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La 2e crise de la dette mère de la crise financière
par Nicolas Sersiron
19 novembre 2008

Ou comment l’appauvrissement du Sud s’étend au Nord

C’est le surendettement des ménages américains, imposé par des revenus en baisse continuelle, qui a provoqué la crise. Au cours des 2 dernières décennies la dérégulation ultralibérale a imposé aux salariés et petits entrepreneurs du Nord une perte de 10% dans le partage de la richesse produite au profit des détenteurs de capitaux. En France, sur la base de 1980, 180 milliards d’euros sont perdus d’un côté et entrent en supplément dans la poche des actionnaires. De très nombreux étasuniens, parfois sans retraite ni assurance santé, ont été obligés de travailler plus et de s’endetter dans des conditions catastrophiques. Les moins riches ont fait des emprunts hypothécaires à des taux variables de plus ou moins 18% sur 28 ans ou pire, pour tenter de maintenir leur niveau de vie. Intenable. La grande majorité a vécu sous perfusion bancaire. La fameuse croissance américaine, que la vielle Europe était incapable d’atteindre, se faisait à crédit. La montée du prix de l’immobilier ne pouvait être infinie, pas plus que les arbres ne montent jusqu’au ciel. Le prix de l’immobilier est retombé et l’escroquerie bancaire est apparue : le crash était inévitable.

Il y a 26 ans, le Mexique, premier d’une longue liste, a été mis en faillite, suite à la multiplication brutale par 3 de ses remboursements d’emprunts à taux variables et indexés sur les taux américains. C’était le début de la première crise de la dette qui allait plonger dans la misère une grande partie des habitants de la planète : 1 milliard d’humains tente de vivre en état de sous-nutrition chronique et plus de 2 milliards sont en état de mal-vie.

Dans les pays en développement, ce sont les états qui ont été volontairement surendettés et poussés à la faillite. En comparaison des milliards qui sortent de partout aujourd’hui, on voit bien qu’il aurait été simple de les sauver, les sommes en jeu étaient autrement plus faibles. Dans le pays le plus riche du monde, ce sont les ménages qui ont été contraints au surendettement par l’injustice du partage. Et c’est le système maffieux des titrisations qui a fait tomber l’édifice financier construit sur l’arnaque des prêts subprimes.

Mais dans les 2 cas, c’est bien la dérégulation capitaliste qui est à la base de la catastrophe. L’ultralibéralisme, dans la bouche de la majorité des commentateurs médiatisés, était la voie unique, le sommet ultime du capitalisme et de la civilisation humaine.

Dans ces deux crises de la dette, ce sont les banques privées, responsables et coupables, qui sont sauvées de la faillite, mais ce sont les salariés et petits producteurs manipulés, qui sont ou seront contraints de rembourser les pertes.

Au cours des années 80, ce sont le FMI et la BM [1] qui ont imposé ce sauvetage de la finance internationale aux populations des pays en développement. Dans les pays industrialisés c’est au nom de la défense de l’économie mondiale que les gouvernements et les banques centrales sont en train de brutalement endetter les populations, sans le dire. La communication gouvernementalo-médiatique se fait dans un brouillard volontaire. Alors que chacun cherche à comprendre, attend des explications, l’urgence est utilisée pour masquer un déficit de démocratie, lourd de conséquences pour les années à venir. Si la majorité de la population comprenait le hold up qui se joue actuellement sur son avenir, elle serait dans la rue jusqu’à l’abandon du vol énorme que constitue le sauvetage des banques par l’état, sans nationalisations.

Un retour en arrière sur la première crise de la dette, qui a débuté en 1982, peut nous aider à traverser le rideau de fumée généré par les décideurs. L’énorme montée des taux a rendu impayables les contrats d’emprunts faits par les pays du Sud auprès des banques du Nord. Le FMI est alors intervenu comme prêteur en dernier recours. Il a choisi de sauver les banques du Nord, et d’imposer les PAS (Plans d’ajustement structurel) aux pays en faillite. Il a ainsi contraint les populations des pays pauvres à rembourser par leur travail et leurs impôts ces dettes illégitimes. Pour payer intérêts et capital, de nouveaux emprunts, indispensables et à taux élevés, ont entraîné une spirale d’appauvrissement sans fin. Sous-nutrition, émeutes de la faim, exportations agricoles au détriment des agricultures vivrières, dictatures soutenues financièrement par la Banque mondiale, guerres civiles, corruption des dirigeants du Sud organisée par le Nord, états dévalués, santé et éducation sacrifiées aux remboursements, pillage des matières premières par les transnationales, absence d’entretien et de construction d’infrastructures en sont les conséquence visibles.

C’est ainsi que le libre-échange, catastrophique pour les plus faibles, a été imposé aux pays en développement (PED), par les puissants pays industrialisés. Ils ont utilisés le FMI et la BM, comme des outils pour faire progresser l’économie-idéologie ultra-libérale sur toute la planète. Ces institutions ont été les courroies de transmission d’un transfert de richesses, colossal et assassin, du Sud vers le Nord. Non, les pays riches n’ont pas aidé les pays pauvres. Pire, c’est au prix de leur sous-nutrition que les populations du Sud ont enrichi les pays du Nord, surtout leurs financiers. Entre 1985 et 2007, l’équivalent de 7,5 plans Marshall soit 759 milliards $ en dollars réactualisés, sont partis vers les créanciers du nord pendant que le stock de leurs dettes doublait.

