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Le premier Forum social des Amériques - Analyse
par Dorval Brunelle
21 août 2004

La proposition la plus originale qui ait émergé du premier Forum social mondial (FSM) tenu Porto Alegre en janvier 2001 est sans contredit celle d’organiser d’autres forums sociaux partout dans le monde [1]. L’initiative s’est avérée hautement opportune et le besoin auquel répondaient ces rencontres ne pouvait pas être plus pressant, comme l’illustre le fait qu’on ait assisté depuis lors à la convocation de dizaines, voire de centaines, de forums sociaux en moins de cinq années. Le FSM a connu deux types de retombées, à savoir des déclinaisons géographiques aux niveaux continental, national, régional et local, ainsi que des prolongements thématiques dans des domaines comme le syndicalisme, l’éducation, l’environnement, les questions autochtones et la réforme agraire, étant entendu que, dans tous ces cas et dans d’autres, les prolongements en question sont moins une résultante d’initiatives issues du FSM en tant que tel, sinon le résultat d’une convergence entre des mouvements et des organisations impliqués dans ces domaines et les thématiques développées à l’intérieur des forums sociaux [2].

(Photo : Frédéric Lévêque)

L’Afrique et l’Europe organisent cette année leur troisième forum social et l’Asie a eu son deuxième forum avec la tenue du FSM IV à Mumbay en janvier 2004 [3]. Par ailleurs, des forums sociaux ont été convoqués dans plus d’une trentaine de pays au cours des douze derniers mois et on dénombre plus de cent Forums sociaux locaux (FSL) en France uniquement 4 [4]. Enfin, à des échelles différentes, le Forum social pan-amazonien en est à sa quatrième édition et un premier Forum social de la Méditerranée se tiendra en Espagne en 2005. Il en va de même au niveau thématique, où l’on assiste à un double mouvement avec, d’un côté, la multiplication de forums syndicaux, environnementaux, de femmes, etc. qui empruntent de plus en plus à la méthodologie des FSM et avec, de l’autre côté, le rapprochement qu’effectuent des forums ou des sommets de parlementaires, de juges, de journalistes, d’autochtones, en direction de la mouvance des FSM ou des FSL.

L’idée de convoquer un Forum social des Amériques (FSA) a été avancée et promue, notamment, par l’Alliance sociale continentale (ASC) lors du tout premier FSM tenu à Porto
Alegre en 2001. Mais à l’époque, la proposition semblait à ce point faire double emploi avec le FSM lui-même, qu’il aura fallu attendre que ce dernier quitte le continent pour aller en direction de Mumbai en 2004 avant que la chose ne se réalise 5 [5].

Le FSA finira par avoir lieu à Quito, en Équateur,
du 26 au 30 juillet 2004.

Le contexte

(Photo : Frédéric Lévêque)

L’arrière-plan économique et politique aura été
sombre pour l’Amérique latine ces dernières
années. Les politiques d’ajustement structurels,
qu’elles aient été promues par le Fonds monétaire
international (FMI), par la Banque mondiale (BM),
ou encore imposées par le biais des accords
commerciaux régionaux, continuent de faire des
ravages. Parallèlement, la conjoncture politique
s’avère très volatile dans plusieurs pays, qu’il
s’agisse de l’Argentine, du Pérou, de la Bolivie, du
Vénézuela, de la Colombie et, bien sûr, de
l’Équateur, pour ne citer que des pays du Cône sud.
Le choix de Quito s’est imposé pour une double
raison [6] : premièrement, parce que l’Équateur est un
des pays d’Amérique latine où le nombre et le
pourcentage de la population autochtone comptent
parmi les plus élevés [7] et, deuxièmement, parce que
c’est le pays où le mouvement autochtone est sans
doute le plus développé [8] C’est ce qui explique que le II Sommet indigène des Peuples et Nations d’Abya Yala ait été tenu immédiatement avant le FSA, du 21 au 25 juillet, en tant qu’événement connexe au forum lui-même [9]. Des représentantes et représentants de plus de 350 peuples et nations des trois Amériques ont participé à ce sommet et plusieurs sont demeurés sur place pour se joindre aux activités du FSA. On verra d’ailleurs que la question autochtone avait été placée au cœur des
débats en prévision du forum.

