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La dette de l’intégration : Le prêt chinois du Monténégro et les pièges de l’Europe
par Tijana Okić
13 juillet 2021

La crise de la dette dans les Balkans continue de ravager les économies de la région, le Monténégro se tournant en vain vers l’UE pour obtenir un renflouement de ses dettes de plusieurs milliards d’euros envers des entrepreneurs chinois (Exim bank of China) pour ce qui fait essentiellement partie du mégaprojet d’infrastructure imposé par l’UE pour construire des corridors routiers européens.


Dans le même temps, la crise se croise avec la nouvelle guerre froide qui frappe la région, entre, d’une part, l’OTAN et l’UE, et d’autre part, la Russie et la Chine. Le régime notoirement corrompu du Monténégro a été pleinement soutenu par le premier depuis qu’il est passé de la sphère d’influence russe, en rejoignant l’OTAN en 2017. La crise exacerbe également la crise nationaliste interne au Monténégro qui a vu le même régime tomber lors des élections de l’année dernière, le premier changement de gouvernement en trente ans. Le régime « socialiste » de Milo Đukanović, bien qu’initialement partenaire du nationalisme « grand-serbe » (Great Serbian) et de ses crimes de guerre, s’est retourné contre lui au milieu des années 1990 pour s’accrocher au pouvoir, conduisant le pays à l’indépendance en 2006 sur une vague de nationalisme anti-serbe. Dans un pays à l’héritage monténégrin-serbe complexe, la réaction à des décennies de mauvaise gestion a pris la forme d’un revanchisme nationaliste « grand-serbe » et de demandes de réunification, soutenues par un coup d’État manqué soutenu par la Russie en 2017. Tacitement donc, la lutte est aussi celle entre l’OTAN et les orientations pro-russes. Les divisions nationalistes qui déchirent la société monténégrine sont encore exacerbées par une loi de 2019 qui a essentiellement nationalisé les institutions de l’Église orthodoxe, entraînant dans le conflit la hiérarchie ecclésiastique pro-serbe ainsi que l’establishment politique de la Serbie proprement dite. La coalition actuellement au pouvoir est dirigée par un bloc « grand-serbe » (le Front démocratique et les Démocrates), aidé par un plus petit parti libéral (le Mouvement civique d’unification - the Civic Movement of Unification, Action réformatrice - Reform Action), dont dépend sa majorité. C’est le leader de ce parti libéral, actuellement vice-président du gouvernement monténégrin, qui a écrit à l’UE pour demander un renflouement et une aide pour le service de la dette envers les Chinois.

Le désastre des investissements chinois et le poids de la dette publique au Monténégro

Le cas de la dette massive du minuscule Monténégro en matière d’infrastructures s’inscrit dans le contexte plus large de la présence de capitaux chinois dans l’ex-Yougoslavie et de la guerre économique entre l’Occident et la Chine. L’annonce récente par le G7 de taux d’imposition mondiaux modérés pour les entreprises a même été saluée par certains à gauche comme « la fin du néolibéralisme ». Ce n’est guère le cas, mais cela ne fait que confirmer que les États-Unis se préparent à une longue guerre (pour l’instant économique) avec la Chine et espèrent, en égalisant les taux d’imposition mondiaux sur les sociétés, empêcher les pays concurrents de profiter de l’augmentation des dépenses publiques étasuniennes. Les plus petits pays seront victimes de cette concurrence impérialiste. Le Monténégro, qui ne compte que 620 000 habitants, est l’un d’entre eux.

L’ « Initiative ceinture et route » de la Chine (Belt and Road Initiative – BRI), adoptée en 2013, est considérée par beaucoup comme l’initiative la plus importante de la politique étrangère et des objectifs stratégiques du parti communiste chinoise. La BRI est une stratégie mondiale de développement des infrastructures dont le plan ambitieux est une « Route de la soie » pour le XXIe siècle, investissant dans plus de 70 pays du monde entier pour relier l’Asie, l’Afrique et l’Europe par une série d’autoroutes, de voies ferrées et de réseaux maritimes. Le Monténégro est l’un des premiers pays à obtenir un crédit de la banque chinoise Exim Bank sous les auspices de ce mégaprojet d’infrastructure.

