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L’Inde face à la tyrannie de la mondialisation économique
par Ajit Muricken
1999

Le monde a connu, ces dernières années, des changements qui n’ont pas épargné l’Inde. Le pays a vécu l’effondrement du bloc soviétique, la fin de la guerre froide, l’apparition d’un monde unipolaire, l’affaiblissement du rôle des Nations Unies et la victoire de l’économie et des programmes politiques néolibéraux. Ces changements n’ont pas épargné l’économie nationale indienne, ses structures et sa politique.

La mondialisation a fortement affaibli la position du Sud sur le plan international. Le Nord, quant à lui, a renforcé son offensive néolibérale pour intégrer l’économie du Sud et y transformer les bases du commerce, des finances et de la technologie. Le résultat de ces mutations est ce que l’on appelle la mondialisation. Ce processus a été renforcé par le programme d’ajustement structurel mis en place par la Banque mondiale et le FMI, des banques privées internationales et des grandes entreprises.

L’Inde fut contrainte d’adopter sans délai un programme d’ajustement structurel lorsque la crise de la balance des paiements [1] obligea le gouvernement à entamer une série de réformes en juillet 1991. Le programme politique a bouleversé de fond en comble les acquis du passé. Des principes que l’on respectait depuis longtemps - la croissance alliée à la justice, la responsabilité sociale, l’équité et l’autosuffisance - ont été abandonnés pour faire place aux nouveaux slogans de « libéralisation », « privatisation », « mondialisation », « efficacité » et « compétitivité ».

Les paradoxes de la nouvelle politique économique

L’argument de fond de la nouvelle politique économique est bien dans la lignée du paradigme néolibéral, dont les conséquences sur la vie des gens sont néfastes. Il s’articule autour de quatre axes : la croissance économique est le moyen privilégié pour aboutir à la réduction de la pauvreté ; la croissance doit être le résultat d’une économie axée sur la libération des marchés intérieur et extérieur et sur l’encouragement du capital privé ; les exportations sont la source principale de la croissance économique ; le maintien des objectifs des politiques macro-économiques constitue la priorité absolue, quel que soit le coût social supporté par le peuple dans sa vie de tous les jours.

Ces programmes qui promettent une vie meilleure pour tous cachent une dure réalité : les inégalités et les privations augmentent, la vie même est menacée, l’ordre social éclate, les gens s’exilent et perdent leurs terres, l’exclusion et la violence règnent et l’avenir fait peur. La pauvreté et l’exclusion font partie intégrante de ce schéma de développement. Celui-ci a non seulement élargi le fossé social et économique, mais il a aussi fait basculer dans la pauvreté de nouveaux groupes de population et provoqué l’éclatement des communautés locales et des systèmes traditionnels d’entraide.

La marginalisation et l’exclusion font partie intégrante de la mondialisation et de la croissance économique qui, dans leur structure actuelle, sont incapables de résoudre le problème de la pauvreté, et ce pour plusieurs raisons : la croissance économique est basée sur la technologie et donc sur la réduction des coûts de main-d’œuvre ; la science et la technologie sont sous le contrôle de l’Occident, qui veille à satisfaire ses propres besoins en ressources et à servir ses propres intérêts ; la meilleure façon de réduire au silence les salariés et les syndicats est de promouvoir la technologie moins gourmande en main-d’œuvre ; le marché répond aux seuls besoins des nantis : sa logique est d’exclure ceux qui n’ont pas les moyens de participer aux échanges du marché, tandis que le système de production vise de manière évidente à respecter le choix des nantis.