En Europe, aux États-Unis, (Thatcher, Reagan) les gouvernements et les grands actionnaires ont imposé, au nom du nouveau libéralisme, la dérégulation à l’intérieur et le libre-échange à l’extérieur. Cette concurrence déloyale s’est traduite par un glissement vers le moins disant social. Et si les conditions de travail aux États-Unis et en Europe ne sont pas encore celles de la Chine, c’est bien leurs dégradations et la baisse de leurs revenus qui a produit le catastrophique endettement des ménages (l’endettement moyen aux EU est de 140% de leur revenu annuel). « La question est maintenant de savoir comment, avec la fin de la mécanique des subprimes, on va donner aux américains les moyens financiers de continuer à vivre aux frais de la planète. » E. Todd 

En Europe comme aux EU, les gouvernements sauvent les banques et les assurances mais ne changent pas le système : ils communiquent sur des améliorations marginales ! Le faux magicien Sarkosy tente de faire croire aux français qu’il va « moraliser le capitalisme ». La réalité est simple : les centaines de milliards, qui sont prêtés ou donnés, sont autant de déficits qui vont alourdir la dette publique. Ce sont les populations par leur travail et leurs impôts (TVA surtout) qui les rembourseront car ce sont elles, derrière les gouvernements, les vrais prêteurs.

Pourquoi l’État ne devient-il pas propriétaire de ces sociétés financières au minimum, à hauteur des sommes qu’il injecte ? Alors qu’elles ont distribué des bénéfices colossaux à leurs actionnaires pendant des années, pourquoi ne demande-t-il pas le retour de cet argent ? De plus, il est possible que les banques utilisent une partie de ces prêts-dons publics pour acheter les bons du trésor, émis par l’État emprunteur pour les sauver. Car ce sont des valeurs autrement plus sûres que leurs créances pourries… « l’aventure des subprimes... est la plus grande escroquerie financière de l’histoire de l’humanité. E.Todd. Elle sera payée par les populations de la planète si elles ne se révoltent pas. Et la conséquence en sera une forte dégradation de leur niveau de vie.

L’histoire des 25 dernières années, dans la majorité des pays du Sud, montre qu’une dette publique trop lourde - 30 à 40% des budgets des PED sont consacrés aux remboursements - illégitime, voire odieuse, [2] a abouti à une paupérisation catastrophique des peuples et à une profonde dévastation de la nature.

Comment croire que le FMI, rejeté par tous les PED, puisse gérer la crise ? La moitié des habitants de la planète, la Chine plus l’Inde, ont moins de droits de vote à son assemblée que le Japon (6,01% contre 6,02%). Alors que l’UE plus les États-Unis, qui ont un droit de veto, totalisent plus de 50%.

De vraies lueurs d’espoir s’allument en Amérique du sud. Remercions W.Bush, ce dramatique crétin-menteur, de s’être embourber dans 2 guerres contre le terrorisme. Il a permis à des peuples - en lutte contre l’oppression capitaliste depuis des siècles - d’élirent des gouvernements démocratiques. Avant la victoire d’Obama l’afro-américain, l’indien Evo Morales avait été élu à la tête de la Bolivie. Chavez au Vénézuela, Raphaël Correa en Équateur, Lula au Brésil, Lugo au Paraguay sont des dirigeants démocrates qui travaillent réellement pour les populations d’en bas qui les ont élu, même si leurs chemins sont très différents.

Ils viennent de fonder la Banque du Sud, qui, gérée démocratiquement, financera la réalisation de projets pour le développement des populations. A la différence de la BM qui, comme le FMI, fonctionne au vote censitaire, et n’a financé, schématiquement, que des projets d’exportation de matières premières. Ces peuples ont élu des gouvernements qui se rapproprient, sans violence, les richesses naturelles de leurs pays. Après audit, certains refusent de payer les dettes injustifiables. Ils créent entre eux de nouveaux échanges solidaires comme Petrocaraibe dans lesquels le pétrole est vendu sous le prix du marché ou échangé contre des services (médecins au Venezuela). Par ailleurs, l’ALBA [3] qui regroupe plusieurs pays, est une alternative au libre-échange et à la dérégulation, un espace de solidarité et de coopération entre des peuples libres, un modèle en construction pour un autre futur planétaire.


Notes :

[1Banque mondiale, Fonds monétaire international

[2La dette odieuse correspond à une jurisprudence internationale. N’a pas à être remboursée, une dette qui n’a pas profité aux populations, a été contractée sans son accord alors que le prêteur avait connaissance de ces faits.

[3L’ALBA : Alternative bolivarienne pour les Amériques.

Nicolas Sersiron

Ex-président du CADTM France, auteur du livre « Dette et extractivisme »
Après des études de droit et de sciences politiques, il a été agriculteur-éleveur de montagne pendant dix ans. Dans les années 1990, il s’est investi dans l’association Survie aux côtés de François-Xavier Verschave (Françafrique) puis a créé Échanges non marchands avec Madagascar au début des années 2000. Il a écrit pour ’Le Sarkophage, Les Z’indignés, les Amis de la Terre, CQFD.
Il donne régulièrement des conférences sur la dette.