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L’opération GUTT après la seconde guerre mondiale
par François Sana
27 janvier 2014

Au début de l’année 1941, le gouvernement belge, basé à Londres, commençait déjà à réfléchir aux mesures monétaires à prendre après la libération. Les réflexions étaient fortement influencées par le délabrement des finances publiques durant les années 1920 et par la crise monétaire qui en résulta. Les discussions gouvernementales eurent lieu sous la direction de Camille Gutt [1] en coopération avec des représentants de la Banque Nationale.

Les opinions étaient divergentes mais il y avait tout de même certains points d’accord. En effet, tous pensaient que le financement du coût de l’occupation ainsi que l’abus du système international de compensation par l’Allemagne nazie avaient fait fortement augmenter l’offre monétaire en Belgique. Le risque était donc grand que les prix augmentent considérablement après la guerre. Il fallait donc imaginer un moyen d’éliminer ce surplus de monnaie lorsque la libération arriverait afin d’obtenir un équilibre stable entre l’offre de monnaie, les prix et les salaires.

Les opinions de Camille Gutt remportèrent les débats. Il fut décidé de lancer l’opération Gutt que l’on peut résumer en 4 étapes majeures [2]. La première étape était de fixer le taux de change. Le gouvernement voulait éviter la spéculation contre le franc et il fallait donc s’accorder sur le taux de change. Après de longues discussions, le gouvernement dévalua le 1er mai 1944 le franc de 30,29% par rapport à la valeur de la livre sterling d’août 1939, et de 48,65% par rapport au dollar.

La deuxième étape, la plus importante, débuta en octobre 1944. On décida que tous les billets d’une valeur égale ou supérieure à 100 francs perdaient leur cours légal et devaient être déclarés. Un maximum de 2000 francs par ménage pouvait être échangé contre de nouveaux billets. Au delà de ce plafond l’argent était bloqué dans des comptes spéciaux au nom de leurs propriétaires. Il y eut un arrangement similaire pour le capital des individus privés et des entreprises privées : une petite proportion de l’argent sur les comptes fut rendue disponible en nouveaux billets de banque mais le reste fut bloqué. Le gouvernement demanda aussi à tous les citoyens de déclarer leurs titres nationaux et étrangers. Cette mesure avait été conçue pour réaliser un inventaire complet des valeurs mobilières en Belgique.

L’ensemble des mesures de cette deuxième étape fit diminuer l’offre de monnaie de 165 milliards à 57 milliards de francs (à comparer aux 50,5 milliards de francs disponibles début mai 1940). Ce fut une intervention fortement déflationniste surtout lorsqu’on sait que les prix du marché noir atteignaient environ dix fois le niveau de ceux d’avant-guerre [3]. Le choc réel et psychologique fut énorme.

La troisième étape de l’opération Gutt fut une étape d’assouplissement et de consolidation des mesures déflationnistes. En effet, 40% de l’argent sur les comptes va être graduellement libéré en accompagnement de la croissance de l’économie. Les 60% restants seront transformés en titres d’emprunt à 3,5% au gouvernement afin qu’il puisse rembourser ses dettes de guerre (titres soumis à certaines modalités afin d’éviter une inflation indirecte).

Enfin, la dernière étape de l’opération fut la réforme fiscale. Le projet de Gutt était d’introduire une taxe élevée sur l’augmentation des avoirs entre mai 1940 et septembre 1944. Cette augmentation devait se baser sur le cadastre des terrains et sur le nouvel inventaire des valeurs mobilières. Le projet rencontra de fortes résistances et cela mena à la chute du gouvernement Pierlot en février 1945. Le plan fut finalement adapté et mis en œuvre par Franz de Voghel, ministre des finances depuis août 1945.

Les quelques années qui suivirent la libération sont connues comme le miracle économique belge. Grâce à l’opération Gutt, les prix finirent par se stabiliser même si ce fut à un niveau considérablement plus élevé que prévu [4]. Le revenu réel des salariés en bénéficia puisque les Conférences du Travail permirent aux salaires de continuer à augmenter.


Notes :

[1Camille Gutt (1884-1971) a été ministre des finances de Belgique de 1940 à 1945 avant de devenir le premier directeur général du Fonds monétaire international de 1946 à 1951.

[2Cfr article d’Herman Van der Wee disponible online « The Monetary Policy of Minister of Finance Camille Gutt Before, During and After the Second World War. »

[3Cfr C. Gutt, « La Belgique au carrefour », Paris, Fayard, 1971, p.177.

[4Cfr article d’Herman Van der Wee et Monique Verbreyt disponible online « Guerre et politique monétaire : la Banque nationale de Belgique, la Banque d’Emissions à Bruxelles et le gouvernement belge de 1939 à 1945. »

François Sana