La crise de la dette : un cercle vicieux

De 1980 à 1991, la dette extérieure de l’Inde est passée de 15,5 milliards de roupies à 1 004 milliards, soit une augmentation de 547 % en tout juste onze ans (ces chiffres ne tiennent pas compte ni de la dette pour la défense, ni de la dette à court terme remboursable à moins de six mois). Depuis l’adoption du programme d’ajustement structurel, les chiffres ont rapidement grimpé à 1 990 milliards de roupies en mars 1992, puis à 2 440 milliards de roupies (87 milliards de dollars) en septembre 1992 [2]. Le rapport annuel de la Banque Centrale d’Inde (1993) constate qu’entre mars 1990 et mars 1993, la dette extérieure est passée de 61,5 à 89,5 milliards de dollars. En 1998-1999, la dette extérieure s’élevait à 95,2 milliards de dollars. Autrement dit, le problème du remboursement est plus inextricable aujourd’hui qu’il ne l’était en 1991. Actuellement, le taux du service de la dette par rapport aux exportations de biens et services est de 30,8 %, soit environ 250 milliards de roupies. L’Inde occupe actuellement la troisième position parmi les pays les plus endettés au monde. Chaque famille indienne doit payer chaque année 1 400 roupies (38 dollars) aux puissances étrangères pour le seul service de la dette. En 1993, le service de la dette était d’environ 8,2 milliards de dollars, y compris 3,3 milliards d’intérêts.
Malgré plusieurs initiatives de libéralisation du commerce extérieur par le gouvernement, le déficit commercial de l’Inde atteint un niveau record : il est passé en 1998 à 5,8 milliards de dollars, soit plus du double des 2,67 milliards de l’année précédente. C’est que les exportations ont diminué de 5,08 % entre avril et octobre 1998, tombant à 18,87 milliards de dollars. Quant aux importations, elles s’élevaient à 24,67 milliards de dollars, soit un bond de 9,35 % en six mois.

La croissance est synonyme d’inégalité et d’injustice

La nouvelle politique économique a déjà produit des résultats spectaculaires. Les investissements étrangers augmentent à vue d’oeil. Les multinationales pénètrent dans la plupart des secteurs de l’économie. Les marchés boursiers, bien que soumis aux fluctuations qui leur sont propres, font preuve d’une excellente vitalité et d’un dynamisme certain. Les biens de consommation offerts - surtout les produits de luxe - ont augmenté et le consommateur bénéficie d’un choix plus vaste. Les salaires les plus élevés ont grimpé. Une prospérité toute neuve se voit partout. Mais à côté de la satisfaction de la demande d’une classe moyenne de 250 millions d’individus, la politique économique néglige la création d’emplois qui assureraient la survie des centaines de millions de pauvres.

En Inde, bien des discours académiques sur la pauvreté et le dénuement traitent du revenu de survie. Il est prouvé que le revenu de survie s’est dégradé en Inde entre 1991 et 1994. Se basant sur les dépenses de consommation communiquées par une enquête portant sur un échantillon national (NSS), S.P. Gupta constate que la pauvreté et les inégalités se sont aggravées au cours des années 90. La proportion des ménages pauvres est passée de 39,3 % en 1987 à 34,3 % en 1989-90, pour ensuite remonter à 40,7 % en 1992-1993. En termes absolus, 310 millions d’individus vivaient en dessous du seuil minimal de pauvreté en 1987-1988. En 1992-1993, le nombre de pauvres atteignait 355 millions.
Que représente notre nation ? 291 millions d’adultes sont illettrés (dont une grande majorité sont des femmes - les femmes qui sont la clé du changement de la société), 45 millions d’enfants ne fréquentaient pas l’école primaire en 1995, près d’un tiers des enfants de moins de 16 ans sont obligés de travailler, 135 millions d’individus n’ont pas accès aux soins de santé de première nécessité, 226 millions n’ont pas l’eau potable, 640 millions ne disposent pas d’installations sanitaires élémentaires, etc. Mais lorsque l’on parle de 350 millions d’individus ’vivant’ en dessous du seuil de pauvreté, l’être humain est réduit à une simple donnée statistique ou biologique, à qui l’on refuse le statut d’individu social qui se respecte. L’ironie veut que l’Inde, qui compte le plus grand nombre de pauvres au monde, arrive aussi en tête des pays importateurs d’armes du Tiers Monde.

Réorganisation du secteur industriel

La mondialisation de l’économie indienne a pour conséquence la réorganisation radicale de l’activité industrielle. Les industries sont dispersées à travers le pays. Elles exigent de plus en plus de capitaux et de moins en moins de main-d’œuvre. Le capitalisme d’aujourd’hui favorise la disparition de la main-d’œuvre plutôt que son existence, le transfert des nouvelles valeurs plutôt que la création de valeur. Ce n’est plus le capital industriel mais bien le capital financier qui domine le paysage économique. La spéculation prend ainsi le pas sur l’industrialisation.
La plupart des travailleurs sont employés dans le secteur informel. Ce secteur se développe rapidement et se caractérise par la précarité des salaires et de l’emploi, sans qu’existe aucune protection juridique ou syndicale pour pallier la vulnérabilité et l’exploitation de la main-d’œuvre. Tout au long du programme d’ajustement sectoriel, les entreprises ont ainsi limité le nombre de travailleurs réguliers, pour favoriser la sous-traitance et l’emploi occasionnel. Pour réduire les coûts de production et améliorer la compétitivité, les entreprises ont fermé des usines et sous-traité le travail à des ouvriers occasionnels.