Toutefois, l’histoire de l’endettement du Monténégro ne peut être considérée en dehors des tendances économiques générales de la région post-yougoslave, à savoir les processus à long terme de privatisation, de financiarisation et d’euroïsation. Ces processus ont pris de l’ampleur à partir des années 2000, lorsque la région a connu sa première vague massive de privatisations et de libéralisation des marchés. En outre, tous les États post-yougoslaves ont subi un processus d’« euroïsation officielle et non officielle », avec pour conséquence la perte de l’indépendance monétaire et fiscale, et un endettement structurel chronique. L’économie du Monténégro a été « euroïsée » et, bien que le pays ne soit ni membre de l’UE ni de la zone euro, sa monnaie officielle est l’euro. Cela impose des contraintes à l’économie, qui dépend largement du tourisme comme principal moteur économique. Puisque, par définition, le pays ne peut pas émettre d’euros, il doit soit les obtenir par le biais des exportations, c’est-à-dire par les recettes des euros touristiques, mais surtout par les prêts du secteur bancaire, largement détenu par des étrangers. En 2016, la dette publique représentait 66,3 % du PIB et en 2020, elle a grimpé en flèche pour atteindre 109 %, exacerbée par la crise du COVID qui a vu s’effondrer le tourisme, principale activité économique du pays. Selon les prévisions, d’ici 2023, le niveau d’endettement devrait revenir aux niveaux d’avant la crise. Toutefois, ces prévisions restent instables compte tenu de la crise imminente de la dette contractée auprès de la banque chinoise Exim Bank.

Dans le cadre de son adhésion à l’UE, le Monténégro a adopté les critères de convergence de Maastricht concernant le déficit budgétaire et la dette publique. Ainsi, si la dette publique dépasse 60 % du PIB, « le gouvernement doit proposer au Parlement une réduction des dépenses pluriannuelles, une réduction des dépenses des municipalités, ainsi que proposer d’autres mesures pour assurer la réduction de la dette publique ». Cependant, le gouvernement a continué à s’endetter davantage, notamment avec le prêt accordé par la banque chinoise Exim Bank pour financer l’un de ses plus importants projets d’infrastructure publique, l’autoroute Bar-Boljare.

Dès le début, le prêt pour la première partie du projet, d’une valeur de près d’un milliard d’euros, a été jugé dangereux pour l’avenir des finances publiques du Monténégro. L’extrême difficulté présentée par le terrain en grande partie montagneux du pays, l’absence de justification économique évidente du projet, et le fait qu’il ne ferait jamais de bénéfices - tout cela indiquait une dette qui ne pourrait jamais être remboursée. Il est également allégué que Đukanović a confié de manière corrompue des fonds à des sous-traitants locaux proches de sa clique politique. Le public n’a jamais eu connaissance des termes et conditions du contrat et certaines parties du contrat restent secrètes à ce jour. Il s’agit de la plus grande dette chinoise contractée dans la région post-yougoslave. Ce que le public sait, c’est que le taux d’intérêt est de 2 %, que la période de grâce initiale de six ans a expiré, que la société chinoise CRBC, responsable des travaux de construction, a prolongé le délai six fois, et que le projet est loin d’être achevé, avec seulement 40 kilomètres construits sur les 177 prévus.

Les problèmes ne s’arrêtent pas là, étant donné l’énorme impact négatif de l’ensemble du projet sur la biodiversité, la pollution et les parcs nationaux, réserves naturelles et rivières protégées. Des études de faisabilité antérieures soulignant ces dangers ont tout simplement été ignorés. Pire encore, alors que la rivière Tara a obtenu le statut de zone protégée en 2004, le gouvernement a abrogé le droit des citoyens de voter par référendum sur l’autorisation de la construction, ce qui porte directement atteinte à l’un des canyons fluviaux européens les plus profonds et aux oasis écologiques les plus vierges d’Europe. Sans surprise, les ONG se sont vivement plaintes du manque d’inspection de l’État et du non-respect des lois existantes par l’entrepreneur.

Maintenant que le projet a clairement échoué et que la première tranche du paiement de la dette est due, le Monténégro est placé devant l’abîme. Le vice-président du Monténégro, Dritan Abazović, issu des libéraux, a écrit une lettre à la Commission européenne pour demander de l’aide pour le remboursement de la dette. La lettre indique que le projet a été arrêté, qu’il s’agit d’un désastre et que le Monténégro ne sera pas en mesure de rembourser la dette. L’UE a déclaré son soutien au Monténégro tout en refusant de rembourser la dette contractée auprès d’une tierce partie. Cela laisse le Monténégro dans une position plutôt incertaine et impossible dont l’issue finale reste à voir. Selon les rumeurs de la région, le contrat signé avec les Chinois prévoit, en cas de non-remboursement de la dette, que la Chine reprenne le port de Bar, comme elle l’a fait précédemment en Grèce par exemple avec le port du Pirée ou Hambantota au Sri Lanka. La presse allemande rappelle avec insistance que le Monténégro n’est pas le seul pays à demander de l’aide pour rembourser sa dette à la Chine, comme l’Équateur, le Pakistan, l’Éthiopie et le Kenya l’ont déjà fait.