La méthodologie

Le programme général et les activités ont été
préparés par la Commission organisatrice du FSA [10], le FSM-Chapitre Équateur et le Conseil hémisphérique des Amériques du FSM. Cinq grands axes thématiques et deux axes transversaux ont été retenus. Les premiers ont été découpés en sous thèmes de la manière suivante (i) l’ordre économique : l’appauvrissement, la dette, la corruption, le marché total, l’espace public et les droits économiques, les résistances et les alternatives ; (ii) le caractère violent du projet néo-libéral : l’hégémonie impériale, le militarisme, le
contrôle stratégique de la biodiversité, la violence
sexiste, les résistances et l’émergence de nouveaux
sujets ; (iii) le pouvoir, la démocratie et l’État :
rémanences, changements et horizons ; (iv) cultures
et communications : les résistances, la mémoire, la
construction des identités, les espaces et les
pratiques de création, les langages critiques et les
alternatives, la démocratisation de la
communication ; et (v) les peuples autochtones et
les afro-américains : territoires, autonomie,
diversité et pluriculture, savoirs et propriété
intellectuelle. Quant aux deux axes transversaux, ils
furent consacrés au genre [11] et à la diversité [12].

(Photo : Frédéric Lévêque)

De plus, les organisateurs avaient planifié quatre
activités spéciales permanentes et vingt activités
spéciales quotidiennes qui avaient été, pour les
premières, proposées par des organismes aussi
divers que la Marche mondiale des femmes, Via
Campesina, la Confédération des nationalités
indigènes de l’Équateur (CONAIE), Dialogue Sud-Sud
Lesbien-Gay-Bisexuel-Transsexuel (LGBT) et
le Forum de l’enfance et de la jeunesse. Ces
activités permanentes avaient été coiffées des titres
suivants : (i) femmes diverses pour une autre
Amérique ; (ii) espace pour le droit à la santé ; (iii)
premier Forum social pour la diversité sexuelle ; et
(iv) une autre Amérique est possible vue par les
enfants. Cette dernière activité, en particulier, a
connu un retentissement certain. Quant aux
activités quotidiennes, elles étaient constituées de rencontres internationales de travailleurs,
d’étudiants (à raison de deux jours chacune), de
réunions d’autres forums [13] et de discussions sur les
thèmes les plus divers [14].

La contestation de la Zone de libre-échange des
Amériques (ZLEA) a été au cœur de nombreux
débats et échanges. L’ASC elle-même, ainsi que la
Campagne continentale de lutte contre la ZLEA, le
Cri des exclus (Grito de los excluidos) et la Marche
mondiale des femmes, entre autres, avaient
organisé une trentaine de panels et séminaires
consacrés à cette question ou à des questions
afférentes [15]. Les présentations et les débats ont porté aussi bien sur les accords commerciaux, comme l’Accord de libre-échange nord-américain
(ALENA), l’Accord de libre-échange entre les
EUA et les pays andins, l’accord entre l’Union
européenne (UE) et l’Amérique latine, l’accord
entre les EUA et l’Amérique centrale, que sur des
sujets liés, comme la définition d’alternatives à
l’intégration par le marché dans les domaines du
travail et de l’immigration, de l’investissement et
de la finance internationale, des droits de propriété
intellectuelle et, enfin, du genre.

(Photo : Frédéric Lévêque)

Enfin, dans la continuité des innovations et
initiatives qui avaient contribué à confirmer
l’originalité des forums précédents, le FSA avait
préparé une ambitieuse programmation culturelle
comprenant, à part les spectacles d’inauguration et
de clôture, entre autres choses, des expositions
permanentes d’art plastique et de photos, des films
et des documentaires, y compris un concours de
vidéos sur la ZLEA, ainsi qu’un festival de clôture
au campement des jeunes.

Les résultats

Le FSA a réuni plus de 11 000 participants issus de
45 pays [16], 814 organisations, 429 évènements et quelque 580 journalistes représentant 200 médias.