Le secteur agricole face à la mondialisation

La logique de la libéralisation constatée dans le secteur industriel est aussi valable dans le secteur agricole. Au nom de l’efficacité, les petits fermiers abandonnent progressivement l’agriculture et cèdent la place aux gros fermiers et aux entreprises agricoles. Il s’agit là d’un problème préoccupant, surtout du point de vue de la sécurité alimentaire, élément crucial dans un pays où un tiers de la population vit en dessous du seuil de pauvreté absolue.

La dynamisation des exportations a entraîné de nouvelles inégalités au niveau de la propriété terrienne. Les petits propriétaires, qui n’ont pas les moyens d’évoluer vers la production de céréales plus rentables pour l’exportation, doivent vendre leurs terres et deviennent ouvriers agricoles. L’emploi est rare dans le secteur des céréales destinées à l’exportation, le secteur étant avide de capitaux. Ceci a pour conséquences un chômage massif, des déplacements de population, l’éclatement des familles et de la vie familiale, le travail des enfants et l’exploitation des femmes. La mondialisation de l’agriculture signifie bien la mort de la vie rurale et de sa société.

Sécurité alimentaire

La libéralisation économique représente une menace pour la sécurité alimentaire en Inde, principalement chez les pauvres. L’agriculture indienne se dirige en effet vers une crise de la production et vers une flambée des prix. Les gouvernements successifs engagés dans la voie de la libéralisation ont encouragé les exportations. De vastes terres agricoles ont été transformées en terres pour l’horticulture, l’aquaculture, les vergers, etc. La politique gouvernementale a délibérément encouragé la production des cultures à vocation commerciale, en augmentant les subsides et les prêts octroyés.

Les chiffres de la RFSTE (Fondation pour les Sciences de la Technologie et de l’Ecologie), indiquent que la production de céréales alimentaires comme le millet, surtout consommé par les pauvres, est passée de 1,9 million de tonnes en 1971 à 821 000 tonnes en 1995-96 (soit la moitié en moins). Le secteur des céréales moins nobles a lui aussi diminué, pour passer de 45,95 millions d’hectares à 31,49 millions d’hectares. Les rizières cèdent la place aux usines et les cultures traditionnelles comme le riz sont remplacées par des cultures commerciales. Ceci explique pourquoi il y a peu d’emplois pour les ouvriers agricoles locaux. Et les femmes sont réduites à se prostituer pour nourrir leur famille.

L’augmentation du prix du grain a été comparativement plus forte en Inde que sur le marché mondial. Par exemple, en 1992-93, le prix de gros d’un quintal de blé en Inde était de 304 roupies, alors qu’il s’élevait à l’équivalent de 190 roupies aux Etats-Unis. Quant au riz, son prix de gros en Inde était de 481 roupies contre l’équivalent de 348 roupies aux Etats-Unis. De juillet 1997 à juillet 1998, le prix au détail du blé et du riz a augmenté respectivement de 12,5 et de 22 %. Avec la libéralisation du commerce, la part des céréales dans les exportations agricoles est passée de 12 % en 1991-92 à 27 % en 1995-96.

Mondialisation et genre

La mondialisation a, en quelque sorte, aggravé le phénomène de classe et de genre lié aux échecs de la période qui a suivi l’indépendance : échec des réformes agraires, échec dans la répartition équitable des ressources, échec du développement de l’infrastructure et des soins de santé, en particulier en ce qui concerne les enfants. Ces effets négatifs ont tous une dimension liée au genre.
Les réformes ont entraîné une inflation galopante. Lorsque les barrières commerciales ont été abaissées, les prix du marché intérieur ont grimpé. Les femmes, prises dans l’engrenage de restrictions de plus en plus fortes, d’un revenu du ménage de plus en plus mince et de la montée en flèche du prix de la nourriture, durent se lancer sur le marché du travail.

