À propos de « capital voyou »

14 juin par Jean Nanga


Le CADTM publie un commentaire de Jean Nanga à propos de la notion de capital voyou contenue dans l’intéressante étude intitulée La financiarisation du paludisme en Afrique. Le Burkina Faso, capitaux voyous et moustiques génétiquement modifiés rédigée par Sasha Mentz-Lagrange et Stefanie Swanepoel pour le Centre Africain pour la Biodiversité (ACB)

Ce rapport de Sasha Mentz-Lagrange et Stefanie Swanepoel, La financiarisation du paludisme en Afrique. Le Burkina Faso, capitaux voyous et moustiques génétiquement modifiés, pour The African Center for Biodiversity (avril 2022), présente de façon convaincante que la lutte contre le paludisme est considérée comme un business rentable, s’inscrivant dans « la financiarisation des “grandes” maladies ». Avec pour principale entrepreneure, dans le cas du Burkina Faso, la Fondation Bill et Melinda Gates (FBMG), à travers le réseau international Target Malaria (aussi actif au Cap-Vert, Ghana, Mali, en Ouganda) dont elle est la principale source de financement. Elle s’est ainsi subordonnée, voire s’est substituée aux pouvoirs publics en la matière.

Cependant, la critique de ce processus avancé du « suprématisme du secteur privé » (Naomi Klein, La stratégie du choc), idéal du capitalisme, dans la lutte contre le paludisme, est quelque peu émoussée, dans ce rapport, par la conception, ambiguë, du capitalisme exprimée par l’expression « capital voyou » (« rogue capitalism », p. 6) [1]. Celle-ci, désignant sans aucun doute le philanthrocapitalisme de la FBMG, est ainsi définie : « Le capital voyou se caractérise par une extraction de richesses ayant des impacts négatifs matériels réels sur la vie des gens et l’écologie (FIAN International et al., 2020) afin de fournir des retours sur investissement aux actionnaires, qui sont très rarement liés au système qui est pillé. Lorsque le capital voyou pénètre dans un pays doté d’un système de gouvernance faible et fortement corrompu, il est en mesure de façonner dans une large mesure les conditions dans lesquelles il opère » (p. 10). Ce qui donne l’impression qu’il ne s’agit pas d’une caractéristique ordinaire, normale, que ce serait du marginal, de l’exceptionnel, dans l’histoire du capitalisme, dont l’un des avatars est pourtant l’impérialisme. Alors qu’est actuellement, plus qu’auparavant, assez évidente l’influence des transnationales sur les États, leur façonnage « dans une large mesure », dans les sociétés capitalistes périphériques en général aussi dites Sud Global, en Afrique en l’occurrence. Sans remonter au façonnage, aux premiers temps de la mondialisation Mondialisation (voir aussi Globalisation)
(extrait de F. Chesnais, 1997a)
Jusqu’à une date récente, il paraissait possible d’aborder l’analyse de la mondialisation en considérant celle-ci comme une étape nouvelle du processus d’internationalisation du capital, dont le grand groupe industriel transnational a été à la fois l’expression et l’un des agents les plus actifs.
Aujourd’hui, il n’est manifestement plus possible de s’en tenir là. La « mondialisation de l’économie » (Adda, 1996) ou, plus précisément la « mondialisation du capital » (Chesnais, 1994), doit être comprise comme étant plus - ou même tout autre chose - qu’une phase supplémentaire dans le processus d’internationalisation du capital engagé depuis plus d’un siècle. C’est à un mode de fonctionnement spécifique - et à plusieurs égards important, nouveau - du capitalisme mondial que nous avons affaire, dont il faudrait chercher à comprendre les ressorts et l’orientation, de façon à en faire la caractérisation.

Les points d’inflexion par rapport aux évolutions des principales économies, internes ou externes à l’OCDE, exigent d’être abordés comme un tout, en partant de l’hypothèse que vraisemblablement, ils font « système ». Pour ma part, j’estime qu’ils traduisent le fait qu’il y a eu - en se référant à la théorie de l’impérialisme qui fut élaborée au sein de l’aile gauche de la Deuxième Internationale voici bientôt un siècle -, passage dans le cadre du stade impérialiste à une phase différant fortement de celle qui a prédominé entre la fin de Seconde Guerre mondiale et le début des années 80. Je désigne celui-ci pour l’instant (avec l’espoir qu’on m’aidera à en trouver un meilleur au travers de la discussion et au besoin de la polémique) du nom un peu compliqué de « régime d’accumulation mondial à dominante financière ».

