Forum Social mondial 2005

A peine né, le « portoalegrisme » fait grincer bien des dents

31 janvier 2005 par Thomas Lemahieu


PORTO ALEGRE - Au sein du mouvement altermondialiste, le débat fait rage sur la stratégie à adopter. Un « manifeste de Porto Alegre », signé par des personnalités, propose un embryon de programme.

Samedi dans la journée, le thème « Un autre monde est possible sans prendre le pouvoir : de l’antimondialisation à l’altermondialisation » attire une foule compacte, venue écouter notamment Michael Hardt, co-auteur d’« Empire » et de « Multitudes » avec Toni Negri, et John Holloway, philosophe anglais proche des zapatistes et auteur de « changer le monde sans prendre le pouvoir ». Deux ou trois mille participants sont là : il y a tellement de monde qu’au bout de quelques minutes, la salle est nettoyée de ses obstacles, dans un gigantesque ballet de chaises, de la main des uns à la main des autres. Sans heurts : nouveau miracle d’un événement qui supporte déjà de lourdes carences techniques ayant fait disparaître la traduction dans la plupart des débats.

CELA RISQUE DE BARDER

Pour le moment, personne n’a pris de chaise sur la figure. Mais ça pourrait bien barder prochainement dans le mouvement et, en particulier, au sommet, dans les instances de coordination, entre les papes de l’altermondialisation eux-mêmes.

Elaboration programmatique centralisée contre multiplication des rencontres horizontales, diffuses et non contraignantes ; logiques de prise du pouvoir ou dynamiques du contre-pouvoir : face à la préoccupation à peu près partagée par tous les acteurs du mouvement quant à l’efficacité du processus des forums, les solutions préconisées par les uns et les autres sont, en revanche, opposées, voire carrément contradictoires.

PRENDRE LE POUVOIR ?

Et entre ces options, au beau milieu d’un FSM qui doit s’achever ce lundi, le duel se déroule désormais à ciel ouvert, sans fleurets mouchetés.

Prenant l’exact contre-pied de Chico Whitaker pour qui les difficultés de Lula donnent raison au processus des forums tel qu’il est et illustrent le fait que le changement ne passe pas seulement par la prise de pouvoir, François Houtart, du Centre tricontinental (Belgique), estime que « le Venezuela de Chavez démontre l’importance décisive du champ politique pour transformer le monde ».

« C’est magnifique de discuter, de chanter, de danser, lance-t-il dans un débat du Forum, mais ça ne suffira jamais si on veut le changement. Comment fera-t-on la réforme agraire si on ne prend pas le pouvoir ? Si un parti propose l’abolition de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque Africaine de Développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds Européen de Développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
, nous devons le soutenir ; s’il s’oppose à la guerre en Irak, nous devons le soutenir...
 »

INITIATIVE SURPRISE

Dans ce contexte de tensions sur la stratégie du mouvement, l’initiative « surprise », lancée samedi soir devant la presse par Bernard Cassen et Ignacio Ramonet dans un hôtel luxueux de Porto Alegre, fait l’effet d’une bombe. Il s’agit d’un document de deux pages, intitulé « manifeste de Porto Alegre : douze propositions pour un autre monde possible », signé par quelques-uns des plus grands noms du mouvement.

Le « portoalegrisme », selon une expression d’Ignacio Ramonet, vient de naître : il prend la forme d’une base de « consensus » (à l’occasion du précédent FSM à Mumbai, Bernard Cassen avait proposé d’opposer au néolibéral « consensus de Washington », un « consensus de Porto Alegre » altermondialiste) qui exige notamment l’annulation de la dette des pays du Sud, la mise en place de taxes internationales sur les transactions financières, le droit à l’emploi et à la protection sociale, la promotion du commerce équitable contre le libre-échange, la souveraineté alimentaire, l’interdiction du brevetage des connaissances et du vivant, la lutte contre les discriminations, etc.
« Nous voulons donner un coup d’accélérateur vers une traduction politique de nos propositions, explique Bernard Cassen. On ne peut pas désespérer les gens qui attendent de nous des changements. »

« VIEILLES GLOIRES »

Tout porte à croire que cette initiative irritera immanquablement les organisations syndicales, latinos comme européennes, assez présentes sur le Forum cette année et très attachées à l’identité des forums sociaux comme espaces ouverts sans prises de décision.
Autre fait notable : parmi les concepteurs brésiliens des FSM, aucun, en dehors d’Emir Sader, n’a signé le manifeste du « portoalegrisme ». Hier, dans le journal du Forum, Terraviva, l’un d’eux, sous couvert d’anonymat, a même eu cette saillie cruelle : « les signataires ne sont que ces vieilles célébrités qui ne peuvent pas supporter de se fondre dans les masses qu’elles ont jadis guidées ».

