyens et à favoriser le développement de caisses complémentaires privées, détenues par des banques, des compagnies d’assurance, des fonds d’investissement, dont le but est de réaliser des profits sur l’ensemble d’un secteur, celui de la santé, qui représente plus de 150 milliards d’euros.

La principale préoccupation de Draghi était, explicitement, de soutenir la compétitivité des entreprises, dans un contexte d’augmentation de la concurrence.

D’adapter les mesures aux « besoins des entreprises » (selon ses propres termes), et non à ceux des travailleurs, des retraités, des jeunes dépourvus d’emploi sûr et stable – auxquels il réservait le traitement exposé plus haut.

C’est ce même objectif que l’on trouve confirmé dans l’article écrit récemment par Draghi pour le Financial Times.

« Les pertes du secteur privé – et la dette créée pour combler le gap – doivent être absorbées, en totalité ou en partie, par les budgets publics. Des niveaux de dette publique plus élevés deviendront une caractéristique permanente de nos économies et seront accompagnés de l’effacement de la dette privée. »

L’État doit par conséquent :

  • absorber dans ses budgets les pertes du secteur privé ;
  • augmenter de manière permanente la dette publique ;
  • effacer les dettes privées.

Ainsi donc, un État peut s’endetter sans s’exposer au couperet des règles européennes en matière d’endettement, ces fameux critères de Maastricht ? Sans s’exposer à des corrections, telles que l’obligation d’adopter des mesures « dans le sang et les larmes », incluant des coupes dans les dépenses et les services sociaux, dans les transferts de l’État vers les collectivités territoriales, ainsi que des privatisations de services – de la santé à l’éducation, à l’action territoriale et aux biens communs ?

Ou ne peut-il le faire que quand il doit prendre en charge les pertes du secteur privé ?

Que signifierait augmenter la dette de manière permanente sans toucher aux critères régissant actuellement le rapport dette/déficit/PIB, c’est-à-dire sans annuler définitivement - et non suspendre temporairement – le Pacte de stabilité, voire les traités européens ?

Une chose est certaine : si les contraintes des traités européens restent en vigueur, l’augmentation permanente de la dette ne pourra que se traduire par des attaques supplémentaires contre les droits de la majorité de la population, par la réduction violente des ressources disponibles pour les dépenses publiques et les politiques sociales, par une aggravation inouïe de l’asservissement des travailleurs, manuels comme intellectuels, qui seront jetés dans la précarité la plus intolérable - la fameuse « socialisation des pertes ».

L’augmentation de la dette, actuellement, dans les conditions et dans le cadre des règles actuelles, implique que les États, donc aussi l’État italien, devront recourir toujours davantage à l’endettement auprès de banques et de fonds d’investissement, avec les taux et aux conditions fixés par les marchés eux-mêmes, comme l’imposent les dispositifs voulus par les institutions européennes, qui ont contraint les pays de l’UE à se tourner vers les marchés financiers extérieurs pour financer leur dette, comme s’ils étaient des entités privées.

C’est Draghi lui-même qui l’a dit lors d’une audition au Parlement européen, en janvier 2019 : « Une dette élevée réduit la souveraineté nationale d’un pays, car, lorsqu’il s’agit de juger les comptes publics, ce sont les marchés qui ont le dernier mot ». C’est donc cela que propose aujourd’hui Draghi !

La spéculation pratiquée par les banques, qui achètent, à l’aide de prêts de la BCE - comme l’a voulu Draghi - et avec des taux d’intérêts compris entre 0 % et 1 %, les titres de la dette publique des États, lesquels doivent s’acquitter de taux jusqu’à dix fois supérieurs, n’a évidemment avantagé ni les États ni les petites et moyennes entreprises ni les citoyens, qui ont bien peu bénéficié de ce flux d’argent.

La nouvelle recette de Draghi est en réalité celle-là même qui a imposé à la collectivité la charge du sauvetage des banques, lesquelles ont bénéficié, rien qu’en Italie, de 13 à 14 milliards d’euros d’argent public.

La recette proposée par Draghi est diabolique : l’endettement croissant et permanent des Etats auprès des banques et les garanties qu’ils devront leur fournir, alors que celles-ci accorderont aux grandes entreprises privées des financements à taux nul, constituent une forme de soutien sans précédent au grand capital financier.

Il faut bien se rappeler que banques et entreprises étaient déjà en crise avant qu’éclate la pandémie, de l’Allemagne aux Etats-Unis, en passant par l’Italie : tendance à l’aplatissement de la courbe de rendement, crédits détériorés (587 milliards de dollars), endettement croissant des grandes sociétés non financières (+ 41 % en dix ans rien qu’aux Etats-Unis), recours au buyback (rachat de leurs propres actions), pertes considérables du secteur bancaire (au deuxième trimestre 2019, la Deutsche Bank a perdu 3,5 milliards, BNP Paribas 4,1), décélération de l’économie mondiale (l’année dernière, - 4,7 % pour l’Allemagne, 1,3 % pour la France, 1,5 % pour l’Espagne, sur une base mensuelle), avec une chute de la production industrielle et une stagnation des PIB.

Comme l’a souligné V. Giacchè, on peut supposer qu’une époque touche à sa fin.

Quelle époque ? Celle où le capital productif d’intérêts soutenait l’économie et les profits en favorisant une hypertrophie financière comme réponse à une valorisation insuffisante des capitaux, à la recherche de taux de revenus toujours plus élevés.

Dans un monde mis à genoux par cette pandémie, la faillite des politiques néolibérales apparaît de plus en plus éclatante

Dans un monde mis à genoux par une pandémie que l’on ne parvient pas à endiguer et où défilent sous nos yeux les cadavres qui jonchent la voie – fin des politiques publiques, privatisation des systèmes de santé, de l’enseignement et des transports, dévastation des écosystèmes, formes intolérables de politiques extractives et prédatrices -, la faillite des politiques néolibérales apparaît de plus en plus éclatante.

La recette de Draghi pour sortir de la crise est celle-là même qui a provoqué la crise : octroyer aux banques de nouveaux stocks de dette publique, transférer la dette du privé aux pouvoirs publics (entre 2008 et 2018, elle est passée de 62 % à 86 %), signifie favoriser l’expansion et l’extension sans limites ni contraintes du capital productif d’intérêts, celui qui drogue l’économie, alimente les bulles financières et détruit l’économie réelle.


Traduction de Sylvie Herold


Cristina Quintavalla

membre du CADTM Italie