La différenciation et la hiérarchisation de l’économie-monde contemporaine de dimension planétaire résultent tant des opérations du capital concentré que des rapports de domination et de dépendance politiques entre États, dont le rôle ne s’est nullement réduit, même si la configuration et les mécanismes de cette domination se sont modifiés. La genèse du régime d’accumulation mondialisé à dominante financière relève autant de la politique que de l’économie. Ce n’est que dans la vulgate néo-libérale que l’État est « extérieur » au « marché ». Le triomphe actuel du « marché » n’aurait pu se faire sans les interventions politiques répétées des instances politiques des États capitalistes les plus puissants (en premier lieu, les membres du G7). Cette liberté que le capital industriel et plus encore le capital financier se valorisant sous la forme argent, ont retrouvée pour se déployer mondialement comme ils n’avaient pu le faire depuis 1914, tient bien sûr aussi de la force qu’il a recouvrée grâce à la longue période d’accumulation ininterrompue des « trente glorieuses » (l’une sinon la plus longue de toute l’histoire du capitalisme). Mais le capital n’aurait pas pu parvenir à ses fins sans le succès de la « révolution conservatrice » de la fin de la décennie 1970.
– celui de la mondialisation marchande [2] – de ces sociétés extra-européennes (avec effet en retour sur les sociétés européennes, rien déjà que par la consommation de la tomate, du sucre, du thé, de la pomme de terre, etc.) par la dynamique expansive du capital. Par exemple de l’East India Company (dès 1600) à la Royal Niger Company (à partir de 1886) – la “fondatrice” du Nigeria colonial –, sans oublier le sort tragique qui a été fait, par des pires que voyous, aux autochtones du continent dit américain, dès le 16e siècle. La phase actuelle, néolibérale, de la mondialisation est, à travers, entre autres, les politiques d’ajustement structurel, consacrant la domination des grandes entreprises privées, une certaine mise à jour de cette tradition, poly-rythmée, du capital, en fait ininterrompue. À moins de nier l’existence permanente de ces rapports de domination.

La volonté du capital (privé) d’asseoir sa suprématie, pour le reste des temps, s’exprime à une autre échelle par le « partenariat stratégique » entre l’Organisation des Nations unies (multigouvernementale, faut-il rappeler) et le Forum économique mondial [3], dans lequel ce sont plutôt les agences de celle-là (de la Fao à l’Unesco, en passant par l’OMS, l’OIT OIT
Organisation internationale du travail
Créée en 1919 par le traité de Versailles, l’Organisation internationale du travail (OIT, siège à Genève) est devenue, en 1946, la première institution spécialisée des Nations unies. L’OIT réunit les représentants des gouvernements, des employeurs et des travailleurs, dans le but de recommander des normes internationales minimales et de rédiger des conventions internationales touchant le domaine du travail. L’OIT comprend une conférence générale annuelle, un conseil d’administration composé de 56 membres (28 représentants des gouvernements, 14 des employeurs et 14 des travailleurs) et le Bureau international du travail (BIT) qui assure le secrétariat de la conférence et du conseil. Le pouvoir du BIT (Bureau International du Travail) est très limité : il consiste à publier un rapport annuel et regroupe surtout des économistes et des statisticiens. Leurs rapports défendent depuis quelques années l’idée que le chômage provient d’un manque de croissance (de 5% dans les années 60 a 2% aujourd’hui), lui-même suscité par une baisse de la demande. Son remède est celui d’un consensus mondial sur un modèle vertueux de croissance économique, ainsi que sur des réflexions stratégiques au niveau national (du type hollandais par exemple). L’OIT affirme qu’il est naïf d’expliquer le chômage par le manque de flexibilité et que les changements technologiques n’impliquent pas une adaptation automatiquement par le bas en matière de salaires et de protection sociale.
, la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique), “progressistes” pendant les années 1960-1970 (voire jusqu’au tout début des années 1980), qui paraissent s’inscrire dans la stratégie de celui-ci. C’est dans cette dynamique que s’inscrit l’influence de la FBMG (leader mondial du philanthrocapitalisme) au sein aussi bien de l’OMS que de l’agence de développement de l’Union Africaine, le NEPAD : l’une et l’autre étant favorables aux OGM OGM
Organisme génétiquement modifié
Organisme vivant (végétal ou animal) sur lequel on a procédé à une manipulation génétique afin de modifier ses qualités, en général afin de le rendre résistant à un herbicide ou un pesticide. En 2000, les OGM couvraient plus de 40 millions d’hectares, concernant pour les trois-quarts le soja et le maïs. Les principaux pays producteurs étaient les USA, l’Argentine et le Canada. Les plantes génétiquement modifiées sont en général produites intensivement pour l’alimentation du bétail des pays riches. Leur existence pose trois problèmes.