Si les chiffres des inscriptions dépassaient les
prédictions, en revanche, le nombre des évènements
était beaucoup trop élevé. Cette prolifération est
d’autant plus difficile à endiguer que les
organisateurs du FSA prétendent agir comme
simple courroie de transmission des propositions
qui émanent des organisations, des groupes et des
réseaux. Or faute d’opérer un tri, il est advenu que
plusieurs évènements n’ont pu être tenus, que
certains ont été désertés et d’autres, encombrés. Si
on ajoute à cela les nombreuses réassignations de
locaux et d’horaires, les repérages ont été parfois
frustrants.

Le panel d’ouverture du jeudi matin 26 juillet
consacré aux deux axes transversaux a pu décevoir,
surtout à cause de la présentation de Chico
Whitaker qui a réitéré son vibrant plaidoyer en
faveur de la diversité qu’il avait déjà prononcé dans
des occasions semblables par le passé [17]. Pour
Whitaker, la diversité n’est pas seulement un axe transversal, c’est la base même du fonctionnement du FSM et de ses déclinaisons. « La pluralité est le fondement d’un monde nouveau à construire », a-t-il soutenu ; il faut arriver à concevoir « un espace sans hiérarchie, sans inégalité de pouvoir, sans exclusion, sans imposition d’option organisationnelle ». Et il a conclu sur ces mots :
« Nous proposons un nouveau mode d’exercice du pouvoir dans un monde où il n’y a pas de domination. L’ordre ancien était basé sur le maintien d’un groupe qui s’appropriait et se maintenait au pouvoir. Nous devons faire l’expérimentation d’un monde nouveau (...) C’est
pourquoi au terme du FSA, il n’y aura pas de prise
de position, ce forum est un processus dont on sort
plus fort, plus libre pour nous compromettre
davantage dans la construction d’un monde
nouveau »
.

(Photo : Frédéric Lévêque)

La déception était essentiellement liée au fait que,
une fois cette mise à plat de toutes les valeurs et de
toutes les options établie, le politique et la politique
sont vidés de sens. Par définition, le passage au
politique et à la politique exige le classement,
l’ordonnancement, la hiérarchisation et la
priorisation des valeurs et des options. Or, la
pluralité et la diversité évoqués par Whitaker
placent les individus dans un face à face sans doute
enrichissant sur le plan interpersonnel, mais
parfaitement stérile sur le plan politique. Il aurait
alors été utile, sinon même indispensable, d’ajouter
que, s’il n’appartenait pas aux forums sociaux de
définir des pistes d’action, il revenait par contre aux participants et aux participantes de s’emparer des
conclusions tirées dans les activités auxquelles ils et
elles avaient participé pour les intégrer à leurs
propres pistes d’action politique.

Une autre déception, de nature différente, est
imputable à l’importance accordée à des thèmes et à
des axes étroitement liés aux préoccupations de
certaines organisations présentes sur la Commission
d’organisation du FSA, au détriment de thèmes et
d’axes qui avaient déjà occupé une position centrale
dans des forums précédents, à Porto Alegre, ou
ailleurs. À titre d’illustration, on peut relever que
les grands oubliés cette fois-ci furent le travail,
l’emploi, le travail des enfants, l’esclavage et les
nouvelles formes d’exploitation de la main
d’œuvre, encore que des questions afférentes aient
pu être abordées ailleurs et dans les deux ateliers
organisés à l’instigation des centrales syndicales [18].

Bien sûr, on ne peut ni ne doit évaluer un
événement de l’ampleur du FSA sur la seule base
de son panel d’ouverture, ni sur la base du
programme proposé, d’autant que les échos en
provenance de nombreux panels, conférences,
tables rondes, témoignages et autres séminaires ont
été favorables. Le FSA se déroulant en Amérique
latine, c’est bien elle et le rôle qu’y jouent les États-Unis d’Amériques (EUA) qui furent au centre de
tous les débats, ou tant s’en faut.

