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Dossier Maghreb
L’Algérie se désendette, mais à quel prix ?
par Olivier Bonfond
17 septembre 2006

Tout comme le Brésil, l’Argentine ou encore la Russie, l’Algérie utilise ses réserves de change pour procéder à des remboursements anticipés de sa dette extérieure. Si, à priori, ce désendettement peut apparaître comme un choix positif, il est essentiel de se demander quels objectifs sont réellement poursuivis et à qui profitent ces remboursements. Après analyse, il apparaît que, à l’instar des autres pays agissant de la sorte, le gouvernement algérien n’a pas l’intention de sortir de la logique d’endettement. Et pourtant, potentiellement, d’autres choix sont possibles.

L’Algérie, comme une série d’autres pays, en particulier les producteurs de pétrole, pourrait utiliser son stock de devises fortes pour tenter, en collaboration avec ses pays voisins, de rompre avec un agenda néolibéral qui, au Nord comme au Sud, se révèle totalement inefficace, économiquement, socialement et écologiquement. Encore faut-il que la volonté politique soit présente...

Grâce aux recettes pétrolières, l’Algérie rembourse

En raison de l’envolée des cours du pétrole, l’Algérie a accumulé ces dernières années un stock considérable de devises fortes. En 2004, elle décide de se lancer dans le remboursement anticipé de ses dettes et paie 1,6 milliard de dollars à ses créanciers bilatéraux et multilatéraux. Le processus s’accélère quand, le 11 mai 2006, l’Algérie signe un accord multilatéral avec le Club de Paris lui permettant de rembourser de manière anticipée ses dettes bilatérales, estimées à 7,9 milliards de dollars. En quelques mois, le pays signe 12 accords avec ses créanciers du Nord [1]. Fin juin 2006, l’Algérie avait déjà remboursé par anticipation 4,3 milliards de dollars à ses créanciers du Club de Paris. Par ailleurs, elle conclut avec la Russie un accord pour l’effacement de l’ensemble de sa dette, estimée à 4,7 milliards de dollars, en échange d’achats par l’Algérie de divers équipements russes. L’Algérie négocie également avec les institutions financières multilatérales, en particulier la Banque mondiale et la Banque africaine de développement, un remboursement anticipé pour un montant près de 3 milliards de dollars dont le règlement est quasiment terminé. La partie privée de sa dette, environ un milliard de dollars, devrait également être remboursée avant terme. La négociation au Club de Londres, commence en septembre prochain.

Sa dette diminue

Logiquement, le gouvernement algérien, la Banque mondiale et le FMI se félicitent de cette baisse significative du niveau d’endettement et de l’amélioration des ratios dette : évaluée à 21,4 milliards de dollars fin 2004, la dette extérieure de l’Algérie est passé à 15,5 milliards de dollars fin 2005 et devrait tomber aux alentours de 5 milliards de dollars à la fin 2006, soit moins de 5% du PIB et à un peu plus de 10% des recettes d’exportations.

Au niveau de sa dette publique totale (interne et externe), elle passe de 99% du PIB en 1995, à 57% en 2001, 40% en 2003 et ne représentera plus que 15% d’ici à la fin 2006. Rajoutons que ces remboursements anticipés vont permettre à l’Algérie d’économiser des montants importants sur le service futur de sa dette. Tout cela semble parfait.

Mais la logique de l’endettement et du modèle néolibéral persiste

Rappelons-le, la dette a été l’instrument utilisé par les puissances du Nord pour maintenir leur domination et continuer à exploiter les ressources naturelles et les travailleurs des pays du Sud. Si l’objectif visé est de sortir de cette dépendance, pour ne pas dire asservissement, un processus de désendettement peut donc être considéré comme très positif. Malheureusement, mais logiquement, les critiques pouvant être formulées sur ce type de choix sont nombreuses.

