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Série : 1944-2021, 77 ans d’intervention de la Banque mondiale et du FMI (Partie 28)
La Banque mondiale n’a pas vu venir le printemps arabe et préconise la poursuite des politiques qui ont produit les soulèvements populaires
par Eric Toussaint
25 mars 2021

En 2021, la Banque mondiale (BM) et le FMI atteignent l’âge de 77 ans. Ces deux institutions financières internationales (IFI), créées en 1944, sont dominées par les États-Unis et quelques grandes puissances alliées qui agissent pour généraliser des politiques contraires aux intérêts des peuples.

La BM et le FMI ont systématiquement prêté à des États afin d’influencer leur politique. L’endettement extérieur a été et est encore utilisé comme un instrument de subordination des débiteurs. Depuis leur création, le FMI et la BM ont violé les pactes internationaux sur les droits humains et n’hésitent pas à soutenir des dictatures.

Une nouvelle forme de décolonisation s’impose pour sortir de l’impasse dans laquelle les IFI et leurs principaux actionnaires ont enfermé le monde en général. De nouvelles institutions internationales doivent être construites. Nous publions une série d’articles d’Éric Toussaint qui retrace l’évolution de la BM et du FMI depuis leur création en 1944.


Alors que la Banque mondiale et le FMI félicitaient les régimes autoritaires ou dictatoriaux au pouvoir dans la région arabe depuis plusieurs décennies, le feu de la révolte couvait sous la cendre.

Zine el-Abidine Ben Ali, président de la République tunisienne de 1987 à 2011 (CC - Wikimedia)

Les principaux rapports officiels de ces deux institutions concernant la Tunisie et l’Égypte, les deux pays où la révolte populaire a explosé en décembre 2010-janvier 2011, louaient les réalisations du président Ben Ali (au pouvoir depuis 24 ans) et du président Hosni Moubarak (au pouvoir pendant près de 30 ans). Ces deux potentats qui appliquaient les recettes néolibérales recommandées par le tandem BM - FMI et qui étaient des alliés fidèles des puissances occidentales ont été forcés par la mobilisation populaire de quitter le pouvoir en janvier 2011.

La Banque ne réalise aucune analyse critique sérieuse de son aveuglement

Dix ans plus tard, aucun document officiel de la Banque mondiale ne permet de comprendre les racines profondes de la révolte. La Banque ne réalise aucune analyse critique sérieuse de son aveuglement, par contre elle produit des études pseudo-sérieuses pour justifier son action.

La Banque mondiale et le FMI sont confrontés à un problème manifeste : si, comme elles l’affirment, leur politique allait dans le bon sens et s’il s’agit de l’approfondir, comment expliquer les profondes mobilisations populaires qui ont secoué depuis 2011 à des degrés d’intensité divers à peu près tous les pays de la région, du Maroc au Yémen en passant par le Liban. Au moment où ces lignes sont écrites, cela fait un peu plus de dix ans que les populations expriment leur profond mécontentement à l’égard des effets sociaux, économiques et politiques des recettes néolibérales.

La contradiction entre les prévisions de la Banque et la réalité est telle qu’elle n’a pas pu garder le silence

Hosni Moubarak, président de la République arabe d’Égypte de 1981 à 2011 (CC - Wikimedia)

La contradiction entre les prévisions de la Banque et la réalité est telle qu’elle n’a pas pu garder le silence. Elle a dû se livrer à un exercice de communication pour tenter d’expliquer qu’elle n’avait pas vu venir les soulèvements mais ce qu’elle a produit n’est pas du tout convaincant.