Les retombées

Il y a deux façons d’évaluer les retombées de ce
genre d’événement, selon que l’on procède depuis
les perspectives des individus et des organisations
impliqués, ou selon que l’on procède depuis les
enjeux. Les participantes et les participants,
individuellement ou à l’intérieur de leurs
organisations, cherchent toujours à tirer le plus
grand bénéfice des rencontres, des échanges et des
débats et, à ce titre, le FSA aura été, dans
l’ensemble, aussi bien aux yeux de ses hôtes qu’aux
yeux de ses délégués, d’une très grande utilité. On
peut citer, à titre d’exemple, le lancement, à
l’initiative de l’Observatoire social de l’Amérique
latine (OSAL) de ce nouvel instrument d’échange
d’information et de mobilisation que représente le
Répertoire des mouvements sociaux [19], un instrument qui servira éventuellement à établir un mémorial des luttes citoyennes à travers le monde
et qui, de ce fait, permettra de les tirer de l’oubli.
Par contre, du côté des enjeux eux-mêmes, les
bilans sont plus difficiles à tirer. S’il semble y avoir
quelque progrès du côté de la circulation
d’information et de la mobilisation à l’intérieur de
cette vaste mouvance formée des participants au
FSA contre la ZLEA et les accords de libre-échange,
contre les grandes institutions économiques internationales et contre les politiques économique, militaire et sécuritaire des EUA en Amérique latine, en revanche, il reste d’énormes
difficultés à surmonter avant de pouvoir disposer
d’instruments efficaces permettant d’aller au-delà
de ce périmètre somme toute restreint et de
rejoindre des pans plus larges des populations
concernées. C’est pourquoi toutes ces discussions
autour des alternatives à la libéralisation extrême,
autour des partis politiques et du rôle des
parlementaires, ainsi que celles sur les médias
alternatifs sont tellement importantes. Or, ces
questions, et d’autres afférentes, comme la
démocratie participative, les pouvoirs des États ou
la culture ont occupé fort peu de place lors du FSA
de Quito. Bien sûr, dans la mesure où ils agissent
en pur et simple facilitateurs, ni le FSA ni ses
organisateurs ne sont directement responsables de
ces lacunes, puisqu’il appartient aux organisations
elles-mêmes d’acheminer leur propositions
d’ateliers, de panels ou de séminaires. Cependant, il
ne faudrait pas pousser trop loin le souci de
passivité et, sous prétexte de ne pas se substituer au
mouvement social, renoncer à prendre la
responsabilité d’assurer une certaine continuité
historique d’un événement à l’autre. À cette fin, il
serait souhaitable que les délégués auprès des
comités d’organisation soulèvent le problème que
pose l’absence d’organisations en leur sein qui
représentent des enjeux auxquels des forums
antérieurs ont cru devoir assurer une certaine
visibilité.

Les deux risques : le fractionnement et l’enlisement

En définitive, un des principaux risques de
fractionnement à l’intérieur même de la mouvance
des forums sociaux pourrait venir du choix des
organisations, groupes et réseaux qui sont appelés à
faire partie des comités organisateurs et qui, à ce
titre, interviennent dans la sélection des grands axes
autour desquels les forums sont organisés. Le défi
est double ici : autant on peut avoir des réticences à
limiter les thèmes, alors même que l’on assiste à la
démultiplication des cassures sociales, autant il ne
faudrait pas renoncer à instaurer une certaine continuité d’un forum à l’autre et d’un niveau à
l’autre, de manière à éviter de laisser échapper de
grandes questions sous prétexte qu’elles seraient
momentanément en déshérence. On ne peut
résoudre ce genre d’équation sans inscrire les
forums dans une trame historique de manière à
éviter la marginalisation, voire l’abandon, de
questions qui avaient occupé une place importante
les fois précédentes. Or, pour le moment, on a
l’impression que, si une grande organisation est
absente de l’organisation d’un événement, le champ
qu’elle couvre sera forcément laissé en friche. Ce
genre de souci n’est nullement prohibé par les
documents fondateurs du FSM.

