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Dette publique : de la « nécessité » à la « prévention »
par Renaud Duterme
28 mai 2010

Comme plusieurs analystes le prédisent depuis un certain nombre d’années, l’endettement sans limites des pays du nord devient le prétexte à l’adoption de plans d’austérité drastiques dont les conséquences se feront sentir principalement par les populations des pays concernés. Les responsables n’étant que peu touchés.
Le point de départ de cette nouvelle crise de la dette fut l’attaque subie par la Grèce de la part des marchés financiers. Des rumeurs concernant son impossibilité de rembourser ainsi que la dégradation de sa note par les principales agences de notation fut à l’origine d’une vente massive des titres de sa dette, plaçant le pays dans une situation compromettante pour l’avenir, à savoir des difficultés pour emprunter et/ou des taux exorbitants pour ces emprunts.
Après maintes tergiversations, l’ensemble des pays de la zone Euro s’est décidé à fournir un plan d’aide à la Grèce, constitué de prêts bilatéraux ainsi que d’une aide de la part du FMI. Bien entendu et comme à son habitude, ce type d’aide financière doit inévitablement s’accompagner de mesures d’assainissement de l’économie pour le pays en difficultés. Schématiquement, ces plans ont comme but de diminuer les dépenses de l’Etat et d’augmenter les recettes d’autre part. Même si le raisonnement paraît logique au premier abord, il le devient nettement moins après le rappel de plusieurs éléments.

Des coupes « sélectives »

Les mesures ne concernent en effet pas tout le monde. Augmentation de l’âge de départ à la retraite, suppression des 13e et 14e mois des fonctionnaires, augmentation de la TVA (impôt le plus injuste puisque dépourvu de toute proportionnalité) réduction des budgets sociaux. Toutes ces régressions sociales toucheront en premier lieu la base de la population déjà de plus en plus précarisée depuis 3 décennies. Les dépenses militaires du pays, parmi les plus importantes de l’Europe, sont par contre inchangées [1] ; les responsables de la crise (banques, fonds d’investissements, …) non concernés par les mesures, l’Eglise orthodoxe toujours exemptée d’impôts.

La dette et la crise

Même si cela n’explique pas tout, le déficit de beaucoup de pays industrialisés a augmenté de manière conséquente suite aux différents plans de sauvetages initiés par les gouvernements afin de pallier aux déroutes de l’économie et des banques suite à la crise des Subprimes. Ces plans, effectués sans contrepartie rappelons le, ont principalement fourni un moyen de transférer les dettes du privé vers le secteur public. Des banques vers les Etats (donc des contribuables). De plus, ces plans ont été rendus possibles grâce à l’émission de titres de la dette émis par les gouvernements en question, titres ensuite rachetés notamment par les banques secourues. « La boucle est bouclée » [2] : les banques 2 fois gagnantes ; les populations 2 fois perdantes.
De plus, les nouveaux plans d’aide du type grec ne sont en fait rien d’autre qu’une nouvelle opération de sauvetage des banques, une grande partie des obligations d’Etat étant détenues par ces dernières ainsi que d’autres compagnies d’assurance. Par ailleurs, l’article 104 du traité de Maastricht, stipulant que la BCE ne peut plus prêter d’argent aux Etats mais uniquement aux banques privées fournit encore une occasion à ces dernières de s’enrichir grassement au passage. Les taux d’intérêt qu’elles appliquent dans leurs prêts, notamment aux Etats, étant supérieurs à ceux de la BCE. Encore une fois, les banques sont 2 fois gagnantes, puisqu’elles bénéficient des plans de sauvetage mis en œuvre, tout en prélevant une commission importante dans l’opération. Cet asservissement des Etats vis-à-vis des marchés financiers est fondamental dans l’explication de cette crise de la dette publique.

La fonction idéologique de la dette publique

Comme le dénonçait déjà le CADTM (entre autres) depuis un certain nombre d’années, l’endettement massif des pays du nord a également une fonction idéologique, celle de justifier les plans d’austérité évoqués ci-dessus. Comme pour le sauvetage des banques, on évoque sans cesse un état de nécessité. Cet état de nécessité est remarquablement illustré par la situation actuelle, notamment marquée par les décisions prises par différents gouvernements européens afin d’éviter préventivement des attaques spéculatives de même types que celles subies par la Grèce.
Encore une fois, les constats ont été sans appel : baisse ou gel des salaires des fonctionnaires (Espagne, Portugal, Italie) ; augmentation de l’âge de départ à la retraite et suppression de la prime de naissance (Espagne), augmentation des impôts sur le revenu et de la TVA (Portugal), diminution ou gel de l’aide au développement déjà bien maigre (Espagne, Danemark) [3] , plafond pour les allocations familiales (Danemark) [4] etc. .