- Problème sanitaire. Outre la présence de nouveaux gènes dont les effets ne sont pas toujours connus, la résistance à un herbicide implique que le producteur va multiplier son utilisation. Les produits OGM (notamment le soja américain) se retrouvent gorgés d’herbicide dont dont on ignore les effets sur la santé humaine. De plus, pour incorporer le gène nouveau, on l’associe à un gène de résistance à un antibiotique, on bombarde des cellules saines et on cultive le tout dans une solution en présence de cet antibiotique pour ne conserver que les cellules effectivement modifiées.


- Problème juridique. Les OGM sont développés à l’initiative des seules transnationales de l’agrochimie comme Monsanto, pour toucher les royalties sur les brevets associés. Elles procèdent par coups de boutoir pour enfoncer une législation lacunaire devant ces objets nouveaux. Les agriculteurs deviennent alors dépendants de ces firmes. Les États se défendent comme ils peuvent, bien souvent complices, et ils sont fort démunis quand on découvre une présence malencontreuse d’OGM dans des semences que l’on croyait saines : destruction de colza transgénique dans le nord de la France en mai 2000 (Advanta Seeds), non destruction de maïs transgénique sur 2600 ha en Lot et Garonne en juin 2000 (Golden Harvest), retrait de la distribution de galettes de maïs Taco Bell aux USA en octobre 2000 (Aventis). En outre, lors du vote par le parlement européen de la recommandation du 12/4/2000, l’amendement définissant la responsabilité des producteurs a été rejeté.


- Problème alimentaire. Les OGM sont inutiles au Nord où il y a surproduction et où il faudrait bien mieux promouvoir une agriculture paysanne et saine, inutiles au Sud qui ne pourra pas se payer ces semences chères et les pesticides qui vont avec, ou alors cela déséquilibrera toute la production traditionnelle. Il est clair selon la FAO que la faim dans le monde ne résulte pas d’une production insuffisante.
, promues par la FBMG (Bill Gates étant investisseur dans les semences et les moutisques génétiquement modifiés) qui co-finance ces agences. Ce qui ne revient nullement à réduire les États, les agences onusiennes, panafricaines à des simples marionnettes. Leurs dirigeant·e·s y trouvent aussi, par des affinités idéologiques de classe, leurs intérêts, tout en jouant à être guidé·e·s par l’intérêt général [4].

Ainsi, l’usage de l’expression « capital voyou » pour désigner autre chose que la branche du capital dénommée génériquement la mafia, par exemple, expose à être considérée comme l’expression d’une adhésion à la perpétuation du capitalisme, en romançant son histoire, riche en actes de barbarie, non marginaux (sur tous les continents, du protocapitalisme au néolibéralisme). Ce qui est décliné ces dernières décennies sous forme d’opposition entre un supposé bon capital, industriel, et un mauvais capital, financier, par la critique procapitaliste du néolibéralisme. Elle s’appuie sur une des versions tronquées de l’histoire du capitalisme. Celle consistant à présenter le capitalisme des trois décennies post-Seconde Guerre mondiale dit fordiste-keynésien (du nom de l’industriel automobile et pro-fasciste états-unien Henry Ford prônant une hausse des salaires pouvant permettre aux travailleurs/travailleuses d’être aussi des client·e·s des marchandises qu’elles/ils produisent et de celui de l’économiste anglais John Maynard Keynes théoricien de l’État entrepreneur économique, du rejet du principe du marché auto-régulé ou « main invisible du marché », de politiques sociales réductrices des inégalités, du chômage, etc.), aussi dit des Trente Glorieuses, de l’État providence/Welfare State Welfare State La terminologie Welfare State remonte à 1942. Il s’agit d’un jeu de mot qui opposait le Welfare State au Warfare State (état de guerre). Sir William Beveridge écrira deux rapports pour le gouvernement conservateur, dont le dernier, publié en 1944, est intitulé : Le plein emploi dans une société de liberté. Il y reprend des idées de l’économiste John Maynard Keynes pour lutter contre la pauvreté, le chômage, etc. Dans l’immédiat après-guerre, avec la montée des Travaillistes, l’expression Welfare State s’applique à un ensemble de mesures économiques (nationalisations, planification indicative) et à un ensemble de réformes sociales. Au cours des années 1950, l’acceptation de ce terme se réduira aux aspects plus strictement sociaux. Le terme anglais Welfare State est actuellement traduit en français par Etat-providence, ce qui laisse entendre que les droits sociaux « tombent du ciel » sur des citoyens « passifs » et « déresponsabilisés ». Il ne faut pas confondre l’acceptation britannique et européenne du Welfare State avec celle, américaine, qui fait référence à l’assistance sociale. (ayant ainsi permis l’élévation du niveau de vie dans les classes populaires, favorisé la consommation de masse dans les sociétés du capitalisme central), comme s’il s’agissait de la règle dans l’histoire du capitalisme, de l’orthodoxie, non pas d’une exception, d’une parenthèse dans la bicentenaire histoire de la société capitaliste (grosso modo à partir du 18e siècle). Keynes justifiait la nécessité de la réforme du capitalisme par la menace que représentaient, pour le capitalisme, depuis la fin du 19e siècle, l’existence d’un mouvement ouvrier dynamique, le mouvement communiste – « spectre » qui hantait les capitalistes, les États bourgeois européens. Ce qui avait déjà, à la fin du 19e siècle, poussé à l’instauration par le chancelier allemand Bismarck d’un État dit social, très relativement précurseur de l’État providence/Welfare State capitaliste envisagé par Keynes. La peur des capitalistes a été amplifiée par la Révolution russe d’octobre 1917, ayant davantage modifié les rapports de force entre les capitalistes et le prolétariat, voire entre les peuples colonisés et les puissances capitalistes coloniales. En acquérant l’indépendance, les ex-colonies devenues États ont retenu le principe de l’État acteur économique, avec des services sociaux publics, généralement de qualité médiocre, expression de leur sous-développement capitaliste. Globalement, le capitalisme a ainsi été relativement “civilisé” par la menace communiste (même pervertie par le régime de Staline).

