3 juin 2025 par Eric Toussaint
Nous reproduisons ici la déclaration présentée par le porte-parole du CADTM lors du forum public organisé à Manille (Philippines) le 2 juin 2025 par l’Institut International de Recherche et d’Éducation (IIRE) de Manille en collaboration avec le CADTM. Le forum s’est tenu à l’Université des Philippines, dans la capitale. Il avait pour titre : « Chaînes de la dette et vies déplacées : faire face à l’héritage des institutions financières dans les pays du Sud ». L’événement a été soutenu et organisé par un grand nombre d’organisations aux côtés de l’IIRE Manille et du CADTM : le programme AltDev sur le développement alternatif de l’UP CIDS, le Centre for Migrant Advocacy, Focus on the Global South, Freedom from Debt Coalition, Sumpay Mindanao, Kaagapay OFW Resource and Service Centre, le département de géographie de l’université des Philippines, Asian People’s Movement on Debt and Development (APMDD). La communication d’Éric Toussaint, reproduite ci-dessous, a été suivie d’une séance de questions/réponses et d’une douzaine de présentations par des représentant-es des organisations soutenant l’événement, ainsi que par des délégué-es venu-es d’Inde, du Pakistan et du Bangladesh. Les présentations ont notamment porté sur le lien entre la nature néfaste des politiques dictées par le duo Banque mondiale/FMI et la tragédie que représente souvent la migration pour les peuples du Sud.
Depuis leur création en 1944, la Banque mondiale et le FMI ont activement soutenu toutes les dictatures et tous les régimes corrompus du camp allié des États-Unis
1. Depuis leur création en 1944, la Banque mondiale
Banque mondiale
BM
La Banque mondiale regroupe deux organisations, la BIRD (Banque internationale pour la reconstruction et le développement) et l’AID (Association internationale de développement). La Banque internationale pour la reconstruction et le développement (BIRD) a été créée en juillet 1944 à Bretton Woods (États-Unis), à l’initiative de 45 pays réunis pour la première Conférence monétaire et financière des Nations unies.
En 2022, 189 pays en sont membres.
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et le FMI
FMI
Fonds monétaire international
Le FMI a été créé en 1944 à Bretton Woods (avec la Banque mondiale, son institution jumelle). Son but était de stabiliser le système financier international en réglementant la circulation des capitaux.
À ce jour, 190 pays en sont membres (les mêmes qu’à la Banque mondiale).
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ont activement soutenu toutes les dictatures et tous les régimes corrompus du camp allié des États-Unis.
2. La Banque mondiale et le FMI portent atteinte à la souveraineté des États, en violation flagrante du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, notamment par les conditionnalités
Conditionnalités
Ensemble des mesures néolibérales imposées par le FMI et la Banque mondiale aux pays qui signent un accord, notamment pour obtenir un aménagement du remboursement de leur dette. Ces mesures sont censées favoriser l’« attractivité » du pays pour les investisseurs internationaux mais pénalisent durement les populations. Par extension, ce terme désigne toute condition imposée en vue de l’octroi d’une aide ou d’un prêt.
qu’ils imposent.
3. Ces conditionnalités appauvrissent les populations, accroissent les inégalités, livrent les pays aux multinationales et modifient la législation des États (réécriture complète des codes du travail, des codes miniers et forestiers, abrogation des conventions collectives, etc.) au profit des créanciers et des « investisseurs » étrangers.
4. Malgré la détection de détournements massifs de fonds, la Banque mondiale et le FMI ont maintenu, voire augmenté, les sommes prêtées aux régimes corrompus et dictatoriaux alliés aux puissances occidentales.
5. Ils ont soutenu les pires dictatures jusqu’à leur renversement. Par exemple : les cas emblématiques de leur soutien à Suharto en Indonésie de 1965 à 1998 ; à Marcos aux Philippines de 1972 à 1986 ; et à Ben Ali en Tunisie et à Moubarak en Égypte jusqu’à leur renversement en 2011.
6. Ils ont activement saboté les expériences progressistes en matière de démocratie. Voici quelques exemples : Jacobo Árbenz au Guatemala en 1954 ; Mohammed Mossadegh en Iran dans la première moitié des années 1950 ; Soekarno en Indonésie et João Goulart au Brésil au début des années 1960 ; les sandinistes au Nicaragua dans les années 1980 et, bien sûr, Salvador Allende au Chili de 1970 à 1973. La liste complète est bien plus longue.
7. La Banque et le FMI financent des dictateurs et exigent ensuite de leurs victimes le remboursement des dettes odieuses contractées par leurs oppresseurs.