Ces paquets de mesures, approuvées par l’ensemble des dirigeants européens et étasuniens (La ministre française Christine Lagarde s’est félicitée de « mesures courageuses » tandis qu’Obama a exigé une attitude résolue [5]) ne sont probablement qu’un aperçu pour les autres pays de la zone euro. L’endettement de ces derniers étant la plupart du temps tout aussi préoccupant.

Le rôle des agences de notation

Les trois principales agences de notation [6] à l’échelle mondiale sont en effet un baromètre pour les spéculateurs. Même si leur indépendance est souvent remise en cause (elles sont financées par des instances ou des Etats qu’elles doivent noter) et si leurs décisions ont plusieurs fois été erronées (La note Enron attribuée à Enron peu de temps avant sa faillite était bonne, tout comme le cas des titres Subprimes), leur influence reste non négligeable, en atteste leur rôle dans les situations grecque, islandaise, espagnole. etc. Elles font partie intégrante de l’idéologie néolibérale, les variations de notes fluctuant avec les politiques monétaires et budgétaires mises en œuvre.

Et l’Europe ?

La situation tendue risque encore de s’accentuer dans les relations entre les pays membres. Le risque est grand de voir se produire un fossé entre l’Europe du nord forte (actuellement du moins), Allemagne et France en tête, et les pays dits « du Club Med » d’autre part. En atteste déjà la méfiance véhiculée par les médias pour les plans d’aides à ces mauvais élèves. Le raisonnement simpliste d’une solidarité à sens unique risque de faire son chemin, traduit dans les faits par un repli des régions riches sur elles-mêmes au détriment d’une Europe « du sud ». Ce serait là une grave erreur. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, il est très probable qu’en cas d’attaques des marchés contre l’Espagne et le Portugal, des pays réputés pour leur force économique soient confrontés à pareil situation vu leur important niveau d’endettement.
Par ailleurs, il faut souligner le rôle néfaste de la très libérale Commission Européenne, complice déclarée de ces plans de rigueur et profitant de la crise pour tenter de s’immiscer un peu plus dans les affaires des Etats membres (notamment par le biais d’un contrôle des budgets nationaux [7].

Conséquences de ces mesures

Les conséquences de ces plans sont hélas bien connues pour quiconque s’intéresse à la situation des pays du sud, à savoir un accroissement des inégalités (les personnes les plus touchées étant les plus vulnérables), une augmentation de la pauvreté, une décharge complète des différents responsables de la crise, etc. Tout cela laisse présager ce que certains appelle déjà une « tiers-mondialisation de l’Europe [8] » .

Vers une nouvelle crise du sud…

Enfin, le Sud risque également d’être touché de plein fouet par cette nouvelle crise, et ce par divers moyens : diminution des importations des pays en crise, diminution de l’aide au développement, appauvrissement des immigrés dont les envois d’argent contribuent à la survie de leurs familles restées au pays, etc. Un autre aspect des choses, moins évoqué celui-là, est de voir débarquer sur les marchés des produits agricoles des spéculateurs en quête de toujours plus de profits, et que le manque d’attrait des marchés des titres de la dette ont éloignés. Ce cas de figure s’est déjà passé après la crise des Subprimes et a eu comme conséquences principale une augmentation de 150 millions de personnes affamées.

Au Nord comme au Sud, la course aux profits montre ses limites…


Notes :

[2MILLET Damien, TOUSSAINT Eric, La crise, quelles crises ?, Bruxelles, Aden, 2010

[4A noter que des mesures plus « légitimes » sont également appliquées : baisse de 5% des salaires des ministres ; augmentation de la fiscalité sur les stock-options et les bonus des partons des grandes entreprises privées, etc. On voit donc que la mise en œuvre de mesures similaires peut tout à fait être effective.

[6Fitch, Moody’s et Standard & Poor’s.

Renaud Duterme

est enseignant, actif au sein du CADTM Belgique, il est l’auteur de Rwanda, une histoire volée , éditions Tribord, 2013, co-auteur avec Éric De Ruest de La dette cachée de l’économie, Les Liens qui Libèrent, 2014, auteur de De quoi l’effondrement est-il le nom ?, éditions Utopia, 2016 et auteur de Petit manuel pour une géographie de combat, éditions La Découverte, 2020.