Ce qui est devenu plus effectif du lendemain de la Seconde Guerre mondiale, jusqu’à la fin des années 1970, pendant une partie de la période dite de guerre froide opposant le camp capitaliste dit du « monde libre » au camp dit communiste/socialiste, du fait aussi du prestige de l’URSS (bien que stalinienne), co-vainqueure de premier rang de l’Allemagne nazie, ainsi que de celui des communistes d’Europe dont la participation à la résistance anti-nazie était reconnue. Alors que les capitalistes avaient généralement, dans un pays comme la France, collaboré avec l’occupant allemand nazi, ayant été ainsi discrédités. Ce qui a contribué au dynamisme des luttes sociales menées dans l’après-guerre, assez riches en acquis sociaux. Ainsi, la nostalgie, y compris dans une grande partie du mouvement altermondialiste, du centre capitaliste surtout, principalement critique du « capitalisme sauvage », des supposés excès actuels du capitalisme.

Toutefois ces trois décennies n’avaient pas fait perdre au capital sa nature prédatrice, inégalitaire – la consommation de masse, dans les sociétés capitalistes développées, n’y supprimait pas les inégalités sociales –, comme en témoignent aussi les pratiques écocidaires de la technoscience (adoptée aussi par le bloc rival dit socialiste/communiste imprégné de l’idéologie du Progrès issue des Lumières), de l’idéologie de la croissance économique (à propos desquelles il ne manquait pas de lanceurs/lanceuses d’alerte, faiblement audibles vu le consumérisme ambiant dans les sociétés capitalistes développées), les guerres coloniales, puis néocoloniales (la guerre dite froide étant froide au Nord, mais chaude au Sud (Daniel Bensaïd), aussi pour le contrôle des ressources naturelles, dont le pillage contribuait aussi à la consommation de masse au confort dans les sociétés capitalistes développées ; étant un avatar du capitalisme, le fordisme-keynésianisme était compatible avec l’impérialisme, avec l’échange inégal), le racisme (des États-Unis d’Amérique à l’Afrique du Sud – l’économiste sud-africain Stephen Gelb considérait le régime d’apartheid sud-africain comme un « fordisme racial »), le soutien aux régimes monopartistes et dictatoriaux pro-capitalistes aussi bien en Afrique, Amérique dite latine et Asie qu’en Europe (Espagne, Grèce, Portugal). Des réalités aucunement glorieuses de cette période.

La fin de cette période a correspondu à la hausse de la dette Dette Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
publique extérieure des États dits alors du Tiers-Monde, conséquence, entre autres, de l’incitation à l’“endettement pour le développement” – qui les aurait aussi fait entrer dans la société de consommation de masse – à faible taux d’intérêts, menée par la Banque mondiale Banque mondiale
BM
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies. En 2011, 187 pays en étaient membres.