La déréglementation de ce dernier, suite au programme d’ajustement sectoriel, a aggravé les conditions de travail. Dans le secteur informel, ce sont les femmes qui sont le plus souvent exploitées : les travailleurs à domicile, employés au tri des crevettes ou dans les usines de vêtements, sont surtout des femmes. En outre, comme le dénonce Marium Dhawle (membre de l’Association Démocratique des Femmes Indiennes), ’Comme leur emploi est précaire, les femmes du secteur non-organisé sont souvent victimes d’exploitation sexuelle’. Les chiffres du NSS illustrent bien le lien qui existe entre les réformes économiques et le développement du secteur informel. La proportion de travailleuses occasionnelles par rapport à l’ensemble de la main-d’œuvre féminine du pays était de 41 % en 1990-91. Lorsque les réformes ont été introduites, cette proportion est passée à 45,3 % en 1993-94. Quant au pourcentage de travailleuses salariées, il est passé de 4,5 % à 3,4 % pendant la même période.

La nouvelle politique économique renforce ainsi le caractère informel du travail des femmes, de la sous-traitance et de la production à la pièce. Les multinationales font de plus en plus appel au secteur informel et les réserves de main-d’œuvre féminine augmentent. Il ne s’agit pas là des seules conséquences du programme d’ajustement structurel sur la vie des femmes. N’oublions pas le chômage, l’exclusion, la marginalisation de la main-d’œuvre, le travail des petites filles, la prostitution, etc. Les femmes sont reléguées dans le secteur informel, où les salaires sont faibles, et ce sont les plus pauvres qui éprouvent le plus de difficultés pour se procurer les biens de première nécessité, comme le chauffage et l’eau.

Les moyens de subsistance des femmes ont clairement diminué. De nouveaux facteurs restreignent leur consommation, même si le marché s’étend et prolifère. Par la même occasion, les femmes deviennent de plus en plus la cible du micro-crédit. Notre époque voit une présence plus forte des femmes dans l’agriculture de subsistance, alors que les hommes passent au travail salarié. La structure de l’économie mondiale oblige ainsi les femmes à porter le fardeau de l’ajustement structurel. L’exploitation des femmes dans le secteur formel et informel a augmenté suite aux pressions du marché. Le secteur informel est loin d’être la solution idéale pour les femmes. Il s’agit d’un secteur bien plus dangereux que le secteur formel, du point de vue de la sécurité au travail. De plus, les salaires y sont généralement inférieurs au salaire minimal. En d’autres termes, il s’agit là d’une forme déguisée d’esclavage.

Implications politiques de la mondialisation

Le lien qui se crée entre le nouvel ordre institutionnel et les nouvelles valeurs, qui transforment l’individu en un élément de marketing, a de sérieuses conséquences politiques. Ne parlons même pas du rôle plus faible de l’Etat, qui pourtant doit garantir un espace aux moins privilégiés et protéger le peuple et sa culture contre les tendances de la mondialisation. Il existe aussi un réel danger de voir s’écrouler les fondements de la démocratie. Il est faux de prétendre que la libéralisation de l’économie aura pour conséquence une politique plus libérale et qu’elle donnera plus de libertés aux individus et aux groupes. Au contraire, elle renforcera les tendances autoritaires de l’oligarchie dirigeante, qui a déjà sapé les bases des institutions démocratiques et rendu l’Etat plus répressif et plus vindicatif à l’égard des plus faibles. Les institutions continueront de s’éroder tant que le peu d’avantages sociaux qui existaient dans l’Etat indien seront abandonnés ou considérablement réduits. Les conditions imposées par le FMI et la Banque mondiale obligent déjà le gouvernement à adopter des mesures néfastes pour le travail, le monde agraire et les pauvres. Ce qui est peut-être du goût des hommes d’affaires et, qui sait, des classes moyennes, mais qui n’apportera rien au niveau de l’éthique démocratique.

