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L’aide aux pays en développement n’a pas augmenté !
par Eric Toussaint , Damien Millet
14 mai 2004

La réunion annuelle du Comité d’aide au développement (CAD) de l’OCDE s’est terminée à Paris, le 16 avril 2004. L’ignominie y a rejoint l’avarice, le tout dans un climat plutôt morose. Afin de fournir un bilan présentable à l’opinion publique, les gouvernements des pays de l’OCDE membres du CAD (ils sont vingt-deux) ont truqué les comptes aussi vulgairement que les dirigeants d’Enron ou de Parmalat. Pour pouvoir affirmer que leur aide publique au développement (APD) augmentait, les autorités de Washington y ont inclus deux milliards de dollars versés pour la reconstruction de l’Irak. En réalité cette APD constitue une aide publique aux industries exportatrices états-uniennes. C’est avec ces deux milliards de dollars que l’on paiera les travaux de reconstruction réalisés par les firmes Bechtel, Halliburton et autres transnationales nord-américaines. Le gouvernement de la Belgique a fait également très fort : l’APD belge a augmenté de 43,2 % parce que l’on y a compté l’annulation des dettes de la RD du Congo envers la Belgique. En réalité, pas un euro supplémentaire n’aurait été versé à la RDC en conséquence de cette opération puisqu’il s’est agi d’effacer dans les livres de compte du Trésor belge des dettes contractées par Mobutu. Dettes qui n’étaient plus honorées depuis longtemps. Le coût d’une opération d’assainissement de la comptabilité de l’État belge est assimilé à de l’aide publique au développement. N’est-ce pas inquiétant ? Quant aux autorités françaises, elles ont fait de même en comptabilisant dans l’APD les allégements de dettes qu’elles ont accordées aux pays pauvres très endettés. Cela permet au gouvernement français de dire que l’APD a augmenté de 9,9 %. Selon le communiqué du CAD de l’OCDE : « Le volume de l’aide s’est accru de 11 % au total au cours des deux années écoulées après avoir décliné pendant toute une décennie. » Le communiqué reconnaît que c’est nettement insuffisant : « Il faudra néanmoins aller beaucoup plus loin dans cet effort pour atteindre les objectifs du millénaire pour le développement (OMD) fixés par les Nations unies à l’horizon 2015, et notamment réduire de moitié la proportion de la population vivant dans la pauvreté, faire reculer les taux de mortalité maternelle et infantile, et donner aux enfants, filles et garçons, accès à l’éducation. » C’est pourquoi une semaine plus tôt, lors d’une réunion à Paris, le 8 avril 2004, la France et la Grande-Bretagne ont proposé une formule pour trouver 50 milliards de dollars supplémentaires.

Peu après la nomination de Nicolas Sarkozy, le nouveau ministre français de l’Économie et des Finances, la France et la Grande-Bretagne ont présenté à Paris, en ce début avril, un projet destiné à apporter aux pays du Sud les 50 milliards de dollars qui manquent toujours pour financer les objectifs de développement du millénaire (succinctement, réduire la pauvreté de moitié entre 2000 et 2015). Même si ces objectifs sont devenus une référence pour les politiques de développement, il semble évident qu’il ne faut surtout pas s’en contenter. En effet, pour permettre enfin la garantie universelle des droits humains fondamentaux, un changement complet de logique est indispensable, afin de transformer l’ensemble du système économique actuel, responsable structurel du creusement des inégalités dans le monde. Pour cette raison, ce projet franco-britannique ne peut apporter de solution durable et équitable au problème du financement du développement. Mais où trouver les sommes nécessaires ? En quelques mots, l’idée de ce projet consiste pour les pays dits « en développement » à emprunter sur les marchés financiers à des taux d’intérêt réduits grâce à une garantie de la part des pays riches. Ainsi, la dette du tiers-monde continuera sa course folle et les remboursements exigés s’accroîtront encore ! Mais surtout, c’est la quadrature du cercle : pour tenter de réduire la misère, on fait appel aux rentiers et aux spéculateurs financiers, dont la seule motivation est le profit à court terme, et dont l’action aggrave les inégalités, donc accroît la misère. En effet, la finance internationale est peu soucieuse des conditions de vie des plus démunis. Des institutions internationales comme le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) imposent une ouverture commerciale et une libéralisation économique qui ne génèrent pas le développement humain mais servent les appétits des grands investisseurs. Ceux-ci s’empressent alors de délocaliser une partie considérable de leurs gains vers les banques des pays les plus industrialisés et les paradis fiscaux, répandant le dénuement, le chômage, et affaiblissant les États qui se voient contraints de réduire les « filets sociaux ». Que l’on pense aux nombreuses crises financières qu’ils ont provoquées ces dernières années, comme en Asie du Sud-Est en 1997 (24 millions de chômeurs en quelques mois). Les marchés financiers ne peuvent pas constituer une issue pour lutter contre la pauvreté dans le monde : ils le prouvent depuis vingt ans.