Créée en 1944 à Bretton Woods dans le cadre du nouveau système monétaire international, la Banque possède un capital apporté par les pays membres et surtout emprunte sur les marchés internationaux de capitaux. La Banque finance des projets sectoriels, publics ou privés, à destination des pays du Tiers Monde et de l’ex-bloc soviétique. Elle se compose des cinq filiales suivantes :
La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD, 189 membres en 2017) octroie des prêts concernant de grands secteurs d’activité (agriculture et énergie), essentiellement aux pays à revenus intermédiaires.
L’Association internationale pour le développement (AID, ou IDA selon son appellation anglophone, 164 membres en 2003) s’est spécialisée dans l’octroi à très long terme (35 à 40 ans, dont 10 de grâce) de prêts à taux d’intérêt nuls ou très faibles à destination des pays les moins avancés (PMA).
La Société financière internationale (SFI) est la filiale de la Banque qui a en charge le financement d’entreprises ou d’institutions privées du Tiers Monde.
Enfin, le Centre international de règlements des différends relatifs aux investissements (CIRDI) gère les conflits d’intérêts tandis que l’Agence multilatérale de garantie des investissements (AMGI) cherche à favoriser l’investissement dans les PED. Avec l’accroissement de l’endettement, la Banque mondiale a, en accord avec le FMI, développé ses interventions dans une perspective macro-économique. Ainsi la Banque impose-t-elle de plus en plus la mise en place de politiques d’ajustement destinées à équilibrer la balance des paiements des pays lourdement endettés. La Banque ne se prive pas de « conseiller » les pays soumis à la thérapeutique du FMI sur la meilleure façon de réduire les déficits budgétaires, de mobiliser l’épargne interne, d’inciter les investisseurs étrangers à s’installer sur place, de libéraliser les changes et les prix. Enfin, la Banque participe financièrement à ces programmes en accordant aux pays qui suivent cette politique, des prêts d’ajustement structurel depuis 1982.

TYPES DE PRÊTS ACCORDÉS PAR LA BM :

1) Les prêts-projets : prêts classiques pour des centrales thermiques, le secteur pétrolier, les industries forestières, les projets agricoles, barrages, routes, distribution et assainissement de l’eau, etc.
2) Les prêts d’ajustement sectoriel qui s’adressent à un secteur entier d’une économie nationale : énergie, agriculture, industrie, etc.
3) Les prêts à des institutions qui servent à orienter les politiques de certaines institutions vers le commerce extérieur et à ouvrir la voie aux transnationales. Ils financent aussi la privatisation des services publics.
4) Les prêts d’ajustement structurel, censés atténuer la crise de la dette, qui favorisent invariablement une politique néo-libérale.
5) Les prêts pour lutter contre la pauvreté.
Site :
du fait de l’abondance d’argent dans les grandes banques d’Europe occidentale et d’Amérique du Nord, suivie d’une hausse états-unienne des taux d’intérêts, multipliant le volume à rembourser, devenant asphyxiant. Une occasion d’embarquer les États débiteurs dans la néolibéralisation de leurs économies – tournant pris au Royaume-Uni (par la Première ministre Margaret Thatcher) et aux États-Unis d’Amérique (par le président Jimmy Carter, puis surtout par son successeur Ronald Reagan), à la suite du laboratoire chilien (sous la dictature militaire de Augusto Pinochet), caractérisé aussi par la “déréglementation financière”, le retour de la « main invisible du marché » –, à travers les programmes d’ajustement structurel imposés aux États dits souverains par les institutions financières de Bretton Woods (Banque mondiale et Fonds monétaire international FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.

À ce jour, 188 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).

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) dont ils sont des membres en position subordonnée. Les services sociaux publics déjà quantitativement insuffisants et de faible qualité vont en faire particulièrement les frais [5]. On a ainsi parlé de recolonisation, de l’Afrique par exemple. Mais il s’agit plutôt de néolibéralisation du néocolonialisme – quoi qu’il en soit, la société ou la situation néocoloniale n’est pas à confondre avec celle coloniale –, favorisant une plus grande emprise des capitaux, des transnationales, sur des États dits souverains (néanmoins dominés, dépendants, sans être des colonies, même dans le cas de la Françafrique), les économies, les sociétés du Sud Global. Les classes dirigeantes, les fractions locales de la classe dominante, capitaliste, du Sud partagent avec les dominants du Nord les profits de cette néolibéralisation, aux dépens des classes sociales et groupes sociaux populaires, où, en Afrique et ailleurs, se comptent les victimes du paludisme, entre autres maladies (tuberculose, diarrhée, etc.)