(Photo : Frédéric Lévêque)

En effet, la Charte des principes du FSM, adoptée
au lendemain du FSM I en 2001, charte à laquelle
le FSA est tenu de souscrire, établit clairement le
sens de la démarche proposée. Les forums sont un
lieu de rencontre qui favorise les débats, la
formulation de solutions, d’alternatives et de pistes
d’action, ainsi que la mise en réseau entre les
associations et les mouvements de la société civile. Cette position de principe entraîne un certain
nombre de conséquences : la première est que le
forum est un lieu ouvert ; la deuxième, qu’il s’agit
d’un processus mondial ; la troisième, qu’il doit
favoriser une mondialisation des solidarités ; la
quatrième, qu’il n’entend pas s’ériger en
représentant des organisations et des groupes, de
sorte que personne n’est autorisé à parler ou à
intervenir en son nom et à prétendre qu’il reflète
l’opinion ou la volonté des participantes et des
participants au forum (l’article 6 de la Charte
précise que le forum n’est pas un lieu de pouvoir) ;
la cinquième, que le forum doit se contenter de
faciliter la circulation des décisions prises par les
groupes, mais sans les hiérarchiser, les censurer ou
les amender ; et la sixième, enfin, que le forum est
pluraliste, diversifié, non-confessionnel, non-gouvernemental et non-partisan, avec le résultat que
ni les partis politiques ni les organisations militaires
ne peuvent participer, et que les chefs d’État ou les
parlementaires qui sont invités le sont à titre
personnel.

Or, si une interprétation stricte de cette charte était
défendable au départ, elle sera de plus en plus
difficile à soutenir et à justifier au fur et à mesure
que l’on assistera à l’expansion de la nébuleuse
alter et anti mondialiste, essentiellement parce que,
sous la double poussée de l’addition constante
d’enjeux nouveaux et de l’incessante fragmentation
des enjeux anciens, il ne faudrait pas perdre de vue
les grandes questions et les grands enjeux qui
avaient été à la base des mobilisations citoyennes à
l’échelle mondiale depuis la fin de la guerre froide. Dans certains cas, ces mobilisations s’étaient
cristallisées contre des initiatives comme le Forum
économique mondial, contre des institutions internationales ou contre des accords, comme
l’Accord multilatéral sur l’investissement, dans
plusieurs autres, ces mobilisations se sont
cristallisées à l’occasion des grandes conférences
organisées par l’ONU, qu’il s’agisse de la
Conférence des Nations Unies sur l’environnement,
tenue à Rio de Janeiro en 1992, de la Conférence
mondiale des Nations Unies sur les femmes, tenue à
Beijing en 1995, du Sommet mondial pour le
développement social, tenu à Copenhague la même
année ou de la Décennie internationale des
populations autochtones (1995-2004). Ces
convocations, parmi d’autres, ont joué un rôle
historique central au départ et elles continuent d’en
jouer un à cause des suivis périodiques qui leur sont
consacrés, comme ce fut le cas pour la conférence
dite Beijing + 5 en 2000 ou le Sommet mondial du
développement durable de Johannesburg de 2002,
appelé aussi Rio + 10. L’événement comparable
autour duquel les organisations se mobilisent
actuellement est la tenue du Sommet mondial sur la
société de l’information qui se tiendra à Tunis en
2005 sous l’égide de l’Union internationale des
communications (UIT).

Il apparaît donc important d’avoir le souci de lier
les thèmes abordés durant les forums à la
conjoncture sociale et politique mondiale, d’une
part, voire à la conjoncture sociale et politique du
pays hôte, d’autre part, sans quoi, au nom de
l’apolitisme, on risque de renforcer l’impuissance
politique du mouvement social mondial au lieu de
la suspendre ou de l’interrompre. Car la question
qui se pose désormais est celle de savoir comment
les multiples et innombrables forums sociaux à
travers le monde peuvent à la fois répondre à leur
mission première, qui est d’étendre les espaces de
délibération, et éviter l’enlisement du mouvement
social mondial loin des grands enjeux mondiaux,
régionaux, nationaux et locaux du moment. Et
même si les organisateurs des forums sociaux ne
sont pas en mesure de jouer le rôle de vecteur de
mobilisations, rien ne devrait s’opposer à ce que
leur mission de facilitateur serve aussi recentrer des
enjeux et des questions susceptibles de faciliter le
passage à la politique pour les groupes,
organisations et autres mouvements qui participent
aux forums.