8. La dette
Dette
Dette multilatérale : Dette qui est due à la Banque mondiale, au FMI, aux banques de développement régionales comme la Banque africaine de développement, et à d’autres institutions multilatérales comme le Fonds européen de développement.
Dette privée : Emprunts contractés par des emprunteurs privés quel que soit le prêteur.
Dette publique : Ensemble des emprunts contractés par des emprunteurs publics.
coloniale odieuse. De la même manière, la Banque a contraint les populations des pays devenus indépendants à la fin des années 1950 et au début des années 1960 à rembourser des dettes odieuses contractées par les anciennes puissances coloniales pour coloniser leurs pays. Un exemple frappant est le transfert au dépens du Congo indépendant de la dette coloniale contractée par la Belgique auprès de la Banque mondiale pour achever la colonisation du Congo (Kinshasa) dans les années 1950. Et ce, malgré le fait que de tels transferts de dettes coloniales soient interdits par le droit international.
9. Dans les années 1960, la Banque et le FMI ont apporté un soutien financier à des pays comme l’Afrique du Sud sous l’apartheid et le Portugal, qui maintenait sa domination sur ses colonies d’Afrique et du Pacifique malgré le boycott financier international décrété par l’ONU. La Banque mondiale a également soutenu un pays (l’Indonésie) qui avait annexé de force un autre pays (le Timor oriental) en 1975.
Ils ont soutenu les pires dictatures jusqu’à leur renversement. Par exemple : les cas emblématiques de leur soutien à Suharto en Indonésie de 1965 à 1998
10. Sur le plan écologique, la Banque poursuit des politiques productivistes et extractivistes désastreuses pour les populations et préjudiciables à la nature. Elle soutient toujours la construction de centrales à charbon aux effets désastreux en termes de pollution et de changement climatique. Elle a même réussi à s’arroger la gestion du marché des permis de polluer. La Banque mondiale finance également la construction de grands barrages qui causent d’énormes dommages environnementaux. Elle encourage le développement de l’agro-industrie au détriment de l’agriculture familiale, soutenant l’utilisation massive de pesticides, d’herbicides et d’engrais chimiques, responsables de la perte dramatique de biodiversité et de l’appauvrissement des sols. La Banque mondiale promeut la privatisation et la commercialisation des terres au profit des grands propriétaires terriens. Le président de la Banque mondiale tente de convaincre le conseil d’administration de financer le développement de centrales nucléaires.
11. La Banque mondiale et le FMI financent des projets qui violent de manière flagrante les droits humains. Parmi les projets les moins respectueux des droits humains et directement soutenus par la Banque figure le projet de « transmigration » mené en Indonésie dans les années 1970 et 1980, dont de nombreux éléments pourraient être qualifiés de crimes contre l’humanité (destruction de l’environnement naturel des populations autochtones, déplacements forcés de populations).
12. La Banque mondiale et le FMI ont contribué à l’émergence de facteurs ayant provoqué plusieurs crises de la dette. En résumé : a) la Banque mondiale et le FMI ont encouragé les pays à contracter des dettes dans des conditions qui ont conduit au surendettement ; b) la Banque mondiale et le FMI ont incité, voire contraint, les pays à supprimer les contrôles des mouvements de capitaux et des changes, augmentant ainsi la volatilité des capitaux et facilitant considérablement leur fuite ; c) la Banque mondiale et le FMI ont incité les pays à abandonner l’industrialisation par substitution aux importations (ISI) et à la remplacer par un modèle basé sur la promotion des exportations.
13. Dès qu’une crise de la dette éclate, la Banque mondiale et le FMI favorisent systématiquement les créanciers et affaiblissent les pays endettés.
La Banque a contraint les populations des pays devenus indépendants à la fin des années 1950 et au début des années 1960 à rembourser des dettes odieuses contractées par les anciennes puissances coloniales pour coloniser leurs pays
14. La Banque mondiale et le FMI recommandent, voire imposent, des politiques faisant porter le fardeau de la dette par les populations, favorisant les plus puissants.
15. La Banque mondiale et le FMI poursuivent la « généralisation » d’un modèle économique qui accroît systématiquement les inégalités entre les pays et au sein de ceux-ci.
16. Avec la complicité des gouvernements des pays endettés, la Banque mondiale et le FMI étendent les politiques d’ajustement structurel à la majorité des pays d’Amérique latine, d’Afrique, d’Asie et d’Europe centrale et orientale.
17. Dans les pays susmentionnés, des privatisations massives ont été menées au détriment du bien commun, enrichissant massivement une poignée d’oligarques.