Nous allons prendre quelques citations qui montrent que la Banque mondiale refuse de reconnaître que les politiques qu’elle recommande ont joué un rôle important dans les facteurs qui provoquent le mécontentement populaire. Dans un communiqué de presse datant d’octobre 2015, la Banque mondiale écrit :

« Si l’on ne prend en considération que les données économiques, les révolutions du Printemps arabe de 2011 n’auraient jamais dû se produire. Les chiffres de la décennie précédente montraient en effet une situation florissante : la région du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord (MENA) avait enregistré des progrès réguliers sur le plan de l’élimination de l’extrême pauvreté, du partage de la prospérité, de l’amélioration des taux de scolarisation et de la situation nutritionnelle ainsi qu’en matière de mortalité infantile et maternelle. Des réformes étaient en cours et la croissance appréciable. Et puis, au tournant de l’année 2011, des millions de personnes ont envahi les rues des grandes villes de la région pour appeler au changement, et la « rue arabe » a entamé un scénario que les indicateurs quantitatifs classiques n’avaient pas anticipé. [1] »

La Banque mondiale qui refuse de reconnaître sa profonde méconnaissance de la réalité dans la région arabe, réalise des contorsions pour tenter d’expliquer pourquoi des millions de personnes sont descendues dans la rue malgré les prétendus succès des politiques menées par les régimes autoritaires en place.

L’explication de la Banque est tout sauf convaincante. Plusieurs critiques de la banque l’ont démontré avec rigueur (voir plus loin). Résumons les explications données par la Banque.

Les fausses explications de la Banque mondiale

Le titre qu’elle donne à son communiqué de presse d’octobre 2015 résume son propos : « Le mécontentement de la classe moyenne à l’origine du Printemps arabe ». La Banque réaffirme que la pauvreté et les inégalités étaient en baisse avant 2011. Selon elle, il y avait un progrès « dans le partage de la prospérité ». La Banque mondiale affirme qu’il y avait une « amélioration des taux de scolarisation et de la situation nutritionnelle ainsi qu’en matière de mortalité infantile et maternelle ». Selon la Banque, c’est la classe moyenne qui était la plus mécontente car alors que la situation générale s’améliorait, elle n’en recueillait pas les fruits.

Contrairement à la réalité, la Banque mondiale affirme que la pauvreté et les inégalités étaient en baisse avant 2011

La Banque affirme que les 40 % les plus pauvres de la population étaient beaucoup moins mécontents que la classe moyenne et n’avaient pas de véritable raison pour descendre dans la rue. C’est clairement en contradiction avec l’événement qui a enclenché le mouvement de protestation en Tunisie, le pays qui a été le premier à connaître le printemps arabe. Rappelons que le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur ambulant, s’immole à Sidi Bouzid pour protester contre la saisie de sa marchandise par la police. Cela a entraîné une énorme vague de protestation qui a mobilisé par centaines de milliers des manifestant·es des classes populaires, et notamment des couches les plus pauvres. Contrairement à ce qu’affirme la Banque mondiale, ce ne sont pas uniquement les classes moyennes qui se sont mobilisées.

Place Tahrir, Egypte, le 1 février 2011 (CC - Flickr - @Peta_de_Aztlan)
Encadré sur le début du printemps arabe en Tunisie et en Égypte :

TUNISIE

17 décembre 2010 : Mohamed Bouazizi, un jeune vendeur ambulant, s’immole à Sidi Bouzid pour protester contre la saisie de sa marchandise par la police. Début d’une vague de contestation.

11 janvier 2011 : Les affrontements gagnent Tunis.

14 janvier : Fuite du président Ben Ali, au pouvoir depuis 1987, vers l’Arabie saoudite.


ÉGYPTE


25 janvier 2011 : Première manifestation sur la Place Tahrir au Caire. Début de plusieurs semaines de mobilisations des Égyptien·nes en vue de la chute du régime.

11 février : Le président Hosni Moubarak, au pouvoir depuis 1981, démissionne.