« Les Balkans au peuple des Balkans ! »

Ce que la presse allemande oublie commodément, c’est que tout cela fait partie intégrante de la politique officielle de l’UE, le soi-disant Plan Juncker pour 2015-2018 visant à relancer l’économie européenne, basé sur des partenariats public-privé (PPP), avec 315 milliards d’euros comme capital d’investissement prévu. Ce plan a permis à la Chine de pénétrer les marchés européens principalement par le biais d’investissements via la Banque européenne d’investissement (BEI), sécurisant ainsi les partenariats public-privé pour réduire les coûts de placement de ses propres marchandises sur les marchés européens. Des exemples de la région en témoignent également. Alors que le financement du pont de Pelješac en Croatie est assuré par une subvention de l’UE de 357 millions d’euros, l’entreprise chargée des travaux est la même entreprise chinoise que celle responsable de la catastrophe au Monténégro. En Bosnie-Herzégovine, le financement de la rénovation des lignes de tramway de Sarajevo provient d’un prêt de la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD, 20,4 millions d’euros) et deux entreprises chinoises se sont vu attribuer des marchés publics sous la forte pression de la BERD.

En 2017, la compagnie d’électricité bosniaque (Elektroprivreda) et la banque chinoise Exim Bank ont signé un accord de prêt de 613 millions d’euros, les Chinois étant censés sécuriser les entreprises de construction et les travailleurs. L’un de ces derniers, General Electric, a maintenant annulé sa participation, ce qui a mis un terme à l’ensemble du projet. La Communauté énergétique de l’Europe du Sud-Est (Energy Community of South Eastern Europe), une association régionale imposée par l’UE pour libéraliser de force les marchés de l’énergie de la région et exporter les externalités de la concurrence parfaite et de l’équilibre du marché, c’est-à-dire exporter l’« énergie sale » de l’Europe vers les Balkans, poursuit le gouvernement bosniaque pour avoir violé les règles de l’UE sur les aides d’État à l’industrie, c’est-à-dire pour avoir garanti le prêt chinois à Elektroprivreda.

Comme Janus, l’UE fait face à la Chine dans les deux sens. D’une part, elle a cherché à ouvrir l’UE aux investissements et aux financements chinois. Ainsi, elle a renforcé les tendances à la financiarisation des Balkans, en conditionnant les investissements publics à un financement européen ou chinois et en soutenant récemment les entreprises chinoises dans des « appels d’offres publics » fixes. D’autre part, maintenant que les États-Unis ont réaffirmé leur leadership mondial sous le couvert du multilatéralisme, l’UE, et son chœur impérialiste libéral, est tentée par une concurrence plus robuste avec la Chine. Les Balkans sont une fois de plus le carrefour du choc des puissances mondiales. Avec son intégration croissante dans l’UE, ils ont perdu leurs industries ainsi que leur souveraineté monétaire et fiscale.

L’investissement dépend maintenant de l’attraction des investissements directs étrangers (IDE), et les règles sont déterminées par Bruxelles, le financement souvent fourni par l’une de ses branches financières, et les entrepreneurs étrangers sélectionnés sans poser de questions. De cette manière, les mégaprojets d’infrastructure écocides sans bénéfice économique, n’impliquant aucun investissement dans l’économie locale, pompent le capital national sous forme de dette extérieure, tandis que les finances publiques sont bloquées par les règles néolibérales dans l’accumulation de la dette, qui ne peut être servie que par une nouvelle dette extérieure, et finalement remboursée par l’endettement des générations futures appauvries.

L’élite dirigeante locale est très heureuse de jouer le jeu, en détournant des masses d’argent dans ses propres poches, tout en détournant les peuples de la région avec ses conflits nationalistes continus, conflits qui sont envenimés par les guerres froides et économiques des « grandes puissances ».

“Les Balkans aux peuples des Balkans" - était le vieux slogan révolutionnaire - et l’une de ses principales revendications aujourd’hui est le non-paiement de la dette et une économie politique qui sert les besoins locaux plutôt que les grands desseins des hégémons impériaux.


Traduit de l’anglais avec l’aide de Deepl.com


Tijana Okić