  1. Ces paiements anticipés constituent un transfert de richesses supplémentaire du Sud vers le Nord et servent donc en priorité les intérêts des riches créanciers du Nord. S’il est vrai que ces derniers « perdent » de l’argent en ne touchant plus les intérêts liés aux mensualités, ce qui est pris n’est plus à prendre, d’autant que les créanciers n’hésitent pas à faire payer des « indemnités d’avance ! » [2].
  2. Ce désendettement ne signifie pas que le gouvernement algérien n’a plus l’intention de recourir aux crédits extérieurs, tout au contraire. Via ces remboursements, il vise surtout à améliorer son rating, lui permettant de contracter des nouveaux prêts à des taux plus avantageux. La logique ne change pas : la confiance de la finance internationale passe avant celle du peuple.
  3. La dette que le gouvernement choisit de rembourser est une dette odieuse et illégitime. Elle est le produit de dictatures militaires qui ont utilisé l’argent public pour s’enrichir personnellement et opprimer leur population. Rajoutons que cette dette, à l’instar des autres pays du Tiers Monde, a déjà été remboursée plusieurs fois.
  4. Par le mécanisme de la conversion de dette en investissements [3], en particulier avec la France, son plus gros créancier, le pays se voit dépossédé de ses secteurs stratégiques. Michelin, la Société générale (Banque) et d’autres multinationales voient leurs chiffres d’affaire et leurs profits gonfler, alors que le tissu économique et social se disloquent.

Et pourtant, d’autres choix sont possibles

Avec des réserves de change qui avoisinent maintenant les 70 milliards de dollars, le pays a maintenant une occasion historique de reprendre son destin en main. Contrairement à ce que le discours dominant prétend, les pays du Tiers Monde en général et l’Algérie en particulier ne manquent pas de ressources pour financer leur développement. Plutôt que de rembourser sa dette, l’Algérie pourrait et devrait utiliser l’argent du pétrole au profit de sa population. Le gouvernement algérien pourrait et devrait s’allier avec les pays de la région pour avancer vers la création d’un front uni contre le paiement de la dette. En mettant en commun ces richesses non transférées et leurs réserves de change, ils pourraient et devraient chercher à créer une nouvelle banque régionale, indépendante des puissances du Nord. Cette banque aurait pour rôle de financer, à un taux d’intérêt le moins élevé possible, pourquoi pas nul, un modèle de développement alternatif, favorisant la demande intérieure, la satisfaction des besoins humains, la coopération et la recherche de complémentarité. Les exemples récents de l’Argentine, du Venezuela ou de la Bolivie, prouvent qu’une position ferme à l’égard des IFIs et des riches créanciers du Nord peut donner des résultats très intéressants.


Notes :

[1France : 1,6 milliard de dollars, accord signé le 11 mai 2006. ; Portugal : 20 millions de dollars, accord signé le 20 mai 2006 ; Pays-Bas : 45 millions de dollars, accord signé le 22 mai 2006 ; Belgique : 225 millions de dollars, accord signé le 27 mai 2006 ; Danemark : 54,3 millions de dollars, accord signé le 06 juin 2006 ; Etats-Unis d’Amérique : 625 millions de dollars sur un stock de 1,2 milliards, accord signé à la mi-juin ; Autriche : 369 millions de dollars, accord signé le 21 juin 2006 ; Espagne : 690 millions de dollars, accord signé le 22 juin 2006 ; Canada 255 millions de dollars accord signé le 24 juin 2006 ; Finlande : 11,8 millions, de dollars accord signé le 27 juin 2006 ; Grande Bretagne : 202 millions de dollars, accord signé le 28 juin 2006 ; Accord en cours de négociation : Allemagne, Suisse et Japon

[2La Russie vient par exemple de négocier le rachat de sa dette au Club de Paris, évaluée à 22,3 milliards de dollars. Celle-ci devra s’acquitter d’une indemnité de remboursement anticipé d’un milliard de dollars...

[3Ce mécanisme permet à une entreprise privée de racheter des créances publiques, pour ensuite les négocier avec le pays débiteur contre du patrimoine public, souvent sous-évalué.

Olivier Bonfond

est économiste et conseiller au CEPAG (Centre d’Éducation populaire André Genot). Militant altermondialiste, membre du CADTM, de la plateforme d’audit citoyen de la dette en Belgique (ACiDe) et de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015.
Il est l’auteur du livre Et si on arrêtait de payer ? 10 questions / réponses sur la dette publique belge et les alternatives à l’austérité (Aden, 2012) et Il faut tuer TINA. 200 propositions pour rompre avec le fatalisme et changer le monde (Le Cerisier, fev 2017).

Il est également coordinateur du site Bonnes nouvelles