Les critiques adressées à la Banque à propos du diagnostic de la situation

Gilbert Achcar, auteur de plusieurs livres indispensables sur la région arabe (Afrique du Nord et Moyen-Orient) ainsi que sur le printemps arabe [2], a démontré dans une étude bien documentée publiée en 2020 [3] que les affirmations de la Banque mondiale sont infondées. Achcar montre qu’il n’est pas vrai que le niveau d’inégalité était plus faible dans la région arabe que dans la plupart des autres régions du monde dit en développement. S’appuyant sur une série d’études, il affirme que l’inégalité des revenus a fortement augmenté en Afrique du Nord et au Moyen-Orient entre 1980 et 2011.

L’inégalité des revenus a fortement augmenté en Afrique du Nord et au Moyen-Orient entre 1980 et 2011

Les revenus des classes populaires ont baissé tandis que les plus riches ont vu augmenter leurs revenus, leur patrimoine. Il met en cause la manière très peu fiable avec laquelle la Banque mondiale collecte des informations sur la consommation des ménages et sur leurs revenus. J’aborderai prochainement dans un cadre plus général le caractère non fiable des données fournies par la Banque mondiale en matière de pauvreté (voir : « Les divagations de la Banque mondiale concernant le nombre de pauvres sur la planète », on publiera cela le lundi 29 mars). La Banque mondiale, pour établir les données qu’elle présente à tort comme reflétant la réalité, se base sur des enquêtes réalisées sur un échantillon très limité de ménages. Les conclusions de la Banque sont clairement contredites par les faits.

La Banque mondiale se base sur des enquêtes réalisées sur un échantillon très limité de ménages

De leur côté, Thomas Piketty, Facundo Alvaredo et Lydia Assouad, dans des travaux publiés entre 2014 et 2018, les derniers portant sur la période 1990-2016, s’opposent également à la thèse de la Banque mondiale selon laquelle le niveau d’inégalité serait plus faible au Moyen-Orient que dans d’autres régions du monde. Selon Piketty et ses deux collègues : « le Moyen-Orient apparaît comme la région la plus inégalitaire au monde, avec une part de revenu du décile supérieur atteignant 64 %, contre 37 % en Europe occidentale, 47 % aux États-Unis et 55 % au Brésil. [4] »

Selon Piketty, Alvaredo et Assouad, le 1 % le plus riche au Moyen-Orient accapare un pourcentage beaucoup plus grand des revenus que dans les autres régions ou pays : « La part du revenu du centile supérieur est d’environ 30 % au Moyen-Orient, contre 12 % en Europe occidentale, 20 % aux États-Unis, 28 % au Brésil, 18 % en Afrique du Sud, 14 % en Chine et 21 % en Inde. » (p. 17).

Le Moyen-Orient apparaît comme la région la plus inégalitaire au monde, les 10% les plus riches accaparent 64 % des revenus, contre 37 % en Europe occidentale, 47 % aux États-Unis et 55 % au Brésil

Les contributions de Gilbert Achcar et celles de Thomas Piketty, Facundo Alvaredo et Lydia Assouad infirment de manière à ce point évidentes les explications de la Banque mondiale que celle-ci a été amenée à réagir directement afin de tenter de disqualifier les critiques qui lui sont adressées. Pour le compte de la Banque, Vladimir Hlasny et Paolo Verme, auteurs d’études critiquées à la fois par Achcar et Piketty, Alvaredo et Assouad, s’en prennent directement au premier en l’accusant de politiser le débat alors qu’il faudrait se contenter d’avoir une discussion technique.

Ils écrivent : « La critique faite par Gilbert Achcar conclut que les recherches des protagonistes du débat sur le « casse-tête des inégalités dans le monde arabe » font preuve d’un aveuglement systématique et volontaire sur le fait que « leurs recettes ont été responsables... de la formidable explosion sociopolitique du printemps arabe et de la déstabilisation prolongée de la région » (p. 768). Nous soutenons que la conclusion d’Achcar est erronée et repose sur une interprétation trompeuse de preuves, un examen sélectif des études existantes, (…) une compréhension inadéquate de la mesure de l’inégalité des revenus. L’étude semble être une tentative de politiser ce qui a été par ailleurs un débat technique sain sur l’inégalité des revenus en Égypte. » [5] Il faut préciser que la critique élaborée par Gilbert Achcar se concentre sur l’analyse incorrecte réalisée par la Banque mondiale concernant la région arabe en général et l’Égypte en particulier. Il dénonce le fait que la Banque reprend largement les données fournies par des organismes officiels qui sont au service des régimes autoritaires de la région et notamment de l’Égypte.