Le néolibéralisme est une phase de l’histoire du capitalisme, mais d’un capitalisme désormais débarrassé, décomplexé, surtout après la fin du bloc dit communiste (fin 1980-début 1990), de l’équilibre des forces établi par le dynamisme du mouvement ouvrier et autres forces d’émancipation, jusqu’aux années 1970. Dynamisme ayant été, en même temps, atténué, au fil des ans, voire des acquis sociaux, par les sortilèges, en puissance exponentielle, de la marchandise, dans la société de consommation – avec sa « fièvre de la consommation […], une fièvre d’obéissance à un ordre non énoncé » disait Pier Paolo Pasolini (Ecrits corsaires) –, par l’accentuation du “réformisme” des bureaucraties syndicales, etc.. Ainsi, à partir des années 1990, le capitalisme s’est retrouvé sans concurrent effectif, quasiment exorcisé de la menace communiste, le mouvement émancipateur étant généralement affaibli ; la « pensée unique », du capitalisme triomphateur, s’imposait en économie, porteuse aussi du « capitalisme sauvage » (une mise à jour de celui des 18e et 19e siècles). Par ailleurs, pour la reproduction assurée de son hégémonie, pour plus d’efficacité dans son fonctionnement, le capitalisme a, entre autres, intégré/récupéré des aspects pouvant l’être, en les désamorçant, dans la mesure du possible, des revendications des luttes émancipatrices des années 1960-1970 créant ainsi un « nouvel esprit du capitalisme » (Luc Boltanski, Eve Chiapello), pseudo-progressiste, promoteur de plus d’individualisme pseudo-émancipateur, etc. Toujours en perfectionnement de nos jours. Ainsi, si pendant les Trente glorieuses, le capital manifestait, enraciné dans une tradition au moins centenaire, une surdité certaine à l’égard des critiques, peu sonores, du culte du Progrès, de la Croissance, de la Technoscience, de nos jours, il ne se prive pas, généralement, de contre-produire un discours d’écologie de marché, de promouvoir des pratiques prétendument écologiques grotesquement disproportionnées aux dégâts déjà là et inévitablement à venir, résultant de ses activités. Le capital n’est pas prêt à se suicider pour le sauvetage de l’humanité, de la nature non humaine. L’accumulation par tous les moyens possibles, quel qu’en soit le coût, pour les autres, tel est le principe qu’il a pratiqué dans son passé, et pratique encore, avec évidence, dans son présent néolibéral, capital industriel, capital commercial, capital financier, (connectés les uns aux autres, avec des actionnaires plurisectoriels) confondus.

Ladite financiarisation, c’est le pouvoir du capital financier – s’étant déjà manifesté de la fin du 19e siècle aux trois premières décennies du 20e, à la mesure du développement capitaliste à cette époque-là –, correspondant à et co-structurant la phase néolibérale du capitalisme. C’est sa pointe avancée, non pas un quelconque dévoiement ou écart par rapport à un fictif capitalisme humaniste, moral. De la fin du 19e siècle aux premières décennies du 20e, les précurseurs de Bill Gates et consorts, les premiers milliardaires états-uniens (Andrew Carnegie, Andrew Mellon, John Pierpont Morgan, John D. Rockefeller, etc.), pour leur indécence, leurs forfaits sociaux, leur avidité, leur corruption de l’establishment politique états-unien – sans inclure leurs forfaits à l’étranger, généralement soutenus par le gouvernement –, avaient été surnommés les « barons voleurs ». Ce qu’ils ont pensé couvrir en créant des fondations dites philanthropiques, croyant aussi, en bon chrétiens, s’acheter des places au paradis. Un puissant mécanisme idéologique. En notre époque de globalisation Globalisation (voir aussi Mondialisation) (extrait de Chesnais, 1997a)