Alors que le sentiment d’insécurité grandit au sein du peuple, alors que persistent la pauvreté, le chômage, l’injustice et la discrimination, les pauvres et les chômeurs s’engagent dans une existence de protestation, de colère et de désespoir. De violents soulèvements populaires surgissent de plus en plus souvent, suite à une simple provocation ou sous un prétexte quelconque. Dans certaines régions, et la métropole de Bombay en fait partie, la violence populaire est en passe de devenir endémique. Des conflits sérieux entre différents groupes éclatent de temps en temps. Il s’agit de différends entre groupes ethnolinguistiques, communautés religieuses, castes, etc. La principale menace à laquelle sont confrontés les politiciens et la démocratie est d’ordre religieux et politique (en Inde, nous utilisons un terme spécifique, le ’communalisme’). Il s’agit d’un conflit entre les deux principales communautés du pays - la majorité hindoue et la minorité musulmane. Le communalisme est devenu la base d’une idéologie, d’une organisation, d’une mobilisation et d’une action violente.

Les conséquences socioculturelles de la mondialisation

La nouvelle politique économique s’est avérée un désastre complet puisque le chômage est en hausse, les métiers traditionnels et les petites entreprises ont quasi disparu, les biens de consommation de base sont rares et la hausse du prix des produits et des services de première nécessité prend des proportions démesurées. Les effets se font maintenant clairement sentir.

Il faut critiquer la mondialisation telle qu’on nous la propose. D’abord, parce qu’elle limite le contrôle de l’Etat sur l’activité économique, y compris les prix, les fournitures, les conditions de travail, les salaires, etc. Ensuite, parce qu’elle provoque des distorsions structurelles dans l’économie. Enfin, parce qu’elle augmente la dépendance de l’activité économique envers les caprices de la finance et des marchés internationaux. Toutes ces conséquences sont néfastes pour les intérêts et le bien-être des citoyens.

Il est effrayant de voir que les partis politiques en Inde n’ont pas été capables de résister efficacement à la mondialisation. Il semble maintenant qu’un consensus existe entre tous ces partis sur les problèmes liés à la mondialisation, même si la perception du problème diffère de l’un à l’autre. Cette différence se fait sentir au niveau des programmes, des mesures à prendre, des secteurs d’investissement, etc. Pourtant, les syndicats organisés et proches de certains partis politiques ont résisté à l’assaut du capitalisme mondial, en s’écartant de la ligne de leur parti respectif. Cette lutte s’est exprimée sous la forme d’une réaction de défense contre le chômage, l’insécurité du travail et la détérioration rapide des conditions sociales, liés au manque d’investissement dans le secteur public, ainsi qu’à la privatisation des banques et des assurances. L’action défensive, si elle est nécessaire pour protéger les conditions de vie élémentaires contre les attaques de la mondialisation, apporte une victoire à court terme. Pour défendre les intérêts à long terme, un changement radical des structures du capitalisme mondial devra regrouper les citoyens dans le cadre d’un programme planétaire et d’une lutte commune. Il faudra non seulement réorienter les stratégies, mais aussi - et c’est fondamental - éduquer les citoyens au niveau philosophique et culturel, aux valeurs de solidarité, de coopération et d’équité.

Plusieurs groupes organisés se sont élevés ces dernières années contre la mondialisation, en se servant des moyens dont ils pouvaient disposer. Ces groupes ont eu une influence certaine : ils ont résisté à l’invasion du capitalisme mondial en dénonçant les problèmes quotidiens des populations et en luttant contre ceux-ci. L’une des principales organisations luttant contre la progression du capitalisme mondial est le Karnataka Rytha Rajya Sangha (KRRS). Elle se fit connaître au début des années 90 en s’opposant à Kentucky Fried Chicken et en luttant contre la tentative de multinationales comme Cargill et Monsanto d’obtenir le monopole sur les semences et les plantes. Les paysans étaient indignés de devoir acheter à chaque saison leurs semences auprès des multinationales. Les méthodes ancestrales de préservation des semences, qui font partie de la tradition agricole et de l’expérience des paysans, auraient ainsi disparu. Le mouvement agricole a pu dénoncer les problèmes principaux que provoque la mondialisation au niveau national et a réussi, dans une certaine mesure, à résister aux multinationales des semences. Ils ont pu obtenir des garanties du gouvernement indien, afin que les droits des paysans de faire pousser, échanger et réutiliser leurs semences ne soient pas bafoués lors de la signature des accords du GATT et de l’OMC. La résistance a pu bloquer, du moins jusqu’à présent, l’amendement à la Loi Indienne des Brevets de 1970, prévu suite aux accords du GATT et de l’OMC.

