1871 : un « piège de la dette » ?

22 mars par Xavier Martinet


La chute de la colonne Vendôme en mai 1871, à quelques dizaine de mètre du siège de la Banque de France, jamais investie par les révolutionnaires (CC - Wikimedia)

Il y a 150 ans aujourd’hui, commençait la Commune de Paris. L’insurrection populaire, sur fond de défaite militaire et de lutte des classes a aussi été un moment charnière pour l’histoire financière française.


« Nous mangeons de l’inconnu », écrivait Victor Hugo des repas parisiens de l’hiver 1870, « peut-être du rat ! » ; et c’est un peu ce qui s’est passé avec les finances de l’État à cette époque : car en 1870-1871, les finances françaises sont au plus mal. Après 7 mois de guerre (et de défaites) face à la Prusse et un second Empire au porte-monnaie plutôt léger qui a doublé sa dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, le déficit public atteint 1,5 milliards de francs de l’époque : autant qu’une année de PIB PIB
Produit intérieur brut
Le PIB traduit la richesse totale produite sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées.
Le Produit intérieur brut est un agrégat économique qui mesure la production totale sur un territoire donné, estimée par la somme des valeurs ajoutées. Cette mesure est notoirement incomplète ; elle ne tient pas compte, par exemple, de toutes les activités qui ne font pas l’objet d’un échange marchand. On appelle croissance économique la variation du PIB d’une période à l’autre.
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En outre, après l’avoir battue militairement, Bismarck tente d’acculer la France financièrement avec l’indemnité de guerre de 5 milliards de francs-or, et pour Adolphe Thiers, il faut se sortir du « piège de Bismarck » écrit Romaric Godin dans La Tribune : éviter la banqueroute (le souvenir de celle de 1797 est présent) mais aussi, dans époque où la finance se perfectionne, « restaurer la confiance » dans son nouveau gouvernement.

 La guerre contre la Commune est aussi : une bataille financière ?

Il y a bien sûr le différend entre monarchistes et républicains et le thème de « l’ordre » public dont Adolphe Thiers était une des principales figures ; mais il y aussi le projet des conservateurs de « faire payer la note » de la dette au classes populaires, écrivait Marx dans La Guerre civile en France ;

Et pour la faire payer, il faut reprendre le contrôle de Paris et de ses moyens financiers : c’est la thèse que reprend l’historien belge Eric Toussaint du « Comité pour l’abolition des dettes illégitimes » dans un récent article, et pour lui comme pour Marx et Engels à l’époque le rôle de la Banque de France a été décisif : alors que son gouverneur est réfugié à Versailles avec son premier actionnaire Alphonse de Rotschild, elle a continué de largement financer le gouvernement tout en donnant « au compte-goutte » ce que les Communards réclamaient pour leurs 300 000 gardes nationaux : un peu plus de 7 millions de francs contre 315 millions pour les « Versaillais ».

 La Banque de France au centre du jeu pendant les événements

Il faut d’abord revenir au pittoresque : la fabuleuse évasion des réserves de la Banque hors de Paris à l’approche des Prussiens en 1870. Pendant des jours et des nuits, c’est le ballet incessant mais discret des « habits gris », qui emballent les lingots, pièces et billets dans des milliers de caisses marquées « Attention : projectiles explosibles ! », évacuées par wagons spéciaux vers Brest et Bayonne : plus de 1200 tonnes de richesses, pour 520 millions de francs.

Cette manœuvre a permis à l’institution de répéter aux représentants de la Commune que les caisses étaient vides alors qu’ elle avait conservé plus de 250 millions ensablés dans ses caves. Pour les marxistes comme Toussaint, c’est l’erreur historique des Communards que de n’avoir pas pris le contrôle de la Banque de France (et des autres) pour mettre fin aux « rodomontades » des Versaillais (Marx), tant elle aurait été « en extase devant la caisse de la haute bourgeoisie qu’elle avait sous la main » écrit un auteur de l’époque.

L’interprétation est toujours débattue : pour d’autres historien Eric Cavaterra, le mouvement n’était ni « candide » ni « timide » mais « légaliste » et « républicain ».

 Des « leçons » financières de la Commune et de ses suites ?

Le premier conseil s’adresse aux révolutionnaires : si vous faites la révolution, ne vous arrêtez-pas devant le coffre-fort et le Conseil des Gouverneurs, prenez-en le contrôle, émettez votre monnaie et faites annuler la dette publique, dit Eric Toussaint. C’est ce qui s’est passé lors des révolutions Russe et Cubaine au siècle dernier.

Mais pendant la Commune, une sorte de consensus s’est installé pour conserver l’intégrité de la « signature » et le pouvoir de financement de l’État : entre fin 1870 et 1871, la Banque de France a financé la nouvelle République pour 1,3 milliard de francs au total, soit une année de budget. Devant les députés, en juin 1871, Adolphe Thiers se vantait à la fois de la solidité maintenue du Franc-or, et d’être capable d’obtenir une baisse des taux de crédit de la Banque : de 3 % jusqu’à 1, voire, 0,6 % : presque la politique de taux bas actuels ! « l’État est un plus gros personnage que la banque, quoi qu’il ait besoin d’elle », déclarait le Président du Conseil.

 « Relance » française après 1871 : qui a été trop optimiste ?

Adolphe Thiers ne s’est pas contenté de l’emprunt à la Banque de France, il a aussi levé une souscription publique de plus de 2 milliards de francs, connu sous le nom d’« emprunt à 2 milliards », puis 3,5 milliards supplémentaires l’année suivante. C’est ce qui a permis de rembourser en avance la totalité de l’indemnité de guerre et d’obtenir l’évacuation des troupes allemandes de la France : il a « retourné le piège de Bismarck » dit Romaric Godin.

Ce faisant, Thiers a provoqué deux choses : il a popularisé la « rente » sur titre auparavant réservée à la bourgeoisie, avec 900 000 petits souscripteurs en 1872 ; mais il a aussi suscité une vague de spéculation Spéculation Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
sans précédent et qui a conduit à la chute de la Bourse Bourse La Bourse est l’endroit où sont émises les obligations et les actions. Une obligation est un titre d’emprunt (l’émetteur la vend à l’acheteur qui doit la rembourser à un taux et une échéance déterminés) et une action est un titre de propriété d’une entreprise. Les actions et les obligations peuvent être revendues et rachetées à souhait sur le marché secondaire de la Bourse (le marché primaire est l’endroit où les nouveaux titres sont émis pour la première fois). de Vienne et à la Grande Dépression de 1873.

Annuler ou rembourser la dette ? « On peut éloigner la confiance en flattant une situation, on peut l’éloigner aussi en faisant la situation plus mauvaise qu’elle ne l’est réellement », disait Thiers à l’Assemblée : cela vaut dans les deux sens.


Avec l’aimable autorisation de l’auteur




Source : France Culture

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