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Le poids des multinationales dans la dette de la RDC
par Erik Rydberg
21 décembre 2006

Il m’a été demandé de dire quelques mots de la nécessaire prise en compte des multinationales dans l’audit de la dette que le CADTM se propose de lancer.

Je ne suis pas un spécialiste de la dette ni de la RDC. Je n’y ai jamais mis les pieds. Je sais cependant qu’il s’agit d’un pays extrêmement riche en ressources naturelles (cuivre, cobalt, or, diamant, coltan....) et que ces richesses forment l’arrière-plan de la colonisation du pays, de son pillage systématique, de ses guerres intestines et des multiples velléités sécessionnistes dont elle a été et reste la victime.

Il a beaucoup été question ici du rôle néfaste et inacceptable joué par les institutions financières internationales, communément appelées les IFI : Banque mondiale, Fonds monétaire international, Club de Paris, les bras armés, à grand renfort de « prêts odieux », de l’investissement étranger sous le manteau duquel les multinationales vampirisent le tiers-monde. Il a aussi été question de ces dernières, du gigantisme de leurs opérations (barrage Inga, extension de la Gecaminnes), qui n’ont en rien servi le peuple congolais, que du contraire. Il faut s’y arrêter un instant.

Autant, en effet, les IFI ont-elles plongé et écrasé la RDC dans un endettement inutile répondant à des intérêts extérieurs, autant ce processus ne prend de sens qu’en identifiant ceux qui en bénéficient, les multinationales, dont les activités justifiaient ces prêts. On citera volontiers ici les experts ougandais Onyango et Udagama qui, en juin 2000, dans un rapport rédigé pour les Nations Unies, déclaraient ceci : « L’OMC est presque totalement entre les mains des sociétés transcontinentales privées. » [1] En dix mots, la messe est dite... L’OMC, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international sont entre les mains des multinationales, et le pillage, l’endettement du Congo est d’abord le résultat d’un capitalisme prédateur, ce qui est, soit dit en passant, dans sa nature, il fonctionne en exploitant travailleurs et nations, en s’appropriant leur surtravail, en réalisant des superprofits dans le tiers-monde.

Il convient ici, au détour d’une autre citation, de remonter un peu dans le temps et de mettre les choses en perspective. Voici peu [2], le secrétaire général de l’Organisation mondiale du travail, Juan Somavia, relevait que l’écart entre les pays riches et les pays pauvres est passé, depuis les années soixante, d’un facteur de 50 à 1 à un facteur de 120 à 1. Dit autrement, le tiers-monde ne cesse de se tiers-mondiser, de s’appauvrir.

Cela ne s’est pas fait tout seul. C’est le résultat de trente années de « capitalisme triomphant » et de marchandisation à outrance, sous toutes ses formes, nationales et internationales, des rapports sociaux. Le tableau est connu. Ses conséquences, pour le tiers-monde, se sont traduites par un affaiblissement radical de ses institutions, à commencer par la Cnuced (Conférence des Nations Unies pour le commerce et le développement). Porteuse des espoirs d’un nouvel ordre économique international, la Cnuced s’est vue, au fil des années, déshabillée de toutes ses compétences, y compris en termes de contre-pouvoir et de contre-proposition en matière d’investissements des multinationales - processus admirablement décrit par Muchkund Dubey du Research and Information System for Developing Countries (RIS) à Dehli [3]. On s’y reportera.

Il faut retenir cela et retenir que cette évolution, pour reprendre l’expression de Serge Halimi, avait pour but de « créer les conditions de l’impuissance publique », c’est à dire, entre autres, éliminer tous les obstacles juridiques démocratiques par lesquels les peuples ont cherché à encadrer l’activité des multinationales au profit des seules lois du marché et de ses mécanismes dits « autorégulateurs ». Ces dernières portent un nom : responsabilité sociale des entreprises, que d’aucuns qualifient, à juste titre, de « soft law », de loi « molle », il s’agit en effet de dispositifs non contraignants que les entreprises mettent en place elles-mêmes en revendiquant un minimum de contrôle externe. Partant, elles ne connaissent et n’admettent que leurs propres lois, dont elles sont juge et partie.

C’est dans ce contexte qu’il faut voir l’initiative d’une coalition d’ONG, dont le Gresea, le CADTM et le CNCD, de déposer en novembre 2004 une plainte contre des faits de pillage commis au Congo par quatre entreprises belges, le groupe Forrest, Nami Gems, la Belgolaise et Cogecom. Je n’entrerai pas dans le détail de cette procédure, elle est décrite dans le dernier numéro de notre trimestriel Gresea Echos, que nous tenons à votre disposition. L’essentiel, ici, est d’en percevoir la fonction idéologique. Il ne s’agit pas d’une plainte en justice, elle ne s’appuie pas sur des lois votées en bonne et due forme. C’est une procédure qui s’inscrit dans le cadre de recommandations que les Etats, réunis dans l’Organisation pour le commerce et le développement économique (OCDE), adressent aux multinationales. Ces recommandations, qui forment un ensemble de « normes » déclinées en dix chapitres, sont pour partie très ambitieuses, elles vont, dans leurs exigences de bonnes pratiques demandées aux multinationales, souvent plus loin que ce qu’exigent nos lois nationales. Mais : du vent. Cela n’a rien de contraignant, ce sont des voeux pieux, de la « responsabilité sociale des entreprises », des « normes » que les entreprises choisissent de respecter - ou non.

Une des principales raisons de ces plaintes est de mettre en évidence cette contradiction. Montrer que les Etats, en édictant ces normes, organisent leur propre impuissance. Et nous invitent, en tant qu’ONG, à jouer le jeu et, donc, à nous en rendre complices. Ce qu’il nous faut refuser, naturellement. D’emblée, ici, Pierre Galand a souligné l’importance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes. Cela réclame, plus que jamais, une pédagogie. Une pédagogie qui insiste sur la nécessité pour le tiers-monde de reconquérir sa place dans des instances « syndicales » telles que la Cnuced, le Mouvement des Non Alignés ou le Groupe des 77. Une pédagogie qui met en évidence que le recul des Etats et des organisations de travail est un recul des opprimés. Une pédagogie qui, soumettant la dette du Congo à un audit citoyen et critique, invite à appliquer la règle d’or de toute enquête financière : à qui profite le crime ? Aux IFI, certes, aux multinationales, sans doute, mais lesquelles, dirigées par qui, avec quelles complicités, quand et pourquoi ? Pour le dire autrement, la dette odieuse du Congo, on l’a vu par des exemples abondants, résulte largement d’un régime corrompu : il ne faudrait pas perdre de vue, pour autant, qu’il n’a pu exister que grâce à un « régime de corrupteurs ». Je vous remercie.


Notes :

[1Jean Ziegler, « Les nouveaux maîtres du monde », 2002.

[2International Herald Tribune, 27 février 2004.

[3« Reinventing UNCTAD : Some proposals for the UNCTAD Mid-Term Review », M. Dubey, RIS Discussion Paper, n° 110, juillet 2006.

Erik Rydberg