18. La Banque mondiale et le FMI renforcent les grandes entreprises privées et affaiblissent les autorités publiques et les petits producteurs. Elles ont accentué l’exploitation des travailleurs et des petits producteurs et accru leur précarité.
19. Leur prétendue lutte contre la pauvreté ne parvient pas à dissimuler une politique qui, en pratique, reproduit et aggrave les causes mêmes de la pauvreté.
20. Le discours de la Banque mondiale sur « l’égalité des sexes » coïncide en réalité avec des politiques qui, de fait, renforcent certains aspects de la domination patriarcale. Les politiques financées par la Banque et le FMI ont des conséquences négatives sur la vie des femmes.
21. La libéralisation des flux de capitaux, qu’ils ont systématiquement encouragée, a accru l’impact néfaste de l’évasion fiscale, de la fuite des capitaux et de la corruption.
22. La libéralisation des échanges a renforcé les économies les plus fortes et affaibli davantage les plus faibles. La majorité des petites et moyennes producteurices des pays en développement sont incapables de résister à la concurrence des grandes entreprises, qu’elles soient du Nord ou du Sud.
23. La Banque mondiale et le FMI, qui prônent la bonne gouvernance dans leurs rapports, se livrent en réalité à des pratiques douteuses au sein de leurs propres institutions.
24. La Banque mondiale et le FMI ont systématiquement contribué à affaiblir les services de santé publique. Cela a considérablement affaibli la capacité des pouvoirs publics et des populations à faire face aux maladies traditionnelles comme le paludisme et la tuberculose, ainsi qu’aux nouvelles épidémies comme la Covid-19.
25. Les politiques néolibérales accentuent la pression sur les classes populaires, les forçant à chercher du travail à l’étranger afin de pouvoir envoyer de l’aide financière à leurs familles restées au pays. On assiste également à une fuite des cerveaux.
26. Pour un nombre significatif de pays, cette exportation de main-d’œuvre génère davantage de recettes en devises que les autres exportations. Les transferts de fonds des travailleureuses migrantes sont supérieurs aux flux d’aide publique au développement (APD
APD
On appelle aide publique au développement les dons ou les prêts consentis à des conditions financières privilégiées accordés par des organismes publics des pays industrialisés à des pays en développement. Il suffit donc qu’un prêt soit consenti à un taux inférieur à celui du marché pour qu’il soit considéré comme prêt concessionnel et donc comme une aide, même s’il est ensuite remboursé jusqu’au dernier centime par le pays bénéficiaire. Les prêts bilatéraux liés (qui obligent le pays bénéficiaire à acheter des produits ou des services au pays prêteur) et les annulations de dette font aussi partie de l’APD, ce qui est inadmissible.
). En 2024, le montant total des transferts de fonds des migrantes vers les pays à revenu faible et intermédiaire est estimé à plus de 656 milliards de dollars, selon les données de la Banque mondiale. L’APD totale, qui comprend une majorité de prêts et seulement une petite minorité de dons, s’élevait à un peu moins de 200 milliards de dollars. Ce chiffre inclut l’APD à l’Ukraine, qui n’est pas un pays en développement. Aux Philippines, les transferts de fonds des migrantes vers leurs familles restées au pays se sont élevés à 39 milliards en 2024, tandis que les dons d’APD ont à peine dépassé les 2 milliards.
27. Certains gouvernements encouragent activement cette exportation de main-d’œuvre. Dans les États du Golfe ou dans les économies des pays les plus industrialisés, ces migrantes sont généralement surexploitées et privées de droits politiques, économiques, sociaux et culturels.
28. Ces deux institutions marginalisent la plupart des pays en développement, alors qu’ils représentent la majorité de leurs membres, favorisant ainsi une poignée de gouvernements de pays riches.
| Voir : ABC Banque mondiale 2.0 L’ABC du Fonds monétaire international (FMI) 2.0 |
29. En résumé, la Banque mondiale et le FMI sont des instruments despotiques aux mains d’une oligarchie internationale (une poignée de grandes puissances, leurs gouvernements et leurs sociétés transnationales) qui soutiennent un système capitaliste international préjudiciable à l’humanité et à l’environnement.
30. Les pratiques et activités néfastes de la Banque mondiale et du FMI doivent être dénoncées afin qu’elles cessent. Les dettes dont ces institutions réclament le remboursement doivent être annulées, et les institutions et leurs dirigeants doivent être traduits en justice.
Conclusion
Il est urgent de mettre en place une nouvelle architecture internationale démocratique, qui favorisera la redistribution des richesses et soutiendra les efforts des peuples pour un développement socialement juste et respectueux de la nature.