La Banque mondiale reprend largement les données fournies par des organismes officiels qui sont au service des régimes autoritaires de la région

Gilbert Achcar a répondu à la contre-attaque des auteurs de la Banque en faisant remarquer correctement qu’il était « étonnant que quiconque puisse soutenir l’affirmation selon laquelle la discussion sur un sujet tel que la validité des données officielles fournies sous des régimes autoritaires et la cause des grands soulèvements populaires contre ces mêmes régimes est purement « technique », et que seuls les économétriciens devraient s’y engager, à l’exclusion des économistes politiques et de tous les autres spécialistes des sciences sociales - sans parler des militants sociaux et politiques qui en savent souvent plus sur leur pays que les « experts » étrangers. » [6]

Manifestation de soutien à Mohamed Bouazizi et aux prisonniers politiques, Paris, France, le 15 janvier 2011 (CC - Wikimedia)

Les contorsions de la Banque mondiale autour de l’inégalité des revenus et de la courbe de Kuznets

Il faut préciser que la Banque ne considère pas un niveau d’inégalité en augmentation comme négatif. En effet, elle adopte la théorie élaborée dans les années 1950 par l’économiste Simon Kuznets [7] selon laquelle un pays dont l’économie décolle et progresse doit nécessairement passer par une phase d’augmentation des inégalités. Selon ce dogme, les inégalités commenceront à baisser dès que le pays aura atteint un seuil supérieur de développement. C’est un peu la promesse du paradis après la mort qui est utilisée par les classes dominantes pour faire accepter une vie faite de souffrance.

La Banque mondiale considère que l’augmentation des inégalités est nécessaire pour le développement

La nécessité de voir monter les inégalités est très ancrée à la Banque mondiale. Pour preuve, les paroles du président de la BM, Eugene Black, en avril 1961 : « Les inégalités de revenus découlent nécessairement de la croissance économique (qui) donne la possibilité aux gens d’échapper à une existence dans la pauvreté »  [8]. Pourtant, les études empiriques réalisées par la BM du temps de Hollis Chenery dans les années 1970 ont infirmé les affirmations de Kuznets.

À partir de 1973, la question de l’inégalité de la répartition des revenus dans les PED comme élément influant sur les possibilités de développement commence à être étudiée par la BM. L’équipe économique dirigée par Hollis Chenery y consacre une énergie certaine. Le livre majeur consacré par la BM à ce sujet est coordonné par Chenery lui-même et s’intitule Redistribution et Croissance [9]. Il paraît en 1974. Chenery est conscient que le type de croissance induite par la politique de prêt de la Banque est générateur d’une croissance des inégalités. La préoccupation de la BM a été exprimée à plusieurs reprises de manière très nette par McNamara : si on ne réduit pas les inégalités, si on ne réduit pas la pauvreté, on assistera à des explosions sociales à répétition et celles-ci porteront préjudice aux intérêts du monde libre, dont le leadership est assuré par les États-Unis.

Néanmoins, après le départ de Chenery en 1982 et son remplacement par Anne Krueger, une économiste conservatrice néolibérale, la BM abandonne complètement la préoccupation relative à l’augmentation ou au maintien des inégalités au point qu’elle décide de ne plus publier de données à ce propos dans le Rapport mondial sur le développement dans le monde. Anne Krueger n’hésite pas à reprendre à son compte la courbe de Kuznets, en faisant de la montée des inégalités une condition du démarrage de la croissance au motif que l’épargne des riches est susceptible de nourrir les investissements.