La politique de stimulation des exportations dans le secteur de la pêche, sous la pression des multinationales et des sociétés monopolistiques nationales, ainsi que l’ouverture des eaux à des ’joint ventures’ [3], composées d’entreprises indiennes et étrangères, ont eu de graves conséquences sur les pêcheurs traditionnels et sur la petite production. Environ cinquante millions de petits pêcheurs, tout au long de la côte, sont gravement menacés par cette nouvelle politique qui autorise les ’joint ventures’ à pratiquer la pêche en haute mer. Cette politique n’entraînera pas seulement la destruction aveugle de l’écosystème marin et l’érosion du niveau de vie des communautés de pêcheurs traditionnels. Elle aura aussi de graves conséquences écologiques dues à la pêche intensive et mécanisée. Le Forum National des Pêcheurs (NFF), qui est à la tête de ce mouvement de protestation, entend défendre la survie des pêcheurs traditionnels et protéger l’environnement marin en utilisant celui-ci de manière rationnelle et en interdisant la pêche au filet - chalut - pendant la mousson, c’est-à-dire pendant la période de reproduction. Lorsque les eaux faisant partie de la Zone Exclusivement Indienne (EEZ) s’ouvrirent pour permettre aux ’joint ventures’ d’en exploiter les richesses, les pêcheurs furent obligés d’entamer une lutte à l’échelon national. Les protestations, le blocus, les manifestations et les grèves de la faim ont obligé le gouvernement régional et le gouvernement central à revoir certaines de leurs positions. Les principales victoires furent l’annulation des permis accordés aux navires étrangers appartenant à une ’joint venture’, le refus de prolonger les permis existants et la prise de mesures visant à protéger l’écosystème marin.

La privatisation est devenue l’un des chevaux de bataille de l’ère de la mondialisation : le bloc dirigeant exproprie d’immenses étendues de terres agricoles fertiles pour les destiner à l’élevage des crevettes, ceci au bénéfice des grandes entreprises. Beaucoup d’entreprises nationales - encouragées par la perspective de réaliser des bénéfices rapides permis par la demande très forte de crevettes dans les pays étrangers - se sont lancées dans l’élevage massif des crevettes. Ceci a eu pour conséquence un désastre écologique, économique et social, en raison du gaspillage d’eau, de l’utilisation de produits chimiques, de la salinisation de l’eau, etc. La lutte menée par plusieurs organisations - dont le mouvement Grama Swaraj - contre la mondialisation de l’aquaculture a obligé la Cour Suprême d’Inde à ordonner la fermeture des élevages intensifs de crevettes sur la côte indienne. Mais le gouvernement envisage déjà des solutions pour atténuer ce verdict.
Comme dans le cas des pêcheurs, d’autres mouvements nationaux se sont créés dans le cadre de l’Alliance du Peuple contre l’Industrie de la Crevette (PAASI), pour lutter contre l’aquaculture destinée à l’exportation. Eux aussi ont organisé des activités communes et entamé des luttes similaires ailleurs dans le Tiers Monde. De plus, des efforts ont été entrepris pour provoquer une prise de conscience chez les consommateurs de crevettes en Occident.

Vers une mondialisation citoyenne

La nouvelle solidarité entre les communautés du Tiers Monde et les consommateurs du Nord fait partie de cette citoyenneté qui apparaît dans le monde. Elle dénonce les coûts sociaux et écologiques de la mondialisation et crée de nouveaux mécanismes de contrôle social et de régulation du commerce international.

La mondialisation a été très rapide dans les secteurs d’infrastructure comme l’énergie. Les multinationales ont réussi à pénétrer dans ce secteur, comme l’ont montré le projet Enron à Maharashtra et le projet Cogentrix à Karnataka. Ces projets gigantesques ont concentré la résistance populaire. La bataille contre Enron a réussi à attirer l’attention du pays tout entier. D’autres luttes ont été menées contre des multinationales, par exemple DuPont à Goa.

Les divers mouvements sociaux du pays lancent un véritable défi au paradigme néolibéral qui, de manière plus ou moins constante, soustrait aux communautés humaines les ressources et le pouvoir. La vision globale et néolibérale du pouvoir du marché doit être sévèrement critiquée. De nouvelles tendances politiques apparaissent. Elles exigent la mise en place de nouvelles institutions sociales et politiques, où les pauvres et les couches les plus opprimées de la société pourront se rassembler et se mobiliser. Cette nouvelle tendance ne préconise pas la fin de l’Etat, mais elle affirme que celui-ci doit être un instrument de gestion, de démocratie et de délégation du pouvoir venant des citoyens. Elle réaffirme aussi l’obligation de justice que l’Etat doit assumer vis-à-vis du peuple, dont il est supposé avoir obtenu légitimité et pouvoir, conformément aux traditions démocratiques. Il doit aussi assumer la responsabilité de lutter et de modifier le paradigme selon lequel le marché serait la nouvelle et unique réponse pour assurer le développement économique.