Le manifeste de Porto Alegre

Dix-neuf intellectuels de cinq continents ont rendu public samedi 29 janvier un texte intitulé « manifeste de Porto Alegre : douze propositions pour un autre monde possible ». Les signataires : Aminata Traoré, Ricardo Petrella, Ignacio Ramonet, Frei Betto, Roberto Savio, Eduardo Galeano, Adolfo Perez Esquivel, Emir Sader, François Houtart, José Saramago, Bernard Cassen, Samir Amin, Walden Bello etc.
Parmi leurs propositions : l’annulation de la dette des pays du Sud ; l’application de taxes internationales sur les transactions financières, le démantèlement de toutes les formes de paradis fiscaux Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.

La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
ou le rejet des règles libre-échangistes fixées par l’Organisation mondiale du commerce OMC
Organisation mondiale du commerce
Née le 1er janvier 1995, elle remplace le forum permanent de négociation qu’était l’Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) où les États avaient seulement le statut de « parties contractuelles ». Un des objectifs de l’OMC est le démantèlement, lorsqu’ils existent encore, des monopoles nationaux constitués en vertu d’une décision publique. C’est déjà le cas pour les télécommunications dont la décision a été prise dans le cadre de l’OMC en février 97. Mais il en reste d’autres comme les chemins de fer qui attirent la convoitise des grands groupes financiers.

Un autre objectif est la libéralisation totale des investissements. L’instrument utilisé a été le projet d’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI). L’AMI dont l’élaboration avait été décidée lors de la réunion ministérielle de l’OCDE de mai 1995, vise l’ensemble des investissements : directs (industrie, services, ressources naturelles) et de portefeuille. Il prévoit des dispositifs de protection, notamment pour le rapatriement total des bénéfices. L’AMI a été comme tel abandonné en 1997 mais est réapparu sous la forme d’une multitude d’Accords bilatéraux sur l’investissement, ce sont les nouveaux « habits » de l’AMI.

L’OMC fonctionne selon le mode « un pays - une voix » mais les délégués des pays du Sud ne font pas le poids face aux tonnes de documents à étudier, à l’armée de fonctionnaires, avocats, etc. des pays du Nord. Les décisions se prennent entre puissants dans les « green rooms ». Toutefois, dans la lancée de l’épisode de Seattle en novembre 1999, la conférence de Cancun (Mexique) en septembre 2003 a été marquée par la résistance d’un groupe de 22 pays émergents du Sud, qui se sont alliés en la circonstance pour mener la conférence à l’échec, face à l’intransigeance des pays du Nord.
Site :
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Le document défend le droit à la souveraineté alimentaire. Il s’oppose à tout brevet sur la connaissance et le vivant ainsi qu’à toutes les formes de discrimination et appelle à prendre des mesures urgentes pour mettre fin à la destruction de l’environnement. Il exige également le démantèlement des bases militaires étrangères, le droit à l’information et à informer les citoyens - contre la concentration monopolistique des médias - et appelle à une profonde réforme des organisations internationales, dont l’ONU. Une seule femme (la Malienne Aminata Traoré) a signé le document, le « non » à la guerre n’y est pas explicité clairement. De plus, des signatures essentielles - par exemple, les personnalités brésiliennes qui ont fondé le Forum social mondial - n’y figurent pas. « Cela n’indique pas des dissidences ou des différences... Ce document ne parle pas au nom du FSM, il présente seulement l’opinion personnelle de quelques-uns d’entre nous », a déclaré Ignacio Ramonet. SFi


Source : L’Humanité / Le Courrier.