Les inégalités de revenus découlent nécessairement de la croissance économique

Dans son livre Le capital au XXIe siècle [10], Thomas Piketty a présenté une critique très intéressante de la courbe de Kuznets. Piketty rappelle qu’au départ Kuznets doutait lui-même du bien-fondé de sa courbe, cela ne l’a pas empêché d’en faire une théorie qui a la vie longue. Entre temps les inégalités ont atteint un niveau inédit dans l’histoire de l’humanité. C’est le produit de la dynamique du capitalisme globalisé soutenue par les politiques des institutions internationales en charge du « développement » et des gouvernements qui favorisent le 1 % le plus riche au détriment de l’écrasante majorité de la population tant au Nord qu’au sud de la planète.

Quand on analyse les positions prises par la Banque mondiale pour expliquer le printemps arabe on se rend compte que domine encore l’idée selon laquelle une montée des inégalités est une bonne chose pour le développement.

C’est pour cela que je parle de contorsions de la Banque mondiale à propos du printemps arabe. De quoi s’agit-il ?

Selon la Banque mondiale, l’aversion pour l’inégalité, et non l’inégalité en soi, doit être déplorée, puisque l’inégalité doit inévitablement augmenter avec le développement

La Banque mondiale affirme que le niveau d’inégalité était faible dans toute la région arabe et cela l’inquiète car c’est le symptôme que quelque chose ne fonctionne pas suffisamment dans le supposé succès économique de la région. En fidèles adeptes de la théorie de Kuznets, Vladimir Hlasny et Paolo Verme affirment « une faible inégalité n’est pas un indicateur d’une économie saine » [11].

Gilbert Achcar résume ainsi la position adoptée par Paolo Verme de la Banque mondiale : « selon l’étude de la Banque mondiale de 2014, c’est l’aversion pour l’inégalité, et non l’inégalité en soi, qui doit être déplorée, puisque l’inégalité doit inévitablement augmenter avec le développement dans une perspective kuznétsienne. Si la croissance du PIB s’était accompagnée d’un effet de ruissellement, les Égyptiens auraient eu une vision plus positive de l’inégalité, car « les gens peuvent difficilement être favorables à l’inégalité si leur propre statut et celui de leurs pairs ne s’améliorent pas » (Verme et al., 2014 : 97 [12]). Selon la même logique, pour se conformer à la courbe de Kuznets, c’est de plus d’inégalité plutôt que de moins d’inégalité dont l’Égypte a besoin (…) » [13]

Il faut ajouter que la Banque cherche à faire croire contre toute évidence que les plus pauvres n’ont pas été un des principaux secteurs sociaux à participer à l’action contre les régimes autoritaires en place et leurs politiques antisociales. C’est important pour la Banque d’affirmer cela car elle est censée aider les pauvres. Vu que dans le monde fantaisiste tel qu’imaginé par la Banque mondiale le niveau de pauvreté était faible, il n’est pas possible que ce soit les plus pauvres qui se soient soulevés en Tunisie et en Égypte en janvier 2011. Selon les experts de la Banque mondiale, ce sont donc les classes moyennes qui se sont mobilisées pour protester contre l’insuffisante progression de leurs conditions d’existence. Selon la Banque, cette progression insuffisante était due à l’État qui était encore trop présent dans l’économie et dont une partie des gestionnaires géraient mal les affaires publiques.

La Banque mondiale et le FMI ont soutenu jusqu’au bout les régimes autoritaires

D’autre part, la Banque a besoin de boucs émissaires et dès lors elle n’hésite pas après le renversement de chefs d’État à déclarer qu’ils étaient autoritaires et corrompus alors que jusqu’à la dernière minute elle les a soutenus. Tout comme le FMI qui a apporté son soutien à ces mêmes régimes autoritaires jusqu’au dernier moment.