Selon le CADTM, il est impossible de réformer la Banque mondiale et le FMI. Ces deux institutions doivent être dissoutes et remplacées par des institutions internationales démocratiques. L’organisation remplaçante de la Banque mondiale devrait être fortement régionalisée (les banques du Sud pourraient y être rattachées). Sa fonction serait d’accorder des prêts à taux très bas, voire nuls. Son aide ne serait accordée que si elle est utilisée dans le strict respect des normes sociales et environnementales et, plus généralement, des droits humains fondamentaux. Contrairement à la Banque mondiale actuelle, la nouvelle banque dont le monde a tant besoin ne chercherait pas à représenter les intérêts des créanciers tout en soumettant les débiteurs à la toute-puissance du marché ; sa mission prioritaire serait de défendre les intérêts des peuples qui reçoivent les prêts et les dons.
Quant au nouveau FMI, il devrait revenir à une partie de son mandat initial : garantir la stabilité des monnaies, lutter contre la spéculation
Spéculation
Opération consistant à prendre position sur un marché, souvent à contre-courant, dans l’espoir de dégager un profit.
Activité consistant à rechercher des gains sous forme de plus-value en pariant sur la valeur future des biens et des actifs financiers ou monétaires. La spéculation génère un divorce entre la sphère financière et la sphère productive. Les marchés des changes constituent le principal lieu de spéculation.
, contrôler les mouvements de capitaux et lutter contre les paradis fiscaux
Paradis fiscaux
Paradis fiscal
Territoire caractérisé par les cinq critères (non cumulatifs) suivants :
(a) l’opacité (via le secret bancaire ou un autre mécanisme comme les trusts) ;
(b) une fiscalité très basse, voire une imposition nulle pour les non-résidents ;
(c) des facilités législatives permettant de créer des sociétés écrans, sans aucune obligation pour les non-résidents d’avoir une activité réelle sur le territoire ;
(d) l’absence de coopération avec les administrations fiscales, douanières et/ou judiciaires des autres pays ;
(e) la faiblesse ou l’absence de régulation financière.
La Suisse, la City de Londres et le Luxembourg accueillent la majorité des capitaux placés dans les paradis fiscaux. Il y a bien sûr également les Iles Caïmans, les Iles anglo-normandes, Hong-Kong, et d’autres lieux exotiques. Les détenteurs de fortunes qui veulent échapper au fisc ou ceux qui veulent blanchir des capitaux qui proviennent d’activités criminelles sont directement aidés par les banques qui font « passer » les capitaux par une succession de paradis fiscaux. Les capitaux généralement sont d’abord placés en Suisse, à la City de Londres ou au Luxembourg, transitent ensuite par d’autres paradis fiscaux encore plus opaques afin de compliquer la tâche des autorités qui voudraient suivre leurs traces et finissent par réapparaître la plupart du temps à Genève, Zurich, Berne, Londres ou Luxembourg, d’où ils peuvent se rendre si nécessaires vers d’autres destinations.
et l’évasion fiscale. Pour atteindre cet objectif, il pourrait contribuer – aux côtés des autorités nationales et des fonds monétaires régionaux qui doivent également être créés – à la collecte de diverses taxes internationales.
Docteur en sciences politiques des universités de Liège et de Paris VIII, porte-parole du CADTM international et membre du Conseil scientifique d’ATTAC France.
Il est l’auteur des livres, Banque mondiale - Une histoire critique, Syllepse, 2022, Capitulation entre adultes : Grèce 2015, une alternative était possible, Syllepse, 2020, Le Système Dette. Histoire des dettes souveraines et de leur répudiation, Les liens qui libèrent, 2017 ; Bancocratie, ADEN, Bruxelles, 2014 ; Procès d’un homme exemplaire, Éditions Al Dante, Marseille, 2013 ; Un coup d’œil dans le rétroviseur. L’idéologie néolibérale des origines jusqu’à aujourd’hui, Le Cerisier, Mons, 2010. Il est coauteur avec Damien Millet des livres AAA, Audit, Annulation, Autre politique, Le Seuil, Paris, 2012 ; La dette ou la vie, Aden/CADTM, Bruxelles, 2011. Ce dernier livre a reçu le Prix du livre politique octroyé par la Foire du livre politique de Liège.
Il a coordonné les travaux de la Commission pour la Vérité sur la dette publique de la Grèce créée le 4 avril 2015 par la présidente du Parlement grec. Cette commission a fonctionné sous les auspices du parlement entre avril et octobre 2015.
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