(Photo : Frédéric Lévêque)

La défiance vis-à-vis du politique qui est accolée à
cette notion de facilitateur à l’heure actuelle par
certains promoteurs des forums sociaux est de
moins en moins défendable ou justifiable, tant au
niveau théorique qu’au niveau pratique. Au niveau
théorique, une profession de foi d’apolitisme peut
toujours servir de caution morale pour celui qui la
profère et le conduire à s’affranchir de l’obligation
de choisir, elle n’en constitue pas moins une
posture politique pour autant. Au niveau pratique,
l’abstention pure et simple ou la non-intervention ont des effets dissuasifs dommageables sur les
implications du mouvement social mondial dans les
affaires publiques à l’échelle internationale, mais à
l’échelle nationale également.

La tenue du FSA en Équateur offre une belle
illustration de ce paradoxe dans la mesure où à peu
près rien de ce qui s’est fait ou dit à l’intérieur des
auditoriums, théâtres, hémicycles, agoras, colisée et
autres salles de cours dispersés sur neuf sites à
travers la capitale n’a été repris par la presse
quiténienne. Quant à la manifestation on ne peut
plus pacifique du 28 juillet qui a rassemblé entre
dix et quinze mille personnes dans les rues de
Quito, elle a beau avoir été brutalement
interrompue par les forces de l’ordre avec des tirs
de bombes lacrymogènes, rien de tout cela n’a eu
droit à une seule ligne dans la presse locale. Il y a là
une leçon amère à tirer : quand on ne s’occupe pas
de politique, les politiques n’en continuent pas
moins de s’occuper de vous. C’est la raison
première et dernière pour laquelle l’établissement
des programmes des forums sociaux devrait mettre
en relief les principaux évènements à venir au
niveau de la conjoncture internationale, régionale
ou nationale selon les cas, de manière à faciliter un
éventuel passage à la politique pour leurs
participants.


Source : Observatoire des Amériques / La Chronique des Amériques, Université du Québec, Montréal, Canada, août 2004 n°23.

Notes :

[1L’auteur remercie Pierre Beaudet et Georges LeBel pour leurs commentaires critiques et leurs remarques.

[2Cette précision est d’autant plus importante que, comme nous le verrons plus bas, ce sont ces organisations et mouvements qui constituent les forces vives des forums sociaux ; ce sont eux qui soumettent leurs propositions d’ateliers, de séminaires ou de panels, et ce sont eux qui les organisent.

[3Les deux premiers Forums sociaux africains ont été tenus
successivement à Bamako, au Mali, en janvier 2002 et à Addis Abéba, en Éthiopie, en janvier 2003 ; le prochain se tiendra à Lusaka, en Zambie, en décembre 2004. Les deux premiers Forums sociaux européens ont été tenus à Florence en octobre 2002 et à Paris en novembre 2003. Le prochain aura lieu à Londres en octobre 2004. Le premier Forum social asiatique a eu lieu à Hyderabad en Inde en janvier 2003.

[4Le Québec, le Canada et les Etats-Unis ne sont pas en reste, comme le montrent les trois exemples suivants : le Forum social régional Québec Chaudière-Appalaches tenu en septembre 2002, le Forum social de Toronto en janvier 2003, et le Forum social de Boston en juillet 2004.

[5Il était question, au départ, que le FSA ait lieu à temps pour souligner la tenue de la septième Réunion des ministres du commerce des Amériques à Quito, en Équateur, à la fin octobre 2002. Ces négociations, on s’en souvient, s’inscrivent dans le cadre du projet de Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA).

[6Les autorités en place ne semblent pas, quant à elles, avoir été particulièrement favorables à la tenue de cet événement, comme on le verra en conclusion. Pour le comprendre, il faut savoir que le président Lucio Gutierrez a accédé au pouvoir en novembre 2002, porté par une vague populaire sans précédent et nimbé d’une réputation qui l’a fait comparer à Lula au Brésil et à Chavez au Vénézuela. Or, depuis ce temps, le président s’est considérablement détaché des mouvements sociaux qui avaient contribué à le porter au pouvoir, un revirement qui a eu des répercussions profondes sur certains de ses alliés autochtones.

[7En termes de pourcentage, la population autochtone avoisine les 45% en Équateur, ce qui le place au troisième rang, avant le Pérou qui en compte 44%, derrière la Bolivie et le Guatemala qui comptent plus de 50% d’autochtones chacun dans leur population totale. En chiffres absolue cependant, le classement serait différent : Pérou 9 millions ; Guatemala 7,2 millions,
Bolivie et Équateur 5,6 millions chacun. Ces calculs sont
toutefois très réducteurs puisqu’il faudrait aussi tenir compte de la population métis.