La Banque mondiale n’a pas changé d’orientation dans la région arabe

Dix ans après le début du printemps arabe, la Banque mondiale veut que soient poursuivies et approfondies les politiques qui ont été appliquées au cours de la période qui a précédé : « Il est de toute première instance de revitaliser les économies des pays MENA en ouvrant la porte au secteur privé, (…) et en faisant jouer à l’État le rôle régulateur juste qui est le sien, et non pas celui de l’entrepreneur. » [14] Comme d’habitude pour la Banque et pour le FMI, une grande partie des entreprises publiques doivent être privatisées et les pouvoirs publics doivent se contenter de réguler le libre jeu des forces du marché.

Pour la Banque et pour le FMI, une grande partie des entreprises publiques doivent être privatisées et les pouvoirs publics doivent se contenter de réguler le libre jeu des forces du marché

Il s’agit également de promouvoir des partenariats public-privé alors qu’on sait que ces politiques favorisent les intérêts des capitalistes aux dépens de l’intérêt public. Dans ce sens, la Banque écrit : « L’ambition est d’ouvrir les marchés à la compétition, d’introduire les partenariats public-privé là où ils sont opérants et de revitaliser des secteurs entiers des économies depuis longtemps inefficaces. »

Dans le même document, la Banque affirme « Les gouvernements se doivent (…) de donner toute leur chance aux jeunes et leur permettre d’être compétitifs dans un monde de plus en plus globalisé ». Il s’agit donc de préparer les jeunes à être compétitifs dans la lutte qu’ils/elles doivent se livrer les un·es les autres pour vendre leur force de travail à des patrons d’entreprises. Selon la Banque mondiale il ne faut surtout pas que les pouvoirs publics mettent une priorité à créer des emplois décents et utiles pour la société car ce sont les entreprises privées qui se chargeront d’en créer.

La Banque mondiale veut que les jeunes soient plus compétitifs et considèrent les femmes sous l’angle de leurs performances

Toujours dans ce document on lit que les femmes sont plus « performantes » (sic !), il faut donc que l’État adopte des politiques pour qu’elles s’insèrent plus dans le marché du travail [15].

Ensuite, la Banque mondiale s’en prend aux politiques sociales qui sont trop coûteuses : « Les gouvernements de la région se doivent aussi de repenser leur approche des politiques de protection sociale. Celles-ci ont toujours été construites sur des systèmes de compensation coûteux et mal pensés. Depuis des années, les gouvernements ont fait prévaloir les solutions politiquement faciles mais économiquement désastreuses d’un contrat social à travers lequel les produits et services se base seraient « protégés », sans ciblage des besoins, de manière à acheter les allégeances politiques et la « paix sociale ». » Donc il s’agit de réduire les subventions sociales.

La Banque termine son credo néolibéral par : « Pour éviter une autre décennie perdue, une prise de conscience est de mise dans toute la région, de l’Atlantique au Golfe. Il est essentiel d’ouvrir la voie à l’entreprise privée, de vaincre la résistance à la libéralisation des économies et d’offrir aux jeunes les opportunités de libérer tout leur potentiel. » Amen !

Il faut souligner et dénoncer que la Banque mondiale a poursuivi son soutien aux régimes autoritaires de la région en général. En particulier elle soutient le régime criminel du maréchal Abdel Fattah al-Sissi en place depuis 2014 et elle considère le régime monarchique autoritaire marocain comme un modèle à suivre. En prenant le contrepoint de la Banque mondiale, du FMI et des gouvernements de la région, le CADTM affirme que pour éviter une autre décennie faite d’espoirs et de désillusions, une prise de conscience est de mise dans toute la région, de l’Atlantique au Golfe. Il faut que les peuples de la région poursuivent l’action qu’ils ont entreprises depuis 2011 en s’auto-organisant et en mettant en place des gouvernements qui rompent radicalement tant avec le système capitaliste qu’avec sa version néolibérale et réalisent de profondes réformes sociales en faveur de la justice et de la libération de toutes les formes d’oppression qu’elles soient patriarcales, religieuses ou autres.