Origine et sens de ce terme anglo-saxon. En anglais, le mot « global » se réfère aussi bien à des phénomènes intéressant la (ou les) société(s) humaine(s) au niveau du globe comme tel (c’est le cas de l’expression global warming désignant l’effet de serre) qu’à des processus dont le propre est d’être « global » uniquement dans la perspective stratégique d’un « agent économique » ou d’un « acteur social » précis. En l’occurrence, le terme « globalisation » est né dans les Business Schools américaines et a revêtu le second sens. Il se réfère aux paramètres pertinents de l’action stratégique du très grand groupe industriel. Il en va de même dans la sphère financière. A la capacité stratégique du grand groupe d’adopter une approche et conduite « globales » portant sur les marchés à demande solvable, ses sources d’approvisionnement, les stratégies des principaux rivaux oligopolistiques, font pièce ici les opérations effectuées par les investisseurs financiers, ainsi que la composition de leurs portefeuilles. C’est en raison du sens que le terme global a pour le grand groupe industriel ou le grand investisseur financier que le terme « mondialisation du capital » plutôt que « mondialisation de l’économie » m’a toujours paru - indépendamment de la filiation théorique française de l’internationalisation dont je reconnais toujours l’héritage - la traduction la plus fidèle du terme anglo-saxon. C’est l’équivalence la plus proche de l’expression « globalisation » dans la seule acceptation tant soit peu scientifique que ce terme peut avoir.
Dans un débat public, le patron d’un des plus grands groupes européens a expliqué en substance que la « globalisation » représentait « la liberté pour son groupe de s’implanter où il le veut, le temps qu’il veut, pour produire ce qu’il veut, en s’approvisionnant et en vendant où il veut, et en ayant à supporter le moins de contraintes possible en matière de droit du travail et de conventions sociales »
marchande, de « suprématisme du secteur privé » très avancés, Bill Gates (actionnaire aussi dans, entre autres, l’industrie de l’armement, secteur très prospère du capital, déjà avant le néolibéralisme) ne fait, comme ses pairs, que marcher sur les pas de ces capitalistes érigés en modèles. Ce n’est pas protéger des vies humaines (du chikungunya, de la dengue, du paludisme, de la zika) [6] qui intéresse fondamentalement la FBMG et autres investisseurs obstinés dans la production et l’utilisation des moustiques génétiquement modifiés au Burkina Faso comme en Australie, au Brésil, dans la Caraïbe, aux États-Unis (Californie, Floride), malgré les échecs aux Îles Caïmans, en Malaisie, vu que les effets secondaires, sur les humains et la nature non humaine, de cette fausse solution ne les préoccupent pas, mais c’est accumuler davantage toujours [7]. Ce qui est pour le capitalisme, non seulement pour les acteurs de la financiarisation, « la loi et les prophètes » (Karl Marx).

Les crises écologique (climat, biodiversité, etc.) et sociale (croissance des inégalités, de la pauvreté, etc.) actuelles, tout comme son histoire – à la différence des manuels de « science économique » –, montrent que le capital n’est pas que voyou, mais cynique, criminel, structurellement. Ainsi, même si actuellement, par l’emprise multidimensionnelle/globalisante croissante et mortifère du capitalisme, la fin du monde paraît une possibilité plus réelle que la fin du capitalisme (Fredric Jameson), il n’est pas question de confondre l’anti-néolibéralisme pro-capitaliste et l’anti-capitalisme, de contribuer au blanchiment de tel capital par rapport à tel autre. Au-delà de l’opposition à l’utilisation des moustiques génétiquement modifiés, à la financiarisation de la lutte contre le paludisme et autres maladies, il s’agit de soustraire la santé des griffes du capitalisme. Ce qui ne peut se réaliser sans combattre aussi l’emprise de celui-ci sur tous les autres secteurs de la société et sur la vie non humaine. C’est comme totalité multidimensionnelle que le capitalisme est à combattre. L’espérance d’une autre vie écologico-sociale que celle imposée par le capitalisme n’est pas à perdre, elle est à vivifier.




Notes

[1C’est le titre d’une publication, de FIAN International, Transnational Institute et Focus on the Global South, Rogue capitalism and the financialization of territories and nature (2020) dont la version française a préféré traduire « rogue » par « dévoyé » plutôt que par « voyou ». Cependant c’est « voyou » qui a été retenu dans la traduction française du rapport de Sasha Mentz-Lagrange et Stefanie Swanepoel. L’expression est évidemment inspirée de « État voyou » de George Bush Jr., le super-voleur criant au voleur.