Reprenons nos esprits. Quelques données simples s’imposent. On nous dit que l’aide publique au développement (APD) est de 57 milliards de dollars et qu’il faudrait la doubler. Certes. Mais que compte-t-on dans cette APD qui est censée prouver la générosité des gouvernements du Nord ? Tout d’abord, seuls 32 milliards de dollars sont des dons, le reste est sous forme de prêts, qui seront eux aussi remboursés. La mariée est déjà moins belle ! De plus, on compte dans ces montants des dépenses qui ne profitent pas directement aux populations du tiers-monde. Ainsi, quand un pays du Nord décide d’envoyer un avion de vivres et de médicaments à un pays en détresse, l’affrètement de l’avion, l’achat des vivres et des médicaments, le salaire de ceux qui préparent ou effectuent le voyage sont comptés dans le montant de l’aide délivrée, mais les sommes correspondantes restent au Nord, seul le produit transporté arrive sur place et cela représente une bien maigre part des sommes annoncées.

Alors où trouver ces 50 milliards de dollars pour libérer le développement des pays du Sud ? Plusieurs mesures complémentaires permettraient de dégager des sommes considérables : une taxe internationale de type Tobin sur les transactions en devises fixée à un taux de 0,1 % procurerait, selon des estimations prudentes, entre 80 et 100 milliards de dollars par an, disponibles pour financer le développement humain. Une réduction des dépenses militaires de 25 % libérerait, à l’échelle mondiale, 200 milliards de dollars. Mais on peut aussi chercher l’argent au Sud ! Car le Sud crée des richesses considérables, très vite aspirées vers les riches créanciers (banques, marchés financiers, etc.) au Nord grâce au mécanisme de la dette. Ainsi, en 2002, l’ensemble des pays en développement ont remboursé un total de 343 milliards de dollars au titre du service de la dette (six fois l’APD !), soit 95 milliards de dollars de plus que les nouveaux prêts qu’ils ont reçus. Si on annule véritablement la dette du tiers-monde, on libère au Sud des sommes considérables qui rendent enfin possible une véritable lutte contre la pauvreté.

Mais Nicolas Sarkozy aura-t-il la volonté d’abandonner ce puissant outil de domination qu’est la dette ? Sans doute pas tout seul ! Les mouvements sociaux et les citoyens épris de justice sociale doivent porter ce thème au cours du débat public et contraindre les principaux acteurs financiers à annuler les créances qu’ils détiennent, afin d’instaurer une nouvelle logique économique qui irait enfin à l’encontre de celle de ce triste projet franco-britannique.


Article paru dans l’édition du 13 mai 2004 du journal français « L’Humanité ».

Eric Toussaint

docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.

Damien Millet

professeur de mathématiques en classes préparatoires scientifiques à Orléans, porte-parole du CADTM France (Comité pour l’Annulation de la Dette du Tiers Monde), auteur de L’Afrique sans dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec Frédéric Chauvreau des bandes dessinées Dette odieuse (CADTM-Syllepse, 2006) et Le système Dette (CADTM-Syllepse, 2009), co-auteur avec Eric Toussaint du livre Les tsunamis de la dette (CADTM-Syllepse, 2005), co-auteur avec François Mauger de La Jamaïque dans l’étau du FMI (L’esprit frappeur, 2004).