Le capitalisme mondial ne s’identifie plus à un seul pays. C’est un système global qui déborde les frontières et va de pair avec la perte de souveraineté de la nation. Il a fait son chemin sous le couvert de la libéralisation et s’est métamorphosé suite aux accords intervenus entre le bloc dirigeant et les acteurs du marché international. Il est impossible de le combattre de manière isolée, de limiter les efforts à un seul pays, quelle que soit la force militante de ce combat. Une réflexion stratégique s’impose au vu des récents regroupements des organisations et des mouvements. Il faut soutenir la naissance des nouveaux mouvements sociaux et internationaux. C’est la nouvelle étape de la mondialisation, celle qui vient de la base.

Les luttes à court terme doivent se concentrer sur les problèmes de survie et de subsistance, sur les droits économiques et sociaux et les Droits de l’Homme, y compris le droit à l’autodétermination. Il faut ensuite protéger la souveraineté de l’Etat contre la puissance du capitalisme international, tout en l’obligeant à remplir ses obligations vis-à-vis du peuple dans les domaines de la sécurité sociale et de la satisfaction des besoins élémentaires. Il faut aussi empêcher l’Etat de gaspiller nos ressources naturelles et d’abîmer notre environnement, au nom du développement du capital national ou international. Il s’agit là des premiers problèmes à traiter. Mais il faut aller plus loin encore. La création d’une culture universelle et d’un nouvel ordre mondial doivent être nos objectifs et faire partie intégrante de notre vision.

La création d’alliances et la solidarité populaire sont les éléments fondamentaux pour promouvoir le désir de justice et créer une résistance internationale des citoyens face à la puissance de la mondialisation financière. Cette alliance doit s’appuyer sur des contacts de personne à personne, enracinés dans des amitiés que l’on cultive et des partenariats qui dépassent les frontières et les préoccupations institutionnelles. Il faut une volonté de tirer un enseignement des luttes menées par d’autres. Il faut renforcer les alliances qui se constituent déjà au sein de nos sociétés.

Nous sommes forcés de nous ouvrir à d’autres cultures et à d’autres expériences, si nous voulons unir non seulement nos idées, mais aussi les individus. Si nous souhaitons apporter notre soutien et notre contribution au lieu d’attendre que l’on nous aide. Si nous voulons favoriser le discours et la compréhension entre les peuples et nous ouvrir aux initiatives et aux propositions de toute provenance.


Notes :

[1La balance des paiements courants d’un pays est le résultat de ses transactions commerciales (c’est-à-dire des biens et services importés et exportés) et de ses échanges de revenus financiers avec l’étranger. En clair, la balance des paiements mesure la position financière d’un pays par rapport au reste du monde. Un pays disposant d’un excédent de ses paiements courants est un pays prêteur vis-à-vis du reste du monde. Inversement, si la balance d’un pays est déficitaire, ce pays devra se tourner vers les prêteurs internationaux afin d’emprunter pour ses besoins de financement.

[21 dollar=36 roupies.

[3Un ’joint venture’ a pour intérêt de marier les compétences de deux sociétés sans les contraindre à abdiquer leur indépendance. Cela passe par la constitution d’une filiale commune, dans laquelle la part de chaque société est proportionnelle à l’importance de son apport (financier, technique, etc.).

Ajit Muricken

Ajit Muricken était un militant actif du réseau international CADTM. C’est lui qui a créé la branche indienne du CADTM à partir de 1998 avec le centre de recherche et d’action, nommé VAK en Inde, qu’il a dirigé.
Il est décédé brutalement le 14 mars 2016.
Ajit a consacré sa vie au combat social en donnant la priorité à des valeurs fondamentales : l’internationalisme, le refus du système des castes, le refus des intégrismes religieux, la paix, le combat pour l’émancipation sociale et humaine, l’interculturalité…