L’auteur remercie Omar Aziki, Brigitte Ponet, Claude Quémar et Milan Rivié pour leur relecture.

Dans un prochain article, j’aborderai la situation dans la région de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient des années 1950 jusqu’à la fin des années 1970, puis la généralisation des politiques néolibérales recommandées notamment par la BM et le FMI de 1980 à 2011, suivi de la poursuite des politiques néolibérales de 2011 jusqu’à aujourd’hui.


Notes :

[1Banque mondiale, « Le mécontentement de la classe moyenne à l’origine du Printemps arabe », publié le 21 octobre 2015, https://www.banquemondiale.org/fr/news/feature/2015/10/21/middle-class-frustration-that-fueled-the-arab-spring consulté le 18 mars 2021

[2Gilbert Achcar, Le choc des barbaries, terrorismes et désordre mondial, Bruxelles, 2002, Éd. Complexe, 166 p., rééd. Paris, 10/18, 2004, 188 p. Gilbert Achcar, Le Peuple veut. Une exploration radicale du soulèvement arabe, Sinbad, Actes Sud, 2013, 431 p.

[3Gilbert Achcar , « On the ‘Arab Inequality Puzzle’ : The Case of Egypt », publié le 17 Mars 2020, https://doi.org/10.1111/dech.12585 consulté le 20 mars 2021

[4Thomas Piketty, Facundo Alvaredo et Lydia Assouad, « Measuring lnequality in the Middle East 1990–2016 : The World’s Most Unequal Region ? » - AAP2019RIW.pdf publié en 2018, http://piketty.pse.ens.fr/files/AAP2019RIW.pdf consulté le 21 mars 2021 Dans l’étude Piketty, Alvaredo et Assouad, les auteurs mentionnent la thèse de la Banque mondiale « Un certain nombre d’articles ont fait valoir que l’inégalité des revenus au niveau national ne semble pas être particulièrement élevée par rapport aux normes internationales, et donc que la source de l’insatisfaction pourrait se trouver ailleurs (voir notamment Halsny et Verme, 2015, 2018). » Il faut savoir que Halsny et Verme ont publié plusieurs documents pour le compte de la Banque mondiale. Dans l’étude de Piketty, Alvaredo et Assouad, le Moyen-Orient comprend la Turquie, Iran, Égypte, Irak, Syrie, Jordanie, Liban, Palestine, Yémen et les pays du Golfe (l’Arabie saoudite, Oman, Bahreïn, les Émirats arabes unis, le Qatar et le Koweït). Le Moyen-Orient comprend donc des pays non arabes comme la Turquie et l’Iran. Turkey, Iran, Egypt, Iraq, Syria, Jordan, Lebanon, Palestine, Yemen and Gulf countries (including Saudi Arabia, Oman, Bahrain, UAE, Qatar and Kuwait) À noter que selon Piketty, Alvaredo et Assouad : « La période 1990-2016 a connu une croissance démographique rapide au Moyen-Orient : la population totale a augmenté d’environ 70 %, passant de moins de 240 millions en 1990 à près de 410 millions en 2016. » p. 12 (The 1990–2016 period has seen rapid population growth in the Middle East : the total population rose by about 70 percent, from less than 240 million in 1990 to almost 410 million in 2016.)

[5« Gilbert Achcar’s critical review concludes that the research
of the protagonists of the ‘Arab Inequality Puzzle’ debate exhibits a systematic
neoliberal bias and a wilful blindness to the fact that ‘their recipes
were responsible…for the formidable socio-political explosion of the Arab
Spring and the protracted destabilization of the region’ (p. 768). We argue
that Achcar’s conclusion is erroneous and based on a misleading interpretation
of evidence, selective review of existing studies, false grouping of
scholars and an inadequate understanding of the measurement of income inequality.
The review appears to be an attempt to politicize what has otherwise
been a healthy technical debate on income inequality in Egypt. »
Vladimir Hlasny et Paolo Verme, « On the ‘Arab Inequality Puzzle’ : A Comment », publié en janvier 2021 dans la Revue Development and Change de l’Institut des Etudes sociales de La Haye, p. 1.