[2Contrairement à une idée encore répandue par le complexe académico-médiatique, relayée aussi au sein du mouvement altermondialisme, la mondialisation du capital n’est pas une nouveauté des dernières décennies du 20e siècle. Au 19e siècle, Karl Marx affirmait « La découverte des contrées aurifères et argentifères d’Amérique, l’extermination et l’asservissement de la population indigène, son ensevelissement dans les mines, les débuts de la conquête et du sac des Indes orientales, la transformation de l’Afrique en garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà de quoi est faite l’aurore de l’ère de la production capitaliste. Ces processus idylliques sont des moments majeurs de l’accumulation initiale. Dans la foulée suit la guerre commerciale des nations européennes, qui a la planète pour théâtre », Le Capital, Livre I, Chap. XXIV, « La prétendue accumulation initiale ». Autrement dit la société capitaliste que l’on peut dater du 18e siècle découle de cette dynamique d’expansion planétaire, initiée comme mondialisation marchande ou du capital marchand/commercial : « La mondialisation a permis de donner naissance au capitalisme », a rappelé récemment Alain Bihr dans sa somme en trois tomes, Le premier âge du capitalisme (1415-1763) (Lausanne/Paris, Page 2/Syllepse, 2018-2019). À la fin du 20e siècle a commencé non pas La Mondialisation, mais la phase néolibérale de la mondialisation du capital, caractérisée par, entre autres, l’intensification de la marchandisation de tout ce qui peut l’être dans la mesure du possible (globalisation), de l’importance accrue de la sphère financière, considérée comme déréglementée, de « la finance » déjà active aussi dans les phases antérieures (par exemple, « Lorsque Darwin publia De la descendance de l’homme, la chasse aux Indiens battait toujours son plein en Argentine. Elle était financée par un emprunt obligataire. Lorsque les Indiens furent éliminés des terres, celles-ci furent partagées entre les porteurs. Chaque obligation donnait droit à 2500 hectares », affirme Sven Lindqvist dans Exterminez toutes ces brutes, Paris, Le Serpent à Plumes, 1998 [Stockholm, 1992 ; traduit du suédois par Alain Gnaedig], p. 155, en se référant à un ouvrage d’histoire de l’Argentine datant de 1964). Cette importance de « la finance » ne signifie nullement que l’extorsion de la survaleur dans la sphère productive (extractiviste, industrielle, etc.) a cessé d’être centrale pour le capitalisme, comme le prouvent les délocalisations vers des pays à main d’œuvre très bon marché ou l’importation de la main d’œuvre immigrée, formelle et informelle (les sans-papiers). Une part importante du capital financier provient de cette exploitation/surexploitation de la force de travail.

[3Collectif, La gouvernance globale sous l’emprise des entreprises ! L’accord de partenariat entre le Forum économique mondial (FEM) et l’ONU est une menace dangereuse pour le système onusien. Lettre ouverte à M António Guterres, Secrétaire général des Nations unies, 7 octobre 2019, disponible par exemple à : https://actionsolidaritetiersmonde.org/inquietudes-face-a-une-emprise-grandissante-des-entreprises-transnationales-sur-les-organisations-des-nations-unies-consacrees-a-lalimentation/

[4Ailleurs qu’en Afrique, l’État français, par exemple, a, plusieurs fois, chèrement payé, entre autres, le cabinet McKinsey – transnationale privée affirmée experte en néolibéralisation –, pour la production de recommandations, en faveur des intérêts du Capital, de ses seigneurs, supposées plus avisées que celles qu’auraient produites des commissions ministérielles/des “compétences” de l’administration publique (« dans la plupart des cas, les équipes de direction sont compétentes, fournies et elles devraient être en mesure de réaliser, seules, des expertises, puis de mettre en œuvre des changements structurels nécessaires »). En Belgique, il a suggéré une réforme de l’enseignement public et a remporté le marché de la réflexion sur ladite réforme, devant, sans originalité, néolibéralement parlant, aboutir à la subordination de l’Éducation, recherche comprise, aux désidératas, attentes du capital privé.

[5Cf., par exemple, la documentation produite par le Comité pour l’abolition des dettes illégitimes/CADTM (anciennement, Comité pour l’annulation de la dette du Tiers-Monde) : www.cadtm.org.

[6Le rapport inscrit à juste titre l’Initiative présidentielle américaine contre le paludisme parmi les initiatives de « financiarisation du paludisme » (p. 24). La présidence états-unienne entreprend de sauver des Africain.e.s tout en négligeant, par racisme structurel aussi, la situation des pauvres des ghettos, des réserves (de Natives/Indien·ne·s) aux États-Unis mêmes. Du soft power, en fait. Aider ces pauvres-ci n’est pas rentable…

[7Concernant le Brésil, « Une ville de 50 000 habitants devra débourser 670 000 à 1,6 million d’euros par an pour bénéficier de cette méthode et 335 000 euros les années suivantes pour le maintien de la population des insectes transgéniques », AFP/L’Express, « Brésil : une “usine” de moustiques OGM pour venir à bout de la dengue » L’Express, 30 juil. 2014 ; https://www.lexpress.fr/actualite/societe/sante/bresil-une-usine-de-moustiques-ogm-pour-venir-a-bout-de-la-dengue_1563037.html.

Jean Nanga

est militant du CADTM en Afrique, il collabore régulièrement à la revue Inprecor.