[8Voir Violaine Bonnassies, Le mouvement indigène en Équateur, Groupe de recherche sur l’intégration continentale, janvier 2004. En ligne ; www.unites.uqam.ca/gric .

[9À son tour, ce sommet avait été précédé, entre autres, du premier Sommet des femmes autochtones des Amériques qui avait eu lieu à Oaxaca, au Mexique, du 30 novembre au 4 décembre 2002.

[10Cette commission comprend dix membres : la Confederacion
de Nacionalidades Indigenas del Ecuador (CONAIE), la Red de
Mujeres Transformando la Economia (REMTE), la Agencia
Latinoamericana de Informacion (ALAI), la Fundacion de
Estudios, Accion y Participacion Social (FEDAEPS), Dialogo
Sur-Sur LGBT, la Confederacion de Afiliados al Seguro Social
Campesino (CONFENUASSC), la Fundacion Maria Luisa Gomez de laTorre (FMLGT), Accion Ecologica, Consejo Latinoamericano de Iglesias (CLAI) et la Facultad Latinoamericana de Ciencias Sociales (FLACSO).

[11Dans la littérature féministe, la notion de genre tend à supplanter celle de sexe pour désigner ce que Christine Delphy appelle le « sexe social », c’est-à-dire « tout ce qui est social dans les différences constatées entre les femmes et les hommes ». Voir l’entrevue accordée au journal La Gauche, le 2 juin 2002. En ligne : www.lagauche.com.

[12En espagnol, le mot était au pluriel ; il serait alors plus exact d’écrire diversités.

[13Voici quelques exemples des réunions tenues : le Conseil international du Forum social pan-amazonien, le Forum des femmes pour la paix et la souveraineté, l’Assemblée des peuples des Amériques face à la dette, le FMI, la Banque mondiale et la Banque interaméricaine de développement, le Forum Paix et Vie, organisé par le Conseil latino américain des Églises, la
Marche mondiale des femmes, ainsi que l’Assemblée des
mouvements sociaux.

[14Parmi les thèmes abordés, on peut retenir les suivants : les coûts occultes du modèle agro exportateur en Amérique ; la globalisation financière, la dollarisation ou l’union monétaire ; la pensée critique ; la démilitarisation des Amériques ; Che Guevara et l’Amérique latine aujourd’hui ; les services publics.

[15Il ne fait pas de doute qu’il est réducteur de mentionner ces quatre noms d’organisations à l’exclusion des autres, alors que le nombre total des organismes responsables de la mise sur pied de ces panels et rencontres atteint facilement la cinquantaine. Cela dit, il reste que, à lui seul, le nom de l’ASC apparaît plus de vingt fois. Pour plus de détails, on consultera le site web du FSA : www.forosocialamericas.org.

[16À part les 35 pays des Amériques, les dix autres sont européens, avec une nette prédominance française et belge.

[17Chico Whitaker est architecte de formation. Il a été secrétaire-exécutif
et il est aujourd’hui membre de la Commission brésilienne Justice et Paix de la Conférence nationale des évêques du Brésil (CNBB), instance qu’il représente au secrétariat international du FSM. Il a milité durant vingt au Parti des travailleurs (PT). Il est un des fondateurs du FSM

[18L’un fut organisé par la Confédération des syndicats nationaux
(CSN) sur les partenariats public-privé, l’autre fut co-organisé par l’Organisation régionale interaméricaine des travailleurs (ORIT) sur le mouvement syndical. Cependant, pour rendre pleine justice à la place occupée par le mouvement syndical, il faudrait aussi tenir compte de la présence des centrales latino-américaines sur les nombreux panels qu’ils ont occupés. Quoi qu’il en soit, ce glissement dans la place occupée par les questions liées au travail est à la fois étonnant et révélateur. Nous y reviendrons en conclusion.

[19Voir : www.social-movements.org. Cette initiative a aussi bénéficié du soutien financier et
logistique d’organisations québécoises, comme Alternatives et la CSN.

Dorval Brunelle