[6It is astonishing indeed that anyone could uphold the claim
that the discussion about a topic such as the validity of official data under
authoritarian regimes and the causality of major popular uprisings against
these same regimes is purely ‘technical’, and one which econometricians
alone should engage in, to the exclusion of political economists and all
other social scientists — not to mention social and political activists who
often know more about their countries than foreign ‘experts’.
Gilbert Achcar « Comment On the ‘Arab Inequality Puzzle’ : A Rejoinder », publié en janvier 2021 dans la Revue Development and Change de l’Institut des Etudes sociales de La Haye, p.2

[7KUZNETS Simon. 1955. « Economic Growth and Income Inequality », American Economic Review, n°49, mars 1955, p.1-28.

[8Cité par DEVESH KAPUR, JOHN P. LEWIS, RICHARD WEBB. 1997. The World Bank, Its First Half Century, Volume 1, p. 171.

[9CHENERY Hollis B. et al. 1974. Redistribution with Growth, Oxford University Press for the World Bank and the Institute of Development Studies, London.

[10Le capital au XXIe siècle, Le Seuil, 2013, 970 p.

[11« low inequality was not an indicator of a healthy economy » Vladimir Hlasny et Paolo Verme, « On the ‘Arab Inequality Puzzle’ : A Comment », publié en janvier 2021 dans la Revue Development and Change de l’Institut des Etudes sociales de La Haye, p. 4.

[12Paolo Verme et al. (2014) Inside Inequality in the Arab Republic of Egypt : Facts and Perceptions across People, Time, and Space. Washington, DC : World Bank.

[13Gilbert Achcar , « On the ‘Arab Inequality Puzzle’ : The Case of Egypt », publié le 17 Mars 2020, https://doi.org/10.1111/dech.12585 in the view of the 2014 World Bank study, it is inequality aversion, not inequality per se, that should be deplored, since inequality must inevitably rise with development from a Kuznetsian perspective. Had GDP growth been accompanied by a trickle‐down effect, the Egyptians would have had a more positive view of inequality, as ‘people can hardly appreciate inequality if their own status and the status of their peers do not improve’ (Verme et al., 2014 : 97). Following the same logic, in order to conform to the Kuznets curve, it is more inequality rather than less that Egypt needs

[14Banque mondiale : Dix ans après le « Printemps arabe », éviter une autre décennie perdue, publié le 14 janvier 2021, https://www.banquemondiale.org/fr/news/opinion/2021/01/14/mena-unbound-ten-years-after-the-arab-spring-avoiding-another-lost-decade consulté le 23 mars 2021 À noter que ce texte de la banque est signé par Ferid Belhaj qui est vice-président pour la région Moyen-Orient et Afrique du Nord à la Banque mondiale. Sa biographie officielle sur le site de la Banque, montre qu’il a représenté la Banque à différents endroits de la planète et qu’il a été en charge des activités de la Banque au Maroc, au Liban, en Syrie, en Jordanie en Iraq et en Iran https://www.banquemondiale.org/fr/about/people/f/ferid-belhaj

[15Christine Vanden Daelen, « Quand la Banque mondiale s’intéresse aux femmes… », publié le 26 février 2021, https://www.cadtm.org/Quand-la-Banque-mondiale-s-interesse-aux-femmes ainsi que « Féminismes et Banque mondiale : un mariage « contre-nature » ? », publié le 11 février 2021, https://www.cadtm.org/Feminismes-et-Banque-mondiale-un-mariage-contre-nature Lire également Denise Comanne, « Quelle vision du développement pour les féministes », publié le 28 mai 2020, https://www.cadtm.org/Quelle-vision-du-developpement-pour-les-feministes

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.